Qui parle de Tortose et de la citadelle
Où le glorieux Cid arbora son drapeau;
Dire ces mots: Baxa, Médina del Campo,
Vergara, Salinas, Mondragon-les-Tours-Noires,
Avec l'intention de nommer des victoires,
Ce n'est point d'un loyal espagnol; qu'autrefois
Un homme ait fait lâcher au comte Odet de Foix
Les infantes d'Irun, Payenne et Manteline;
Que cet homme ait sauvé la Castille orpheline;
Qu'il ait dans la bataille été le grand cimier;
Que les maures, foulés par lui comme un fumier,
L'admirent, et, vaincus, donnent son nom célèbre
Au ruisseau Cidacos qui se jette dans l'Èbre;
Qu'il ait rempli du bruit de ses fiers pas vainqueurs
Astorga, Zamora, l'Aragon, tous les cœurs;
Qu'il ait traqué, malgré les gouffres et les piéges,
L'horrible Abdulmalic dans la sierra des Neiges,
En janvier, sans vouloir attendre le dégel;
Qu'il ait osé défendre aux notaires d'Urgel
De dater leurs contrats de l'an du roi de France;
Que cet homme ait pour tous été la délivrance,
Allant, marchant, courant, volant de tous côtés
Effarant l'ennemi dans ces rapidités;
Qu'on l'ait vu sous Lorca, figure surhumaine,
Et devant Balbastro, dans la même semaine;
Qu'il ait, sur la tremblante échelle des hasards,
Calme, donné l'assaut à tous les alcazars,
Toujours ferme, et toujours, à Tuy comme à Valence,
Fier dans le tourbillon sombre des coups de lance,
C'est possible; mais l'ombre est sur cet homme-là;
Silence. Est-ce après tout grand'chose que cela?
Le pont Matamoros peut vous montrer ses brèches;
Mais, s'il parle du Cid vainqueur, bravant les flèches,
On fera démolir le pont Matamoros!
Le roi ne veut pas plus qu'on nomme le héros
Que le pape ne veut qu'on nomme la comète;
Il n'est pas démontré que l'aigle se permette
De faire encor son nid dans ce mont Muradal,
Qui fit de Tizona la sœur de Durandal.
II
Du reste, comme il faut des héros pour la guerre,
Le roi, cassant le Cid, a trouvé bon d'en faire:
Il en a fait. L'Espagne a des hommes nouveaux.
Alvar Rambla, le duc Nuño Saz y Calvos,
Don Gil, voilà les noms dont la foule s'effare;
Ils sont dans la lumière, ils sont dans la fanfare;
Leur moindre geste s'enfle au niveau des exploits;
Et, dans leur antichambre, on entend quelquefois
Les pages, d'une voix féminine et hautaine,
Dire:--Ah oui-da, le Cid! c'était un capitaine
D'alors. Vit-il encor, ce Campéador-là?
Le Cid n'existe plus auprès d'Alvar Rambla;
Gil, plus grand que le Cid, dans son ombre le cache;
Nuño Saz engloutit le Cid sous son panache;
Sur Achille tombé les myrmidons ont crû;
Et du siècle du Cid le Cid a disparu.
L'exil, est-ce l'oubli vraiment? Une mémoire
Qu'un prince étouffe est-elle éteinte pour la gloire?
Est-ce à jamais qu'Alvar, Nuño, Gil, nains heureux,
Éclipsent le grand Cid exilé derrière eux?
Quand le voyageur sort d'Oyarzun, il s'étonne,
Il regarde, il ne voit, sous le noir ciel qui tonne,
Que le mont d'Oyarzun, médiocre et pelé:
--Mais ce Pic du Midi, dont on m'avait parlé,
Où donc est-il? Ce Pic, le plus haut des Espagnes,
N'existe point. S'il m'est caché par ces montagnes,
Il n'est pas grand. Un peu d'ombre l'anéantit.--
Cela dit, il s'en va, point fâché, lui petit,
Que ce mont qu'on disait si haut ne soit qu'un rêve.
