Un grand livre, un livre promis à une longue carrière de bienfaisance,
quelle émotion d’être le premier à l’avoir lu, à le tenir entre ses
mains, d’assister à cette source! Et combien cette émotion est accrue
quand l’auteur de ce livre est notre ami, que nous avons conversé
familièrement avec lui, et qu’il tient à la fois à nous par ce qui lui
fut attribué de passager et de temporel, et à Dieu par ce qui en lui
désormais d’éternel a commencé!
* * * * *
L’idée que nous voyons continuellement revenir, à travers toute espèce
d’hésitations, d’amendements et de reprises, tout au long de ces
feuillets empruntés à un journal de captivité dont j’ai mission de
présenter au lecteur la liasse pathétique, c’est que Dieu, et la vérité
religieuse dont Il est la source, ne sont pas des constructions de notre
esprit, c’est qu’Il est un fait, une personne, une réalité en quelque
sorte extérieure et concrète, se présentant à nous, s’imposant à nous
avec l’autorité, le mystère, le sans-gêne, l’apparence illogique et pour
nous presque scandaleuse des êtres et des phénomènes naturels. Une
machine que nous avons montée nous-mêmes, nous pouvons indéfiniment la
démonter et la remonter. Il en est de même des fictions philosophiques
imaginées à la suite de Descartes par une série de fabricants fameux. Ça
a une espèce d’air sur le papier de fonctionner. Ça présente une espèce
de symétrie à la fois flatteuse et suspecte. Mais quand nous sommes
placés devant un être réel, les choses ne sont plus aussi faciles. Qu’il
s’agisse de Dieu ou d’un arbre, nous ne pouvons pas l’épuiser avec notre
définition. L’essentiel nous échappe. Le signe n’est pas identique à la
chose signifiée ni même aucunement adéquat. Ce n’est en vertu de rien
qui soit exprimable par des mots que tel être existe, qu’il vit, et
qu’il est cause d’autre chose. Un corps chimique lui-même, la science
n’a jamais fini d’établir la liste de ses activités. Elle ne fait rien
autre que de combiner des pièges, de lui inventer des moyens de
révélation inédits. Au regard du _donné_, naturel ou surnaturel,
l’esprit humain est investi de deux ressources. Il peut, de vérités dont
l’évidence ou la réalité s’imposent à lui, sans que son intelligence
puisse entièrement les embrasser ou les pénétrer, partir pour procéder
par voie de déduction logique. C’est ce que font également la Science
et la Philosophie Scolastique, qui est une interprétation
quasi-grammaticale du réel. Ou bien il peut se placer au devant de ce
connu-inconnu dans un état de fraîcheur, de bonne foi, de candeur, de
virginité, de sincérité absolue, en même temps que d’attention
passionnée. C’est l’attitude que préconise l’Écriture quand elle nous
recommande de chercher, de balayer et nettoyer la chambre pour trouver
la drachme égarée, de tendre les mains pour voir si par hasard nous
arriverons à Le toucher[1]. C’est cette investigation psychologique,
assez analogue (sauf le profond sentiment sous-jacent d’amour et de
révérence) à la disposition du praticien qui capte un phénomène et du
médecin ou de l’observateur puissamment attrapés à leurs sujets, dont
Jacques Rivière essaye de nous décrire quelques procédés. Substituer par
exemple à la pure déduction logique (non repoussée cependant et laissée
à sa place éminente, et d’ailleurs aucun instrument n’est de trop), une
espèce de description ou de topographie. Le lecteur regardera à ce sujet
avec émerveillement les pages d’une finesse et d’une pénétration
prodigieuses où Rivière a parlé de la _localisation_ des mystères.
[1] _Si forte attrectaverimus eum._
Pour mieux me faire comprendre, je vais me servir d’une parabole.
