J’hésitais d’abord à le noter, pris de je ne sais quelle pudeur. Mais
n’est-ce pas un devoir, mon Dieu, que de vous rendre grâces pour chacun
de vos bienfaits? Saint Paul ne le prescrit-il pas exactement?
Tous ces derniers jours, j’étais dans une sécheresse affreuse, plus
dure, plus avare peut-être qu’aucune de celles que j’avais connues
précédemment. Des doutes d’une précision et d’une force terribles
venaient me travailler. Je croyais me voir moi-même en train de
fabriquer ma foi, de la produire artificiellement. Tout le mirage
subjectiviste (aidé par la lecture de Le Bon) revenait me tracasser. Les
vieux mots bêtes, dont je me croyais débarrassé pour toujours,
d’auto-suggestion, d’hypnose, etc..., reprenaient un semblant de vérité
qui me consternait.
Mon Dieu, je dirai tout cela autrement: Vous étiez mort en moi, vous
étiez vraiment au tombeau, en ces jours de deuil, et je vous pleurais,
et je vous réclamais. Mais aucune voix ne me répondait, que le rire
horrible des savants, que leur froide et inébranlable certitude.
Hier soir, quand je me suis confessé, aussi bien après qu’avant, mon
désespoir était à son comble. Pourtant, comme d’autres déjà en de
semblables occasions, l’abbé B., avec sa remontrance apprise et toute
faite, m’a donné exactement l’avertissement que je désirais, que
j’attendais, auquel je n’osais croire. (C’est le premier instant où j’ai
senti de nouveau, faiblement encore et comme en rêve, votre retour.) Il
m’a dit à peu près: «Préparez-vous afin que Dieu ressuscite en vous
demain.» Et c’est ce que je vous demandais hier soir à grands cris, dans
la même nuit toujours, à travers le même brouillard de raisonnement et
de dispute. Je vous disais: Revenez, mon Dieu, ayez pitié de votre
enfant, sortez dans le milieu de mon cœur, comme vous êtes sorti des
lèvres de la pierre, laissant votre linceul plié et rangé.
Et ce matin, il a fallu un moment pour que mon âme s’ouvre, il a fallu
que vous vous glissiez dans toutes ses jointures. Vous étiez déjà là que
je me désespérais encore. Mais mon Dieu, que votre règne est doux en
effet! Que votre avènement donne de joie! Pardonnez-moi; pour tant de
bonheur, pour une si pleine résurrection, je voudrais trouver autre
chose que des phrases de manuels de piété! Mais lesquelles mon Dieu? Et
comme je comprends la mauvaise littérature chrétienne, quand je
considère la difficulté d’élever notre langage jusqu’à vous!
Simplement, vous étiez là, vous me teniez, vous me visitiez doucement et
je vous disais tout, en phrases sages, pleines et complètes, tout ce que
vous m’aviez donné d’inestimable, tout ce dont j’avais besoin pour mes
aimés. Comme vous avez bien repoussé, refleuri en moi! Quelle paix vous
y avez ramenée! Je vous suppliais: «Donnez-moi votre paix, laissez-moi
votre paix, quand vous allez me quitter tout à l’heure, puisque vous
nous l’avez promise.» Et en effet, elle est là, je la sens toujours qui
règne doucement dans toutes mes pensées, à travers toutes mes émotions.
Merci, mon Dieu, parce que vous ne m’avez pas fait défaut au moment où
j’avais besoin de vous.
Je suis touché de cette façon virile dont au milieu de leur
admonestation stéréotypée, par deux fois, deux de vos prêtres m’ont
remonté, redonné l’espérance, comme un coup à boire. Hier encore l’abbé
B., arrêté sans doute par ce mot de «découragement» que j’avais dit:
«Nous pouvons nous décourager, parce que Dieu a l’air de nous abandonner
aux mains de ses ennemis. Mais préparons-nous à participer à sa
résurrection!»
Je comprends que les Russes--comme T. me l’expliquait hier soir--fassent
de Pâques la plus grande fête de l’année. Je comprends la bonne
nouvelle: Christ est ressuscité! et le baiser sur la bouche, et cette
foule pendant toute la nuit comme en plein jour, comme si quelque chose
de formidable était arrivé.
Je me rappelle aussi Henri, comme il était touché par l’histoire du
jardinier. Tenez-lui compte, mon Dieu, de cet émerveillement! Je disais
ce matin: «Tenez-lui compte, pour lui pardonner, de tout le bien que je
ne lui ai pas fait, de tout ce en quoi je lui ai manqué. Transportez sur
moi le poids des fautes que je lui ai fait commettre par mon
insuffisance, et donnez-moi la charge de les expier à sa place, à moi
qui ai encore le temps.»
Mon Dieu, vous êtes ressuscité! Ne me quittez plus. Faites qu’un jour
vienne, où vous ne me quitterez plus!
Je disais encore: «Mon Dieu, faites que je ne prenne pas pour une
supériorité et un avantage, tout ce travail de mon esprit et cette
ingéniosité qu’il montre à franchir pour vous atteindre un abîme _qui
n’existe pas_. Car d’autres sont avec vous, sans se douter qu’on puisse
en être séparé par quoi que ce soit. Et ce n’est que mon infirmité qui
m’oblige à vous retrouver.»
* * * * *
Comment pourrais-je inventer tout seul tant de joie? Si elle sortait
toute de moi, pourquoi n’aurait-elle pas paru quand je désirais tant,
quand je faisais tant d’effort pour l’obtenir? Pourquoi a-t-elle attendu
pour paraître le jour de la Résurrection?
* * * * *
«Ne soyez point comme ceux qui n’ont point d’espérance!»
_Saint Paul_, I _Thess._, IV, 12.
* * * * *
Des choses qu’on n’ose qu’à peine remarquer. Pourquoi ces deux derniers
jours ont-ils été si tristes, si voilés? Et pourquoi aujourd’hui de
nouveau ce soleil si radieux?
* * * * *
Mon Dieu, je vous remercie pour tant de joie!