«Or voulez-vous savoir comment il traite ceux qui, du fond du cœur, lui
demandent que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel?
Interrogez son divin Fils, car il lui fit cette même prière au jardin de
Gethsémani. Comme il la lui adressait du fond du cœur, et en se
soumettant à tout, voyez si son Père n’accomplit pas bien sa volonté en
lui, le livrant aux angoisses, aux douleurs, aux injures, aux
persécutions, à la mort enfin, et à la mort de la croix. Par la manière
dont il a traité celui qu’il aimait le plus au monde, voyez, mes filles,
quelle est la volonté de Dieu. Ce sont là les présents qu’il nous
destine, en ce monde, et qu’il nous dispense à proportion de l’amour
qu’il a pour nous. A ceux qu’il aime plus, il en donne plus; et à ceux
qu’il aime moins, il en donne moins. Il se règle aussi sur le courage
qu’il voit en chacun de nous, et sur l’amour que nous lui portons. Il
sait celui qui l’aime beaucoup capable de souffrir beaucoup pour lui, et
celui qui l’aime peu capable de souffrir peu. Quant à moi, j’en suis
convaincue, la mesure de notre force pour la souffrance est la mesure de
notre amour: un grand amour porte de grandes croix, un petit n’en peut
porter que de petites.» (Sainte Thérèse, _Château de la Perfection_, ch.
XXXIV, p. 184).
Dans ce passage, je trouve concentré tout le venin du christianisme. Je
veux dire qu’une fois frappée de l’idée qu’il exprime, une âme est comme
perdue pour le monde: «Encore un qui s’en va!» dira-t-on. La force de
cette idée est si grande, si vertigineuse, qu’une fois qu’on l’a
regardée en face un moment, il ne reste plus d’autre parti que de la
suivre.
C’est elle qui porte le désordre et la perversité au sein de la conduite
humaine, qui les installe triomphalement au milieu de la morale. C’est
elle qui dérange toute la sagesse humaine, qui coupe d’avance les
racines de tout accord que nous pourrions être tentés de conclure avec
le monde. C’est elle qui met résolument et d’emblée le chrétien hors la
loi, qui en fait un objet de scandale et de répulsion universelles.
* * * * *
Une phrase de ce passage m’a fait aussi réfléchir, dans un autre sens:
«Il se règle aussi sur le courage qu’il voit en chacun de nous.» En
effet, je remarque que dans toutes les fautes qu’il m’a laissé
commettre, Dieu a merveilleusement proportionné l’humiliation qui en
devait résulter au courage qu’il me voyait... Jusque dans la punition sa
bonté souveraine, cette infinie délicatesse, ce nuancement prodigieux!
Une fois que les yeux sont ouverts à ces choses, comment pourrait-on
n’en être pas confondu?