Il n’est probablement pas un de mes lecteurs qui ne connaisse cet
admirable roman de Jules Verne, _L’Ile mystérieuse_. Des naufragés sont
jetés dans une île inconnue où ils se croient seuls et abandonnés à
leurs propres ressources. Puis, à des moments critiques, des secours
leur arrivent on ne sait d’où. C’est un feu qui se trouve allumé, une
caisse remplie d’outils qui échoue sur la grève, une corde qu’on jette
du haut d’un rocher, des ennemis exterminés. Aucun de ces événements qui
ne puisse en somme s’expliquer d’une manière à peu près naturelle et les
esprits les plus grossiers de la troupe se contentent de bénéficier de
cette collaboration occulte sans se tracasser pour en rechercher
l’auteur. Mais non pas l’ingénieur Cyrus Smith. On le voit dans une
gravure émouvante, suspendu, une lanterne à la main, au bout d’une
échelle de cordes au fond d’un puits, surveillant cette eau noire d’où à
certains moments lui ont paru émaner des bruits et des mouvements
suspects. (C’est par là en réalité que tous les soirs le capitaine Nemo,
émergeant de son ermitage sous-marin, vient se payer le régal de la voix
humaine.) Puis les choses se gâtent et arrive le moment lamentable,
redouté de tous les lecteurs de romans, de l’explication, si inférieure
toujours à notre attente.
L’attitude de Rivière est analogue à celle de Cyrus Smith. Mais le
mystère qui nous entoure est bien plus grand que celui au sein duquel
sont tombés les cinq Robinsons du Pacifique, du fait de ce ballon que la
tempête a arraché à ses amarres là-bas sur la place d’une ville
assiégée. Et les signes dont notre apathie aimerait à se débarrasser
sont de moins bonne composition que ces quelques épaves sur la grève,
ces gestes équivoques qui, pour un moment, nous ont paru éclairer la
face impassible du quotidien. Il ne s’agit plus d’une rêverie, mais de
quelque chose bel et bien avant notre apparition formulé en lettres
gigantesques sur la paroi d’une montagne, d’une certaine Absence
proclamée depuis la Création du Monde par l’affirmation permanente des
générations successives. Affirmée, circonscrite, définie, inévitable,
irrécusable. Plus que cela, efficiente et _administrée_ par tout un
corps d’intermédiaires officiels. Rivière est un de ces esprits
sensibles qui sont appropriés de temps en temps pour réveiller notre
attention au prodigieux intérêt d’une situation si étrange. Il y a un
mur. Plutôt que de discuter indéfiniment sur sa construction et sur la
nature des matériaux qui le composent, ne vaudrait-il pas mieux essayer
de le franchir? Et précisément on nous dit qu’il y a moyen de passer. Il
y a moyen de devancer la mort et le moment est venu d’utiliser enfin les
instructions détaillées que nous avons reçues pour l’organisation d’une
entreprise personnelle.
Mais je m’aperçois que ma parabole va nous mener trop loin. Rivière
n’était pas un mystique, ce n’était même pas un philosophe. Comme je le
lui disais quelquefois, et ma remarque paraissait lui faire plaisir, par
l’honnêteté foncière de sa nature, par son souci d’objectivité, comme on
dit, c’était surtout un savant. Il avait moins le besoin de
l’explication que le goût du fait, et ses écrits sont remplis
d’analyses, qu’il s’agisse de tempéraments particuliers ou de phénomènes
généraux, d’une étendue, d’une délicatesse remarquables. Il a des grands
observateurs la douceur, la sympathie, la patience, l’absence de
parti-pris, l’art de questionner, l’habitation de son sujet. Mais il a
aussi le besoin des conférences et des vérifications. Il ne s’arrêtera
pas jusqu’à ce qu’il ait son compte. On peut dire que pour lui, dans un
certain sens, une chose est «vraie» aussitôt qu’elle est complète, de
même qu’un cheval existe quand il a quatre pieds et tout le reste de ses
organes. Ce qui l’attire dans la foi chrétienne, c’est son homogénéité
avec le réel, faite du même genre d’évidences, d’énigmes, de suggestions
et de bizarreries, c’est sa sympathie avec l’événement. On sent que ça
s’arrange, que c’est fait de la même étoffe. Les mystères s’expliquent
moins par eux-mêmes qu’en expliquant tout le reste, comme une lampe se
prouve moins par sa mèche que par sa lumière[2]. C’est ce que Rivière
voulait montrer dans un des chapitres de son Apologie projetée: «Plus
intéressant que de démontrer la foi chrétienne, ce serait d’induire en
tentation pour y faire tomber, de la décrire avec assez de détail, d’en
faire apparaître la merveilleuse cohésion avec assez de force pour que
l’incroyant soit saisi de vertige et n’ait plus rien à faire que de s’y
précipiter.» Un tel ensemble qu’il ne puisse plus lui échapper. En somme
la religion catholique doit se prouver par une démonstration catholique,
c’est-à-dire totale, et par cette totalité même. Elle est vraie parce
qu’elle est catholique, c’est-à-dire complète, parce qu’elle est la clef
et le couronnement de tout. Elle ne triomphe qu’en opposant à chaque
moment à toute critique partielle sa masse indivisible.
