Ainsi renseigné, Jérôme pensa qu’il en savait assez ou qu’il valait
mieux ne pas en écouter davantage. Il se leva; M. de la Boudinière
voulut le retenir.
--Jouez-vous le mah-jong? demanda l’attaché.
--Je n’y entends rien, répondit Jérôme qui était peu habile à ce jeu
chinois.
M. de la Boudinière se leva à son tour, le reconduisit à la porte avec
des grâces et des compliments et lui offrit ses services pour
l’introduire dans les deux ou trois maisons de la ville où l’on avait
quelques usages.
* * * * *
Quand il fut dans la rue, Jérôme respira largement l’air du pays d’Uni
et se dirigea vers le théâtre. La route était difficile, bossuée de
neige; les passants courbés sous les traits de la bise, marchaient d’un
pas rapide; les arbres étaient durcis par le gel. Jérôme trouvait que
tout était au mieux pourvu que les gens qu’il croisait ne lui
proposassent pas une partie de mah-jong.
Il parvint ainsi à un monument dont la façade à colonnes, la couverture
à coupole et l’isolement magnifique annonçaient un théâtre d’importance.
Par habitude, il y pénétra, gagna les couloirs de l’administration,
franchit sans hésiter une porte entre dix autres, et entra dans une
pièce où un homme, soudain jeté hors de son fauteuil, le reçut dans ses
bras ouverts, le salua avec des exclamations, des interjections, tout le
vocabulaire international de la surprise et de l’enthousiasme, le
précipita dans un fauteuil de cuir et lui prépara un whisky and soda.
Depuis deux jours et trois nuits, le directeur Johan Johannessen
attendait Jérôme en buvant des alcools. Il ne s’exprimait qu’en
norvégien, mais une longue pratique de la scène l’avait doué d’un sens
de la mimique si varié que Jérôme, s’en tenant aux gestes et aux jeux de
physionomie de cet homme volubile, saisissait tout au moins le thème
général de ses discours: «Que bienvenu fût dans cette maison le jeune
auteur Jérôme, l’ami de Clara Berg et de Coupeau... Ah! Clara Berg!
(Ici, le directeur levait son verre.) Coupeau! (Ici, il le vidait.)
Succès... Triomphe...» Suivaient des souvenirs de trente années de vie
théâtrale où Jérôme percevait, comme les éclairs d’un phare tournant,
les noms éblouissants de ses aînés et de leurs interprètes.
Il prit la parole à son tour, découvrit son point de vue sur la mise en
scène. Il allait et venait dans le cabinet directorial, plantait des
décors sur la table, piquait le coupe-papier dans l’essuie-plume:
c’était un arbre; couchait le classeur sur le dos: c’était un escalier;
élevait un château en bouteilles de soda, déplaçait vivement sur le
plateau les tampons de l’administration qui figuraient les personnages.
Voici Clarisse, ici Florian. Là, la vieille bonne. Johannessen
regardait, écoutait, buvait, s’exclamait, approuvait à grands mouvements
de tête et de bras les explications qu’il ne comprenait pas. C’était la
première fois qu’un directeur partageait sans discussion les idées de
Jérôme.
On convoqua par téléphone les deux principaux interprètes, Anita Bing et
Alf Aasen, qui accoururent, et Mme Krag qui arriva sur leurs talons.
Mais, en voyant entrer la mère d’Uni, Jérôme cessa de s’intéresser à sa
pièce. L’activité de son esprit, à l’instant toute tendue vers la
réalisation scénique de _Littérature_, lui échappa d’un coup, gagna la
maison Krag, et, dans le cadre entrevu la veille, se plut à construire
le décor de ses amours, sans même que le visage plein de grâce et de
vivacité de Mlle Bing retînt son attention.