8 avril, jour de Pâques.

J’hésitais d’abord à le noter, pris de je ne sais quelle pudeur. Mais

n’est-ce pas un devoir, mon Dieu, que de vous rendre grâces pour chacun

de vos bienfaits? Saint Paul ne le prescrit-il pas exactement?

Tous ces derniers jours, j’étais dans une sécheresse affreuse, plus

dure, plus avare peut-être qu’aucune de celles que j’avais connues

précédemment. Des doutes d’une précision et d’une force terribles

venaient me travailler. Je croyais me voir moi-même en train de

fabriquer ma foi, de la produire artificiellement. Tout le mirage

subjectiviste (aidé par la lecture de Le Bon) revenait me tracasser. Les

vieux mots bêtes, dont je me croyais débarrassé pour toujours,

d’auto-suggestion, d’hypnose, etc..., reprenaient un semblant de vérité

qui me consternait.

Mon Dieu, je dirai tout cela autrement: Vous étiez mort en moi, vous

étiez vraiment au tombeau, en ces jours de deuil, et je vous pleurais,

et je vous réclamais. Mais aucune voix ne me répondait, que le rire

horrible des savants, que leur froide et inébranlable certitude.

Hier soir, quand je me suis confessé, aussi bien après qu’avant, mon

désespoir était à son comble. Pourtant, comme d’autres déjà en de

semblables occasions, l’abbé B., avec sa remontrance apprise et toute

faite, m’a donné exactement l’avertissement que je désirais, que

j’attendais, auquel je n’osais croire. (C’est le premier instant où j’ai

senti de nouveau, faiblement encore et comme en rêve, votre retour.) Il

m’a dit à peu près: «Préparez-vous afin que Dieu ressuscite en vous

demain.» Et c’est ce que je vous demandais hier soir à grands cris, dans

la même nuit toujours, à travers le même brouillard de raisonnement et

de dispute. Je vous disais: Revenez, mon Dieu, ayez pitié de votre

enfant, sortez dans le milieu de mon cœur, comme vous êtes sorti des

lèvres de la pierre, laissant votre linceul plié et rangé.

Et ce matin, il a fallu un moment pour que mon âme s’ouvre, il a fallu

que vous vous glissiez dans toutes ses jointures. Vous étiez déjà là que

je me désespérais encore. Mais mon Dieu, que votre règne est doux en

effet! Que votre avènement donne de joie! Pardonnez-moi; pour tant de

bonheur, pour une si pleine résurrection, je voudrais trouver autre

chose que des phrases de manuels de piété! Mais lesquelles mon Dieu? Et

comme je comprends la mauvaise littérature chrétienne, quand je

considère la difficulté d’élever notre langage jusqu’à vous!

Simplement, vous étiez là, vous me teniez, vous me visitiez doucement et

je vous disais tout, en phrases sages, pleines et complètes, tout ce que

vous m’aviez donné d’inestimable, tout ce dont j’avais besoin pour mes

aimés. Comme vous avez bien repoussé, refleuri en moi! Quelle paix vous

y avez ramenée! Je vous suppliais: «Donnez-moi votre paix, laissez-moi

votre paix, quand vous allez me quitter tout à l’heure, puisque vous

nous l’avez promise.» Et en effet, elle est là, je la sens toujours qui

règne doucement dans toutes mes pensées, à travers toutes mes émotions.

Merci, mon Dieu, parce que vous ne m’avez pas fait défaut au moment où

j’avais besoin de vous.

Je suis touché de cette façon virile dont au milieu de leur

admonestation stéréotypée, par deux fois, deux de vos prêtres m’ont

remonté, redonné l’espérance, comme un coup à boire. Hier encore l’abbé

B., arrêté sans doute par ce mot de «découragement» que j’avais dit:

«Nous pouvons nous décourager, parce que Dieu a l’air de nous abandonner

aux mains de ses ennemis. Mais préparons-nous à participer à sa

résurrection!»

Je comprends que les Russes--comme T. me l’expliquait hier soir--fassent

de Pâques la plus grande fête de l’année. Je comprends la bonne

nouvelle: Christ est ressuscité! et le baiser sur la bouche, et cette

foule pendant toute la nuit comme en plein jour, comme si quelque chose

de formidable était arrivé.

Je me rappelle aussi Henri, comme il était touché par l’histoire du

jardinier. Tenez-lui compte, mon Dieu, de cet émerveillement! Je disais

ce matin: «Tenez-lui compte, pour lui pardonner, de tout le bien que je

ne lui ai pas fait, de tout ce en quoi je lui ai manqué. Transportez sur

moi le poids des fautes que je lui ai fait commettre par mon

insuffisance, et donnez-moi la charge de les expier à sa place, à moi

qui ai encore le temps.»

Mon Dieu, vous êtes ressuscité! Ne me quittez plus. Faites qu’un jour

vienne, où vous ne me quitterez plus!

Je disais encore: «Mon Dieu, faites que je ne prenne pas pour une

supériorité et un avantage, tout ce travail de mon esprit et cette

ingéniosité qu’il montre à franchir pour vous atteindre un abîme _qui

n’existe pas_. Car d’autres sont avec vous, sans se douter qu’on puisse

en être séparé par quoi que ce soit. Et ce n’est que mon infirmité qui

m’oblige à vous retrouver.»

* * * * *

Comment pourrais-je inventer tout seul tant de joie? Si elle sortait

toute de moi, pourquoi n’aurait-elle pas paru quand je désirais tant,

quand je faisais tant d’effort pour l’obtenir? Pourquoi a-t-elle attendu

pour paraître le jour de la Résurrection?

* * * * *

«Ne soyez point comme ceux qui n’ont point d’espérance!»

_Saint Paul_, I _Thess._, IV, 12.

* * * * *

Des choses qu’on n’ose qu’à peine remarquer. Pourquoi ces deux derniers

jours ont-ils été si tristes, si voilés? Et pourquoi aujourd’hui de

nouveau ce soleil si radieux?

* * * * *

Mon Dieu, je vous remercie pour tant de joie!

A la trace de Dieu · 第 149 / 151 题