[2] «C’est d’abord pour comprendre que je suis devenu chrétien.»
(_Carnets_.)
«Sympathie avec l’événement». Pour éclairer ces mots, il me semble qu’il
y a quelques accents à ajouter à la théorie d’ailleurs admirable que
Rivière a établie de la Providence et de la Prière, développant en somme
ce texte de saint Paul: _Omnia_ (avec le chrétien) _cooperantur in
bonum_. Et Saint Augustin ajoute: _Etiam peccata_. Quand on compulse, ne
serait-ce que par prélèvements sommaires, l’énorme dossier que constitue
la question de la Liberté humaine, on est frappé du fait suivant: à
mesure qu’on s’élève dans la série des êtres (et je crois pour ma part
qu’une certains liberté n’est nulle part absente et que ses racines, ne
serait-ce que sous les noms de résistance et d’inertie, se trouvent
entrelacées aux fondations mêmes de la nature), on s’aperçoit que les
causes ou les motifs qui les font se déplacer ou agir sont de plus en
plus multiples et compliqués. Une pierre subit avec une passivité
relative des lois dont la physique et la mathématique suffisent à nous
donner des images rudimentairement exactes à la façon de ces géométries
naïves qu’emploient les enfants pour dessiner; cet ovale est la panse
d’un bonhomme, un rectangle et voilà un chien ou un cochon. A mesure que
les êtres deviennent plus distincts, on s’aperçoit qu’ils ne «marchent»
plus seulement de par derrière, qu’ils sont attirés par devant comme par
un vide qui les précède: on s’aperçoit que les besoins seuls, les
attractions, demeurent inéluctables et qu’un certain choix est laissé au
sujet pour y répondre par des moyens de plus en plus variés au milieu
d’un ensemble de coopérations et d’obstacles de plus en plus nombreux et
changeants. Un mollusque n’a à faire face qu’à des problèmes
élémentaires, tandis que la vie de chaque carnassier est une espèce de
roman personnel. Dans le cas de l’homme enfin la situation est devenue
plus complexe encore et l’estimation instinctive des cas particuliers ne
suffit plus. L’appréhension du général, la vue de la cause permanente,
deviennent indispensables pour les démarches les plus simples de la vie.
L’organe du général est l’intelligence et son instrument est la liberté:
qui permettent à l’Homme de s’arranger et de se rétablir au milieu de ce
tumulte qui l’entoure et qui a cessé d’être un clapotis confus pour
devenir un courant, un rythme et un drame. Il exerce une activité
autonome dans un milieu soumis à des nécessités de plus en plus
invariables qui se superposent jusqu’à ce cercle pur où règne la seule
mathématique. L’homme est libre au milieu d’un monde qui ne l’est pas.