Il marche, la nuit vient, puis l'aurore se lève,
Le voyageur repart, son bâton à la main,
Et songe, et va disant tout le long du chemin:
--Bah! s'il existe un Pic du Midi, que je meure!
La montagne Oyarzun est belle, à la bonne heure!--
Laissant derrière lui hameaux, clochers et tours,
Villes et bois, il marche un jour, deux jours, trois jours;
--Le genre humain dirait trois siècles;--il s'enfonce
Dans la lande à travers la bruyère et la ronce;
Enfin, par hasard, las, inattentif, distrait,
Il se tourne, et voici qu'à ses yeux reparaît,
Comme un songe revient confus à la pensée,
La plaine dont il sort et qu'il a traversée,
L'église et la forêt, le puits et le gazon;
Soudain, presque tremblant, là-bas, sur l'horizon
Que le soir teint de pourpre et le matin d'opale,
Dans un éloignement mystérieux et pâle,
Au delà de la ville et du fleuve, au-dessus
D'un tas de petits monts sous la brume aperçus
Où se perd Oyarzun avec sa butte informe,
Il voit dans la nuée une figure énorme,
Un mont blême et terrible emplit le fond des cieux;
Un pignon de l'abîme, un bloc prodigieux
Se dresse, aux lieux profonds mêlant les lieux sublimes;
Sombre apparition de gouffres et de cimes,
Il est là; le regard croit, sous son porche obscur,
Voir le nœud monstrueux de l'ombre et de l'azur,
Et son faîte est un toit sans brouillard et sans voile
Où ne peut se poser d'autre oiseau que l'étoile;
C'est le Pic du Midi.
L'Histoire voit le Cid.
III
Grande nouvelle. Emoi dans tout Valladolid.
Quoi? Qu'est-ce donc? Le roi se dément! Le roi cède!
Alphonse a pour maîtresse une fille assez laide,
Et qui, par cela même, on ne sait pas pourquoi,
Fait tout ce qu'elle veut de la raison du roi,
Au point qu'elle en pourrait tirer des choses sages.
Cette fille a-t-elle eu quelques mauvais présages?
Ou bien le roi du peuple entend-il la rumeur?
Est-il las des héros qu'il a faits par humeur?
Finit-il par trouver cette gloire trop plate?
Craint-il que tout à coup une guerre n'éclate
Qui soit vraiment méchante et veuille un vrai héros?
Le certain, c'est qu'après le combat de taureaux
Son altesse un dimanche a dit dans la chapelle:
--Ruy Diaz de Bivar revient. Je le rappelle.
Je le veux.--Ils sont là plus d'un esprit subtil;
Pourtant pas un n'a dit: Mais le Cid voudra-t-il?
N'importe, il plaît au roi de revoir ce visage.
Pour éblouir le Cid, il charge du message
Un roi, l'homme entre tous vénéré dans sa cour,
Son vassal, son parent, le roi d'Acqs-en-Adour,
Santos le Roux, qu'on nomme aussi le Magnanime,
Parce qu'étant tuteur d'Atton, comte de Nîme,
Il le fit moine, et prit sa place, et confisqua
Ses biens pour les donner au couvent de Huesca.
IV
Ce sont de braves cœurs que les gens de la plaine;
Ils chantent dans les blés un chant bizarre et fou;
Et quant à leurs habits faits de cuir et de laine,
Boire les use au coude et prier, au genou.
Etant fils du sang basque, ils ont cet avantage
Sur les froids espagnols murés dans leurs maisons,
Qu'ils préfèrent à l'eau, fût-elle prise au Tage,
Le vin mystérieux d'où sortent les chansons.
Ils sont hospitaliers, prodigues, bons dans l'âme;
L'homme dit aux passants: Entrez, les bienvenus!
Pour un petit enfant qu'elle allaite, la femme
Montre superbement deux seins de marbre nus.
