Encore une fois les délices de l’amour de Dieu! Que c’est doux! Je
comprends maintenant Claudel, lorsqu’il prétendait que rien de meilleur
ne pouvait être imaginé. Je comprends que, lorsqu’on les ressent dans
toute leur intensité, on puisse faire des infidélités à cette vie. C’est
tellement plus _sûr_ que tout ce que l’on peut éprouver ici-bas! C’est
la confiance qui fait le fond de l’intimité avec Dieu, la sensation de
toucher quelque chose qui déborde infiniment toute espérance,
l’expérience d’une surabondante ressource. Je me donne et je suis reçu,
et je sens qu’en me donnant davantage encore je serais reçu infiniment
davantage. L’étoffe de Dieu!
Dieu n’est invisible à tant de gens que parce qu’ils n’osent pas le
chercher si près! Ils ne pensent pas qu’il fasse tant de chemin vers
nous.
L’intarissable bonté de Dieu pour moi; le soin qu’il prend des moindres
détails de ma vie, jusqu’à faire tomber entre mes mains, au moment juste
où elles résumaient le mieux les changements survenus dans mon âme et
ses nouveaux besoins, ces deux admirables prières de saint Thomas et de
saint Bonaventure.
Je n’ai qu’un moyen de reconnaître ce que Dieu a fait pour moi. C’est de
le dire. C’est de m’employer à le faire sentir, à le rendre présent pour
tous comme il est devenu présent pour moi.
J’ai maintenant la clef de cette prétention des chrétiens, qui paraît
aux infidèles si gratuite et si artificielle, que la certitude de Dieu
pour eux est quelque chose qu’ils ne peuvent communiquer, est trop forte
pour être transmise. Cela semble à la fois très présomptueux et n’être
qu’une excuse pour une foi qu’ils ne peuvent justifier par la raison.
Mais c’est parce qu’on ne voit pas ce qu’ils veulent dire exactement.
Lorsqu’on a trouvé Dieu, lorsqu’on l’a rencontré, touché comme je suis
arrivé à faire à force de patience, on sent tout de suite combien il
déborde tout ce qu’on en peut dire, combien aussi il est difficile de
remplacer pour d’autres les mouvements de l’âme qui vous ont mené
jusqu’à lui, d’en trouver des équivalents purement logiques.
Pourtant c’est ce travail que je veux entreprendre, c’est ce travail que
je sens que Dieu me demande en échange du soin qu’il a pris de moi, de
la patience qu’il a eue avec moi.
On peut exprimer autrement les raisons pour lesquelles un chrétien
prétend ne pouvoir transmettre sa foi. Dès qu’il a touché Dieu, il est
sensible au contraste entre son immédiateté et la lenteur des moyens qui
sont à sa disposition pour communiquer ce qu’il voit. Il trouve quelque
chose d’hétérogène, d’inassimilable, entre la présence de Dieu, son
amitié, ses conseils, ses soins, ses pardons, sa conversation, et tout
ce poids de paroles qu’il faudrait mettre en branle pour en donner une
idée. Au risque même de paraître orgueilleux ou insincère, il préfère
renoncer tout de suite. Il se sent pris d’une espèce de paresse, comme
tous ceux qui goûtent quelque chose de bon. Il laisse faire, sachant
qu’il a la meilleure part.
C’est à cet entraînement que je dois résister, que mes dons d’ailleurs
et la lenteur même de l’expérience que j’ai faite me disposent à
résister. Il faut que je soulève le poids des paroles, que je les mette
en train, et dans l’ordre qu’il faut pour imiter et traduire les
bienfaits de Dieu et son innombrable présence.