Il a à concerter son propre mouvement avec une multitude de mouvements
qui ne dépendent pas de lui. Il a sous ses pieds au milieu d’une
multitude de compagnons un parquet en marche. Il collabore avec une
Providence qui, à la manière d’une pente, entraîne les événements, qui
règle le sens et le rythme de leur progrès, mais qui ne se passe pas
pour la réalisation de ses desseins de son intervention de Volontaire et
qui traite avec lui par un système délicat de refus et de
provocations[3].
[3] «Je suis sûr que si chacun regardait les événements de sa vie
comme moi, du point de vue de ce qui lui était nécessaire, il y
verrait une conduite, une préméditation de chaque instant qui lui
révélerait la main de Dieu avec une clarté éclatante. Mais on ne
voit rien parce qu’on regarde toujours du côté du bonheur.
Saisissant de voir combien la vie de chacun est étroitement
concertée, comme elle est jouée, et dans un mouvement de plus en
plus rapide, de plus en plus serré, à mesure qu’elle s’approche de
la fin. Dans l’enfance il y a du lâché, du gratuit, de l’aventure.
Mais à mesure qu’on vieillit, tous les coups portent: plus rien
n’arrive qui ne précipite l’âme dans sa destinée, qui ne l’emballe,
qui ne l’expédie dans son sens.» (_Carnets_.)
«Vous croyez à la Science parce qu’elle rassemble beaucoup de faits.
A plus forte raison, vous faut-il croire à la religion, puisqu’elle
les rassemble tous.» (_Ibid._)
Il est plus facile de se rendre compte du rôle et de l’efficacité de la
prière, si on se représente l’événement non pas comme le résultat
obligatoire d’une série d’opérations mécaniques, mais comme le
rendez-vous à un point de l’avenir de beaucoup de forces conviées par le
but et douées de degrés divers d’autonomie, ou plutôt comme un résultat
à atteindre par des moyens variés, comme une proposition en accord avec
le site exerçant sur notre liberté une séduction latente. Ce n’est
qu’une fois fixées que les lignes avec la figure apparaissent dans une
soumission obligatoire à la géométrie. Une descente générale. La
descente par mille chemins sur tout le périmètre d’un bassin des eaux
créées vers leur source éternelle. La réponse à une invitation dont le
nom chez le minéral est poids, chez l’animal instinct, et dans l’âme de
l’homme illuminée par la raison et par la foi amour[4]. La forme
essentielle de la prière est: «Que votre volonté soit faite»[5]. Par
elle nous communiquons à la Volonté divine, mais aussi, comme le
remarque Rivière profondément, la Volonté divine épouse la nôtre[6].
Elle arrive chez nous avec sa lumière et son efficacité. Nous avons
cessé d’être une résistance pour devenir une collaboration. Il y a un
point de la Création où Dieu est librement, volontairement et
consciemment accepté. Nous concluons un accord avec ce qu’il y a de
mieux et par conséquent avec ce qu’il y a de mieux aussi pour nous. En
désirant le bien, nous lui permettons sur ce point de réaliser le mieux.
Nous bénéficions de toutes les coopérations bienfaisantes que notre
appel à Dieu, notre mouvement direct vers Dieu, nous permet autour de
nous de déterminer et de canaliser. Nous constituons le puissant noyau
d’un accord: _Sicut Creator, ita moderator... Velut magnum carmen
ineffabilis modulatoris._ (Saint Augustin). La prière est
l’épanouissement suprême de notre liberté qui se rattache elle-même par
ses plus secrets filaments aux _tropismes_ des végétaux ou des insectes
et aux réactions des corps chimiques.
[4] _Amor meus pondus meum._
[5] _Fiat Voluntas Tua._--Le _Fiat_ de la Création et participant à sa
puissance.
[6] «Il nous demande un peu de notre faiblesse pour assouplir ses
volontés, pour leur donner plus de délicatesse et d’appropriation au
détail. Il nous emprunte ce qu’il n’a pas le droit de posséder
lui-même parmi ses qualités: la partialité, la préférence pour ceci
ou pour cela, les considérations sentimentales. C’est le sens de ces
prières que nous sentons qu’il réclame, qu’il veut avoir de nous.»