Lorsque l'homme est aux champs, la femme reste seule;
N'importe, entrez! passants, le lard est sur l'étal,
Mangez! Et l'enfant joue, et dans un coin l'aïeule
Raccommode un vieux cistre aux cordes de métal.
Quelques-uns sont bergers dans les grands terrains vagues,
Champs que les bataillons ont légués aux troupeaux,
Mer de plaines ayant les collines pour vagues,
Où César a laissé l'ombre de ses drapeaux.
Là passent des bœufs roux qui sonnent de la cloche,
Avertissant l'oiseau de leur captivité;
L'homme y féconde un sol plus âpre que la roche,
Et de cette misère extrait de la fierté.
L'égyptienne y rôde et suspend en guirlandes
Sur sa robe en lambeaux les bleuets du sillon;
La fleur s'offre aux gypsis errantes dans ces landes,
Car, fille du fumier, elle est sœur du haillon.
Là, tout est rude; août flamboie et janvier gèle;
Le zingaro regarde, en venant boire aux puits,
Les ronds mouillés que font les seaux sur la margelle,
Tout cercle étant la forme effrayante des nuits.
Là, dans les grès hideux, l'ermite fait sa grotte.
Lieux tristes! le boucher y vient trois fois par an;
Le grelot des moutons y semble la marotte
Dont l'animal, fou sombre, amuse Dieu tyran.
Peu d'herbe; les brebis paissent exténuées;
Le pâtre a tout l'hiver sur son toit de roseaux
Le bouleversement farouche des nuées
Quand les hydres de pluie ouvrent leurs noirs naseaux.
Ces hommes sont vaillants. Ames de candeur pleines,
Leur regard est souvent fauve, jamais moqueur;
Rien ne gêne le souffle immense dans les plaines;
La liberté du vent leur passe dans le cœur.
Leurs filles qui s'en vont laver aux cressonnières,
Plongent leur jambe rose au courant des ruisseaux;
On ne sait, en entrant dans leurs maisons tanières,
Si l'on voit des enfants ou bien des lionceaux.
Voisins du bon proscrit, ils labourent, ils sèment,
A l'ombre de la tour du preux Campéador;
Contents de leur ciel bleu, pauvres, libres, ils aiment
Le Cid plus que le roi, le soleil plus que l'or.
Ils récoltent au bas des monts, comme en Provence,
Du vin qu'ils font vieillir dans des outres de peau;
Le fisc, quand il leur fait payer leur redevance,
Leur fait l'effet du roi qui leur tend son chapeau.
Les rayons du grand Cid sur leurs toits se répandent;
Il est l'auguste ami du chaume et du grabat;
Car avec les héros les laboureurs s'entendent;
L'épée a sa moisson, le soc a son combat;
La charrue est de fer comme les pertuisanes;
Les victoires, sortant du champ et du hallier,
Parlent aux campagnards étant des paysannes,
Et font le peuple avec la gloire familier.
Ils content que parfois ce grand Cid les arrête,
Les fait entrer chez lui, les nomme par leur nom,
Et que, lorsqu'à l'étable ils attachent leur bête,
Babieça n'est pas hautaine pour l'ânon.
Le barbier du hameau le plus proche raconte
Que parfois chez lui vient le Cid paisible et franc,
Et, vrai! qu'il s'assied là sur l'escabeau, ce comte
Et ce preux qui serait, pour un trône, trop grand.
Le barbier rase bien le héros, quoiqu'il tremble;
Puis, une loque est là pour tous ceux qui viendront;
Le Cid prend ce haillon, torchon du peuple, et semble
Essuyer le regard des princes sur son front.
Comment serait-il fier puisqu'il a tant de gloire?
Les filles dans leur cœur aiment cet Amadis;
La main blanche souvent jalouse la main noire
Qui serre ce poing fort, plein de foudres jadis.
Ils se disent, causant, quand les nuits sont tombées,
Que cet homme si doux, dans des temps plus hardis,
Fut terrible, et, géant, faisait des enjambées
Des tours de Pampelune aux clochers de Cadix.
