23 octobre 1914. (1er carnet, page 82).

Encore une fois les délices de l’amour de Dieu! Que c’est doux! Je

comprends maintenant Claudel, lorsqu’il prétendait que rien de meilleur

ne pouvait être imaginé. Je comprends que, lorsqu’on les ressent dans

toute leur intensité, on puisse faire des infidélités à cette vie. C’est

tellement plus _sûr_ que tout ce que l’on peut éprouver ici-bas! C’est

la confiance qui fait le fond de l’intimité avec Dieu, la sensation de

toucher quelque chose qui déborde infiniment toute espérance,

l’expérience d’une surabondante ressource. Je me donne et je suis reçu,

et je sens qu’en me donnant davantage encore je serais reçu infiniment

davantage. L’étoffe de Dieu!

Dieu n’est invisible à tant de gens que parce qu’ils n’osent pas le

chercher si près! Ils ne pensent pas qu’il fasse tant de chemin vers

nous.

L’intarissable bonté de Dieu pour moi; le soin qu’il prend des moindres

détails de ma vie, jusqu’à faire tomber entre mes mains, au moment juste

où elles résumaient le mieux les changements survenus dans mon âme et

ses nouveaux besoins, ces deux admirables prières de saint Thomas et de

saint Bonaventure.

Je n’ai qu’un moyen de reconnaître ce que Dieu a fait pour moi. C’est de

le dire. C’est de m’employer à le faire sentir, à le rendre présent pour

tous comme il est devenu présent pour moi.

J’ai maintenant la clef de cette prétention des chrétiens, qui paraît

aux infidèles si gratuite et si artificielle, que la certitude de Dieu

pour eux est quelque chose qu’ils ne peuvent communiquer, est trop forte

pour être transmise. Cela semble à la fois très présomptueux et n’être

qu’une excuse pour une foi qu’ils ne peuvent justifier par la raison.

Mais c’est parce qu’on ne voit pas ce qu’ils veulent dire exactement.

Lorsqu’on a trouvé Dieu, lorsqu’on l’a rencontré, touché comme je suis

arrivé à faire à force de patience, on sent tout de suite combien il

déborde tout ce qu’on en peut dire, combien aussi il est difficile de

remplacer pour d’autres les mouvements de l’âme qui vous ont mené

jusqu’à lui, d’en trouver des équivalents purement logiques.

Pourtant c’est ce travail que je veux entreprendre, c’est ce travail que

je sens que Dieu me demande en échange du soin qu’il a pris de moi, de

la patience qu’il a eue avec moi.

On peut exprimer autrement les raisons pour lesquelles un chrétien

prétend ne pouvoir transmettre sa foi. Dès qu’il a touché Dieu, il est

sensible au contraste entre son immédiateté et la lenteur des moyens qui

sont à sa disposition pour communiquer ce qu’il voit. Il trouve quelque

chose d’hétérogène, d’inassimilable, entre la présence de Dieu, son

amitié, ses conseils, ses soins, ses pardons, sa conversation, et tout

ce poids de paroles qu’il faudrait mettre en branle pour en donner une

idée. Au risque même de paraître orgueilleux ou insincère, il préfère

renoncer tout de suite. Il se sent pris d’une espèce de paresse, comme

tous ceux qui goûtent quelque chose de bon. Il laisse faire, sachant

qu’il a la meilleure part.

C’est à cet entraînement que je dois résister, que mes dons d’ailleurs

et la lenteur même de l’expérience que j’ai faite me disposent à

résister. Il faut que je soulève le poids des paroles, que je les mette

en train, et dans l’ordre qu’il faut pour imiter et traduire les

bienfaits de Dieu et son innombrable présence.

A la trace de Dieu · 第 56 / 151 题