(_La mentalité du Chrétien vue de l’intérieur._)
* * * * *
Parmi les maquettes de Jacques Rivière, celle dont l’étude a été poussée
le plus loin et qui se dégage le mieux dans son ensemble est l’étude
qu’il a intitulée: _Le Catholicisme et la Société_. Il y développe des
idées qui paraîtront subversives à beaucoup de gens, mais qu’il était
plus nécessaire aujourd’hui que jamais d’exposer. D’opposer,
dirons-nous, plutôt que de poser, non pas comme la vérité absolue, mais
comme l’antithèse nécessaire d’une thèse par elle-même non moins
déficiente qu’on voit avec regret prendre chez certains publicistes la
valeur d’un principe et d’un fait incontestables. Que de platitudes, que
de tirades nauséabondes n’avons-nous pas dû absorber sur la valeur
sociale du Christianisme, sur le secours qu’il apporte à l’ordre établi
et à la sacro-sainte «tradition», sur l’apaisement qu’il fournit aux
employeurs et aux propriétaires, sur son alliance naturelle avec les
Autorités Constituées! De quel ton incroyable de condescendance
consent-on à lui faire sa place à côté d’Auguste Comte parmi les
Cariatides qui sont appelées à soutenir le trône de la Déesse Nation!
Pour certains esprits l’ordre social n’est pas une cote mal taillée, un
compromis précaire et médiocre dont les injustices ne sont que trop
visibles, mais qui se justifie pratiquement en tant qu’il sert tout de
même Dieu, par la paix telle quelle qu’il apporte au plus grand nombre
et par les humbles facilités qu’il donne pour l’affaire, seule
importante, du salut: la Conservation, le bien de celui qui a, est pour
eux le principe premier, une chose si sûre et si belle que c’est à elle
que la Religion emprunte le plus clair de sa vertu et de sa vérité. Et
certes il y a là vers la Foi une route qui n’est pas complètement
inadmissible puisqu’elle a pu tenter certains originaux du genre de
Ferdinand Brunetière, mais il n’en est guère de plus répugnante.
Là-dessus Rivière remarque, après beaucoup d’autres, que l’Église
s’accommode avec indifférence de tous les régimes pourvu qu’ils lui
laissent la liberté de suivre sa vocation divine. Mais il ne peut
s’empêcher de mettre le doigt sur un fait très significatif: c’est que,
depuis son institution, l’Église Catholique n’a pas cessé, sur tous les
points du globe et à tous les instants de sa durée, d’avoir des
difficultés avec toutes les formes de la Société et de l’État, même de
celles qui paraissaient lui emprunter leurs principes constitutifs.
Qu’il s’agisse des Empereurs Romains ou Byzantins, ou des Princes
Barbares, ou des chefs féodaux, ou des communes, ou des
Rois-Très-Chrétiens, ou de la Révolution, ou de l’Empereur Napoléon, ou
de Louis-Philippe, ou de Victor-Emmanuel, ou de la République française,
ou des Czars, ou des bolchéviks, ou des souverains protestants, ou des
Chinois, des Indiens, des Japonais, des Arabes, des Turcs, des
Peaux-Rouges, des sauvages de l’Afrique et de l’Océanie, il y a toujours
eu quelque chose qui ne collait pas et qui finissait par des disputes,
des persécutions et des martyres. On dirait qu’il se passe pour la
Société la même chose que pour l’individu et que l’idée de la perfection
soit comme un principe rongeur qui ne lui laisse plus de repos. Mauvais
qualificatif! Disons plutôt un levain qui ne cesse de travailler notre
paresse intérieure, un principe de mouvement, d’acquisition,
d’architecture et de vie, mais aussi un principe de mécontentement. «Le
Règne de Dieu est en nous.» Il s’obtient, non pas comme le supposent les
tyrans, les faiseurs de systèmes et de constitutions, par une
superposition de matériaux inertes ou par une juxtaposition ingénieuse
d’organes mécaniques, mais par une sorte d’_échappement_ continuel ou de
sacrifice fait au poids ou à la tension intérieurs. Les sociétés
chrétiennes sont toutes quelque chose de travaillé. Nous avons à nous
arranger continuellement avec quelque chose qui vit. Il n’y a qu’à
comparer l’histoire des Sociétés Orientales, cette série monotone de
relèvements et de ruines, de dynasties l’une à l’autre exactement
pareilles, avec la vie de la civilisation chrétienne pour comprendre ce
que je veux dire. Rivière n’a donc pas complètement raison de dire que
l’idée d’évolution et de progrès est étrangère à l’esprit chrétien. Ce
sont simplement des mots impropres pour exprimer le fait du
développement tel que le définit Saint Augustin: _Aperitur quod clausum
erat et cognoscitur quod latebat._ Il faut que le plan de Dieu se
déroule.