Il n'est pas un d'entre eux qui ne soit prêt à suivre
Partout ce Ruy Diaz comme un céleste esprit,
En mer, sur terre, au bruit des trompettes de cuivre,
Malgré le groupe blond des enfants qui sourit.
Tels sont ces laboureurs. Pour défendre l'Espagne,
Ces rustres au besoin font plus que des infants;
Ils ont des chariots criant dans la campagne,
Et sont trop dédaigneux pour être triomphants.
Ils cultivent les blés où chantent les cigales;
Pélage à lui jadis les voyait accourir,
Et jamais ne trouva leurs âmes inégales
Au danger, quel qu'il fût, quand il fallait mourir.
V
Ruy Diaz de Bivar est leur plus belle gerbe.
Dans un beau train de guerre et de chevaux fougueux,
Don Santos traversa leurs villages, superbe,
Avec le bruit d'un roi qui passe chez des gueux.
On ne le suivit point comme on fait dans les villes;
Nul ne le harangua, ces hommes aux pieds nus
Ayant la nuque dure aux saluts inutiles
Et se dérangeant peu pour des rois inconnus.
--Je suis l'ami du roi, disait-il avec gloire;
Et nul ne s'inclinait que le corrégidor;
Le lendemain, ayant grand'soif et voulant boire,
Il dit:--Je suis l'ami du Cid Campéador.
Don Santos traversa la plaine vaste et rude,
Et l'on voyait au fond la tour du fier banni;
C'est là qu'était le Cid. Le ciel, la solitude,
Et l'ombre, environnaient sa grandeur d'infini.
Quand Santos arriva, Ruy, qui sortait de table,
Etait dans l'écurie avec Babieça;
Et Santos apparut sur le seuil de l'étable;
Ruy ne recula point, et le roi s'avança.
La jument, grasse alors comme un cheval de moine,
Regardait son seigneur d'un regard presque humain;
Et le bon Cid, prenant dans l'auge un peu d'avoine,
La lui faisait manger dans le creux de sa main.
VI
Le roi Santos parla de sa voix la plus haute:
--«Cid, je viens vous chercher. Nous vous honorons tous.
Vous avez une épine au talon, je vous l'ôte.
Voici pourquoi le roi n'est pas content de vous:
«Votre allure est chez lui si fière et si guerrière,
Que, tout roi qu'est le roi, son altesse a souvent
L'air de vous annoncer quand vous marchez derrière,
Et de vous suivre, ô Cid, quand vous marchez devant.
«Vous regardez fort mal toute la servidumbre.
Cid, vous êtes Bivar, c'est un noble blason;
Mais le roi n'aime pas que quelqu'un fasse une ombre
Plus grande que la sienne au mur de sa maison.
«Don Ruy, chacun se plaint:--Le Cid est dans la nue;
Du sceptre à son épée il déplace l'effroi;
Ce sujet-là se tient trop droit; il diminue
L'utile tremblement qu'on doit avoir du roi.--
«Vous n'êtes qu'à peu près le serviteur d'Alphonse;
Quand le roi brise Arcos, vous sauvez Ordoñez;
Vous retirez l'épée avant qu'elle s'enfonce;
Le roi dit: Frappe! Alors, vous, Cid, vous pardonnez.
«Qui s'arrête en chemin sert à demi son maître;
Jamais d'un vain scrupule un preux ne se troubla;
La moitié d'un ami, c'est la moitié d'un traître;
Et ce n'est pas pour vous, Cid, que je dis cela.
«Enfin, et j'y reviens, vous êtes trop superbe;
Le roi jeta sur vous l'exil comme un rideau;
Rayon d'astre, soyez moins lourd pour lui, brin d'herbe;
Ce qui d'abord est gloire à la fin est fardeau.
