Le soir de ce jour-là, Jérôme, courbaturé par ses efforts sportifs et
l’esprit tout rempli de spéculations amoureuses, assistait à un dîner
magnifique offert en son honneur par son ami Einar Magnussen, directeur
du _Dagbladet_.
Bien qu’il y eût des dames, c’était un dîner d’hommes. On fumait, on
riait haut, on parlait d’abondance. On se faisait des politesses de
boisson. Quelques convives s’exprimaient en français et, par égard pour
l’hôte de Magnussen, donnaient à la conversation un tour littéraire qui
ne laissait pas d’embarrasser Jérôme sur bien des points.
Il avait pour voisine Mme la bourgmestre de Hvalstad, dame socialiste et
sans beauté, qui refusait le vin que Jérôme lui offrait. Cette personne
faisait grand cas de Jules Vallès dont elle disait qu’il était un des
rares Français ayant eu des idées vraiment démocratiques.
--Mais, fit-elle en s’adressant à Jérôme, Vallès n’était-il pas membre
de la Commune, communiste?
Jérôme, la pensée perdue vers la piste blanche où fuyait son amie et
gardant juste assez de présence d’esprit pour ne pas planter sa
fourchette dans l’assiette de sa voisine, souriait aux sourires qu’il
rencontrait, hochait la tête aux questions qu’on lui posait et répondait
à l’admiratrice de Vallès:
--Oui, oui, communiste, en effet...
--Ah! Monsieur, lui demanda la bourgmestre en le regardant longuement,
êtes-vous communiste?
--Je ne sais pas encore, dit Jérôme qui se demandait si Uni avait des
idées politiques.
Il expliqua qu’il était de Langeais, en Touraine, que c’était une petite
ville paisible où les fabricants de rillettes ni les vignerons ne
songeaient jusqu’à présent à distribuer les produits de leurs travaux à
la communauté, mais que cela pouvait bien arriver, que les mouvements
sociaux sont comme ceux du cœur à la merci d’un rien, d’une étincelle,
d’une larme qui coule sur une joue...
--D’une larme, s’écria la dame, comme c’est vrai! Continuez, Monsieur,
continuez!
Il continuait, c’est-à-dire qu’il pensait à haute voix: d’où vient
qu’une jeune fille se révolte quand on lui dit qu’elle est jolie? Ne
devrait-elle pas rosir, baisser les yeux, protester mollement, céder
déjà un peu de son cœur?
La dame entraînée dans un monde de symboles convenait que la beauté des
idées neuves est rarement acceptée sans un premier mouvement de révolte,
qu’ainsi rien n’était plus difficile que de décider les jeunes filles de
Hvalstad à entrer dans la «Ligue d’abstinence totale des femmes de
Norvège», dont elle était la présidente.
Jérôme, obstiné à conserver, ce soir-là, sa liberté de rêver, posa d’un
coup plusieurs questions à la bourgmestre, s’informa des statuts de la
ligue qu’elle présidait, des coutumes de la ville qu’elle administrait
et si l’on commettait des crimes passionnels à Hvalstad.
Assuré d’une longue réponse, il cheminait dans un paysage rétrospectif
où, pour la centième fois, il se répétait qu’Uni était ravissante, qu’il
ne pouvait pas ne pas le lui dire, mais qu’il aurait dû l’insinuer et
non pas l’affirmer si vivement.
S’il n’avait eu à sa disposition une aussi singulière faculté d’évasion,
il se fût morfondu à cette table, parmi ces hommes assis dans leur belle
santé, bien mangeant, bien buvant, bien fumant, parmi ces dames gradées
dans la politique, vice-présidentes d’_Étoiles bleues_, secrétaires de
_Sociétés pour la paix_, d’_Associations pour la prospérité des
ménages_, dont les idées positives l’eussent entraîné dans un monde sans
rêve où il se défendait bien de pénétrer.
Il n’osait lever les yeux de son assiette car, pour peu que son regard
rencontrât celui d’un des convives, il fallait qu’il répondît à la santé
qu’on lui portait en buvant au delà de sa capacité moyenne.
--_Skaal_, disaient ces aimables buveurs.
Ils prononçaient _skôl_, vidaient leur verre sans quitter Jérôme des
yeux et exprimaient par ce mot et par ce geste qu’ils lui souhaitaient
la santé, le bonheur, le succès. Mais il n’y avait pas apparence que ce
fût également «à ses amours» qu’ils en eussent.
Le bruit des conversations l’anesthésiait. De temps en temps un nom
propre, d’un coup de bistouri, perçait la couche d’ouate qui
l’enveloppait: Barbusse, Romain Rolland... Il semblait que ces noms-là
eussent la faveur des hommes tandis que les dames se disputaient
Proudhon et le professeur Richet.
Il ne disait mot. Il paraissait stupide, de la stupidité souriante d’une
figure de cire. Et il craignait par-dessus tout qu’on le questionnât sur
lui-même, car de lui-même il ne savait plus rien, sinon qu’il était
amoureux.
Cependant l’insistance avec laquelle Magnussen le priait de goûter le
fromage que l’on servait le fit sortir de sa rêverie. C’était un mets
d’une odeur forte, appelé _gammelost_, auquel il avait vivement refusé
de toucher.
--Allons, fit Magnussen, il faut manger le _gammelost_, c’est le fromage
national.
«National», se dit Jérôme. Il en prit une large part et le trouva
incomparable.
--La passion criminelle est inconnue à Hvalstad, expliquait à ce moment
la bourgmestre.
--C’est dommage pour les journalistes, lança Jérôme mis en verve par le
_gammelost_ arrosé d’eau-de-vie. Mais alors, que racontent les journaux
de Hvalstad?