Il est donc évidemment inexact de dire qu’il y a dans le Christianisme
un principe antisocial. On devrait dire plutôt qu’il contient un
principe architectural si énergique et si vaste qu’aucune Société
actuelle n’est capable de le contenir et de l’abriter complètement, de
fournir à notre âme cette habitation permanente dont elle a besoin.
Et cela même n’est pas complètement vrai. Jacques Rivière ne méconnaît
pas, au cours de ses pages qui sont (comme celles mêmes que je viens de
couvrir), non pas des affirmations mais des propositions, les questions
que se pose un esprit en marche vers la vérité, il met au contraire
parfaitement en évidence les principes profonds de paix sociale
_actuelle_ que constituent des idées comme celles de la fraternité en un
Père commun, de communion à une table unique, d’acceptation du présent
et d’attention au futur, et d’un ajournement général de nos
satisfactions personnelles. Aucun gouvernement ne trouvera les chrétiens
révoltés, mais ce qui est pis il les trouve foncièrement indifférents.
Il éprouve une sourde irritation de sentir qu’il y a dans une âme
chrétienne quelque chose qui n’est pas à lui, quelque chose qui n’est
pas pour lui et qui foncièrement lui échappe[7]. Il se sent percé et
jugé au plus profond de son essence provisoire. Il n’est pas pris au
sérieux. Il sent qu’il n’est plus vraiment le souverain, mais une espèce
d’intendant ou d’économe, de préposé aux intérêts matériels dont on
accepte les services avec une résignation qu’il n’est pas toujours
difficile de confondre avec le mépris. Il fonctionne dans une atmosphère
d’ironie. Au-dessous même des formes provisoires de l’État, ces grands
principes naturels sur lesquels reposent les Sociétés, honneur, famille,
patrie, propriété, la Religion ne les accepte pas sans réserve et sans
contrôle, elle sait combien facilement ils peuvent s’affoler, elle dit
qu’elle est plus grande et plus forte qu’eux, elle nie leur caractère _a
priori_, elle croit que c’est de Dieu seul qu’ils tirent leur caractère
auguste et qu’aucune relation humaine ne saurait prévaloir contre le
lien sacré qui unit la créature à son Créateur. Quand une pareille idée
a été introduite dans les Sociétés Orientales, toutes édifiées sur
l’idée despotique de la famille, on comprend qu’elles aient frémi jusque
dans leurs bases. Mais le rôle du Christianisme a toujours été de faire
paraître, à côté de son éternelle fraîcheur, de son éternelle nouveauté,
aussi bien les traditions les plus chenues que les inventions les plus
récentes de la mode quelque chose de vétuste, de caduc et d’artificiel.
Le voisinage de l’Éternité est dangereux pour le périssable et celui de
l’universel pour le particulier. Et comme les fidèles le chantent chaque
dimanche devant le «Soleil»:
Et antiquum documentum
Novo cedat ritui[8].
Voilà le principe secret de lutte, mais aussi de renouvellement qui,
sans qu’elles le sachent toujours, est le remède et le salut des
Sociétés Chrétiennes, et leur permet de survivre à leurs formes
momentanées.
[7] «Or il est ici une vérité dont il faut se souvenir et que M. de
Morny vient de rappeler avec une juste insistance au Conseil général
du Puy-de-Dôme: c’est que rien d’important ne peut se faire en
France sans l’autorisation préalable de l’Administration. Si l’on ne
peut, comme le dit fort bien M. de Morny, remuer une pierre ou
creuser un puits sans l’aveu de l’Administration, à plus forte
raison ne peut-on sans son aveu constater un miracle ni fonder un
pélerinage. Quiconque s’est occupé des affaires religieuses... sait
parfaitement que l’Autorité Administrative a, non pas un moyen, mais
dix, non pas un article de loi, mais vingt ou trente qui lui
confèrent la toute-puissance en ces matières.» (Prévost-Paradol dans
le _Journal des Débats_ à propos des miracles de Lourdes.)
[8]
Vetustatem novitas
Umbram fugat veritas
Noctem lux illuminat.
(Hymne du T.-S. Sacrement).
Un point encore sur lequel la pensée de Rivière me paraît mériter d’être
expliquée, c’est quand il parle du peu de goût du Catholicisme pour les
«réformes» dans le domaine social. En réalité il agit là comme dans le
domaine moral où il préfère toujours une méthode positive à celle des
interdictions. Le principe de la morale chrétienne a été posé par Saint
Augustin quand il promulguait sa fameuse maxime: _Ama et fac quod vis._
Il s’agit de planter un principe si puissant qu’il accapare et informe
peu à peu toutes les forces de l’âme, comme le levain qui s’empare de la
pâte; il élimine en construisant. Et de même à l’égard des abus sociaux;
il préfère à une opposition directe soit une espèce de soutirage des
passions pernicieuses, soit le développement d’institutions ou de vertus
incompatibles avec le désordre, qui attirent à elles la vie et
l’intérêt. C’est en somme l’application de la recommandation de
l’Apôtre: _Non œmulari in malis, sed vincere in bono malum._
Enfin il y a un point sur lequel cette fois je ne suis plus du tout
d’accord avec Rivière: c’est quand il attribue aux chrétiens (j’emploie
partout ce mot bien entendu comme lui-même en tant que synonyme de
catholique), une résignation, une soumission, une indifférence à leur
droit, que l’Histoire ne nous montre précisément pas. Il n’y a pas de
professeur au bout de la rue Soufflot qui ne soit en état de lui
démontrer au contraire combien la théologie a aiguisé et délié le sens
juridique. L’idée qui domine la théorie chrétienne sur cette question,
c’est celle de l’_Intendance_, c’est l’idée que chez un homme rien, et
pas même son corps et son âme, ni à plus forte raison sa famille et ses
biens, ne lui appartiennent, que tout est à Dieu et pour Dieu à qui il
devra rendre des comptes exacts. Si tout cela lui appartenait il
pourrait se montrer conciliant et coulant. Il y a même des gens plus
nombreux qu’on ne croit qui, par indolence naturelle, seraient disposés
à faire abandon de tout ce qu’on veut. Mais précisément parce que rien
ne lui appartient, le chrétien, quand il n’a pas opéré une démission
générale et préalable entre les mains de son Créateur et reçu décharge,
le chrétien ne peut rien céder si ce n’est pour des raisons fortes et
par une espèce de dispense. Il ne s’agit pas de convenance momentanée,
il s’agit d’une responsabilité éternelle. C’est pourquoi, au rebours de
toutes les théories socialistes, le chrétien est-il tellement attaché à
toute la matière de ses droits civiques, à ses biens, à ses enfants, à
sa patrie. Ce n’est pas lui qui dépend de tout cela, c’est tout cela qui
dépend de lui. C’est lui et non pas un autre à qui Dieu a donné charge
de tout cela. Il transpose dans le domaine des intérêts matériels,
sanctifiés par leur but, cette obstination inflexible dont son Église à
travers tous les siècles, depuis Saint Laurent et Saint Thomas Becket
jusqu’aux martyrs de la Révolution et depuis Innocent jusqu’à Pie, n’a
cessé de lui donner des exemples exaltants. Que l’on compare la
servilité abjecte des Églises schismatiques et protestantes à l’égard de
tous leurs tyrans[9] avec l’intrépidité des grands papes et l’on
comprendra quels peuvent être les sentiments des hommes qui depuis leur
enfance ont reçu de pareilles leçons et qui ont été élevés à cette école
de liberté chrétienne. Le reste est du Tolstoï.