--Ils annoncent les mariages, c’est meilleur, dit la dame en plissant
les yeux.
--Quoi? les maris n’y tuent pas l’amant de leur femme?
--Nous ne leur en donnons pas l’occasion, Monsieur l’auteur. Nous
n’avons pas d’amant.
Elle avait dit «nous». Jérôme regardait cette bouche sans lèvres, ce nez
sans narines, ce front aux plis sévères.
--Dame! fit-il.
--Nous avons des maris successifs.
--C’est tout comme; vous légalisez l’adultère.
--J’ai lu qu’en France tous les maris trompent leur femme, toutes les
femmes trompent leur mari. C’est un grand désordre social.
--Où avez-vous lu cela, Madame?
--Dans vos romans, dans vos journaux, dans vos pièces de théâtre, dans
votre histoire. C’est une spécialité française.
--C’est, dit Jérôme, que les Français sont très amoureux.
--Et les autres peuples, prononça la bouche sans lèvres, ne croyez-vous
pas qu’ils sont très amoureux aussi?
Il aurait bien voulu le croire des Nordiques. Il n’osait s’en informer
auprès de cette dame qui se nourrissait de légumes et d’eau claire. Il
prit des détours pour y arriver et, se rappelant les nombreux mariages
de sa traductrice, il pensa qu’il pouvait y avoir un rapport entre eux
et l’amour, que si Mme Krag était sensible et passionnée sa fille
l’était peut-être aussi, et il demanda à sa voisine si elle connaissait
la femme du ministre Krag.
--C’est une très bonne amie, répondit-elle. J’ai épousé son troisième
mari.
--M. Kaï Kielland, le philosophe?
--Justement lui, voyez-le, il est le voisin de Leda Magnussen.
Elle interpella un beau garçon qui ressemblait beaucoup plus à l’athlète
complet qu’à Épictète.
--Kaï, M. Jérôme parle de l’amour.
Le philosophe, impassible, leva son verre.
--_Skaal_, fit-il.
Et il retomba dans un silence magnifique.
--Il semble, insista Jérôme, qu’en raison du nombre de ses mariages, Mme
Krag ait eu une vie amoureuse exceptionnelle.
--Exceptionnelle? s’étonna Mme Kielland. Quelle femme n’a pas plusieurs
amours dans sa vie?
--Oui, concéda Jérôme, des aventures.
Des aventures! La dame s’animait, parlait de l’amour comme d’un
sentiment solennel, qui ne saurait se cacher, et dont le mariage était
l’expression même. Clara Berg comme tant d’autres, comme Leda Magnussen,
comme la femme du président du Storthing, assise auprès de Magnussen,
comme elle-même, ayant aimé plusieurs fois dans sa vie, s’était mariée
plusieurs fois.
Pour Jérôme, l’amour était un sentiment pathétique et qui ne saurait se
réglementer.
«Je suis, se disait-il, dans un milieu de puritains et de Mormons.»
Et sa pensée s’envolait vers les pistes blanches de Holmenkollen. Mais
sa voisine le ramenait bien vite par ses discours au niveau de la table.
Elle apprit à Jérôme que Mme Krag était secrétaire de cette _Ligue
d’abstinence totale des femmes de Norvège_ qu’elle-même présidait, que
les membres de la ligue se réunissaient chaque mois en un banquet
végétarien et abstinent, que l’abstinence était à la base du bonheur et
de la paix sociale, qu’un homme dans sa position, capable de porter à la
scène cette question capitale, devait assister au prochain congrès des
sociétés d’abstinence et s’y faire acclamer membre d’honneur.
«Ma foi, pensait Jérôme, elle s’exprime comme Mme Krag. Qu’elles aient
épousé le même homme, voilà qui ne m’étonne plus.»
Cependant, dans son exaltation prosélytique, l’abstinente penchait vers
lui un visage coloré des feux les plus vifs, où des lèvres, des narines
maintenant fleurissaient.
--Hélas! Madame, dit-il, un peuple chez lequel de telles sociétés
peuvent prospérer n’est pas un peuple d’amour. C’est bien ce que je
craignais.
Il exposa que l’amour était affaire géographique, qu’à chaque latitude
correspondait une forme particulière de ce sentiment et que pour lui,
enfant de la Touraine, il ne pouvait guère être question de s’entendre
là-dessus avec une Nordique. Il poussait de profonds soupirs et le
désespoir s’empara encore une fois de lui.
A mesure qu’il parlait la dame s’agitait, battait des cils, exhalait
elle-même des soupirs; il arrivait que sous la table son pied rencontrât
celui de Jérôme. Tout au problème qui le tourmentait, il écartait du
sien ce pied maladroit, cherchait à concilier les influences
spirituelles des coteaux où la vigne fleurit avec celles des montagnes
sur lesquelles le soleil ne se lève pas.
--Parlez, murmurait Mme Kielland, vous êtes considérablement attrayant.
Elle se penchait vers lui avec avidité. Bientôt le manège de son pied,
la vivacité de ses regards ne laissèrent plus de doute à Jérôme.
«Cette mairesse, se dit-il, me fait du pied.»
Il jugea d’un coup d’œil ce corps nourri de farines et de verdures et
replia ses jambes sous sa chaise. En face d’eux, le philosophe stoïcien
regardait sans voir, écoutait sans entendre.
--Il faut venir me visiter à Hvalstad, dit Mme Kielland sans se
formaliser de la réserve de Jérôme. Je veux discuter votre systématique
de l’amour.
On se leva de table, on défila devant la maîtresse de maison, en la
remerciant, avec une sorte de solennité, du bon repas que l’on venait de
faire. Et la nuit se passa à soulever des problèmes politiques sans
rapport avec les préoccupations de Jérôme.