[9] Servilité qui n’a d’égal que leur pusillanimité pitoyable à
l’égard des théories les plus extravagantes, depuis Darwin jusqu’à
Freud, qui se présentent à elles avec le caractère de la dernière
mode.
* * * * *
Je sens bien que mes lecteurs, quand ils auront lu le livre que j’essaye
d’ouvrir par cette introduction insuffisante, reviendront à moi avec une
espèce de reproche. Jacques Rivière, qui était-ce? Ils voudraient que
j’essaye de le leur expliquer et de quelle manière en détail s’arrangent
cette œuvre et cette vie. Je ne peux pas. Des éléments essentiels me
font défaut. J’ai toujours vécu à l’étranger à d’immenses distances
matérielles de Rivière dont je n’ai vu le visage et entendu la voix que
peu. Notre correspondance fut fréquente aux premières années de sa vie
littéraire, puis, devenue inutile, elle cessa. Dieu seul qui accroît les
âmes connaît le secret et le détour de ces voies qui ne sont pas nos
voies. Tout ce que je peux dire est que la vie de Jacques Rivière me
paraît une de celles qui ne s’expliquent pas seulement par elles-mêmes,
mais par l’enseignement bon ou mauvais qu’elles comportent, parce
qu’elles sont le type en qui se réalisent et s’informent une foule
d’autres, qu’elles ont une valeur de parabole. Elle est la meilleure
illustration de cette Providence dont il n’a cessé de sentir la main sur
lui, de cette Providence humble, douce, toujours présente et toujours
inattendue, infiniment patiente, ingénieuse et artiste, dont il a si
bien parlé. C’est elle qui a conduit cette âme de bonne volonté à
travers le pèlerinage de l’Intelligence depuis la confusion de
l’adolescence jusqu’à ce jour de Noël 1913 où par un acte à quoi la
noble délibération du jugement avait plus de part que l’exigence du
sentiment, il vint s’agenouiller aux pieds du saint curé de Clichy[10].
La guerre éclate aussitôt et c’est elle alors qui loin des livres, loin
du monde, loin de tous les siens, lui ménage dans la souffrance et la
captivité, cette longue retraite, ce sévère tête-à-tête avec Dieu, cette
directe opération sur l’âme par la voie de la chirurgie, plus encore que
de la médecine, cette période de pression et de suppression, de
purgation et de taille. Quand il sortit d’Allemagne, Jacques était prêt.
Toute sa destinée pendant les huit années qui suivirent ne fut plus que
la constatation, une espèce de maniement comme d’un manuscrit qu’on
s’applique à relire une dernière fois, une espèce de constatation
testamentaire de ces choses qu’au fond de lui-même il avait déjà
abandonnées. Il n’avait pas complètement échappé à la mort en 1914, il
avait été simplement l’objet d’une mesure d’ajournement et son livret
comportait le fatal fascicule. Quelques jours de permission et de répit
jusqu’à la convocation individuelle du 14 février 1925.
[10] L’abbé Daniel Fontaine, apôtre des chiffonniers et dernier
confesseur de Huysmans.
«Mon Dieu, je vous remercie pour tant de joie!»
Paul Claudel.
Château de Lutaine, juin 1925.