«Vous êtes au-dessus de tous, et cela gêne;
Quiconque veut briller vous sent comme un affront,
Tant Valence, Graos, Givrez et Carthagène
Font d'éblouissement autour de votre front.
«Tel mot, qui par moments tombe de vous, fatigue
Son altesse à la cour, à la ville, au Prado;
Le creusement n'est pas moins importun, Rodrigue,
De la goutte d'orgueil que de la goutte d'eau.
«Je ne dis pas ceci pour vous, Cid redoutable.
Vous êtes sans orgueil, étant de bonne foi;
Si j'étais empereur, vous seriez connétable;
Mais seulement tâchez de faire cas du roi.
«Quand vous lui rapportez, vainqueur, quelque province,
Le roi trouve, et ceci de nous tous est compris,
Que jamais un vassal n'a salué son prince,
Cid, avec un respect plus semblable au mépris.
«Votre bouche en parlant sourit avec tristesse;
On sent que le roi peut avoir Burgos, Madrid,
Tuy, Badajoz, Léon, soit; mais que son altesse
N'aura jamais le coin de la lèvre du Cid.
«Le vassal n'a pas droit de dédain sur le maître.
On vous tire d'exil; mais, Cid, écoutez-moi,
Il faut dorénavant qu'il vous convienne d'être
Aussi grand devant Dieu, moins haut devant le roi.
«Pour apaiser l'humeur du roi, fort légitime,
Il suffit désormais que le roi, comme il sied,
Sente qu'en lui parlant vous avez de l'estime.»--
Babieça frappait sa litière du pied,
Les chiens tiraient leur chaîne et grondaient à la porte,
Et le Cid répondit au roi Santos le Roux:
--Sire, il faudrait d'abord que vous fissiez en sorte
Que j'eusse de l'estime en vous parlant à vous.
XII
LES SEPT MERVEILLES DU MONDE
*
Des voix parlaient; pour qui? Pour l'espace sans bornes,
Pour le recueillement des solitudes mornes,
Pour l'oreille, partout éparse, du désert;
Nulle part, dans la plaine où le regard se perd,
On ne voyait marcher la foule aux bruits sans nombre
Mais on sentait que l'homme écoutait dans cette ombre.
Qui donc parlait? C'étaient des monuments pensifs,
Debout sur l'onde humaine ainsi que des récifs,
Calmes, et chacun d'eux semblait un personnage
Vivant, et se rendant lui-même témoignage.
Nulle rumeur n'osait à ces voix se mêler,
Et le vent se taisait pour les laisser parler,
Et le flot apaisait ses mystérieux râles.
Un soleil vague au loin dorait les frontons pâles.
Les astres commençaient à se faire entrevoir
Dans l'assombrissement religieux du soir.
I
LE TEMPLE D'ÉPHÈSE
Et l'une de ces voix, c'était la voix d'un temple,
Disait:
--Admirez-moi! Qui que tu sois, contemple;
Qui que tu sois, regarde et médite, et reçois
A genoux mon rayon sacré, qui que tu sois;
Car l'idéal est fait d'une étoile, et rayonne;
Et je suis l'idéal. Troie, Argos, Sicyone,
Ne sont rien près d'Ephèse, et l'envieront toujours,
O peuple, Éphèse ayant mon ombre sur ses tours.
Éphèse heureuse dit: «Si j'étais Delphe ou Thèbe,
On verrait flamboyer sur mes dômes l'Érèbe,
Mes oracles feraient les hommes soucieux;
Si j'étais Cos, j'irais forgeant les durs essieux;
Si j'étais Tentyris, sombre ville du rêve,
Mes pâtres, fronts sacrés en qui le ciel se lève,
Regarderaient, à l'heure où naît le jour riant,
Les constellations penchant sur l'Orient
Verser dans l'infini leurs chariots pleins d'astres;
Si j'étais Bactria, j'aurais des Zoroastres;
Si j'étais Olympie en Élide, mes jeux
Montreraient une palme aux lutteurs courageux,
Les devins combattraient chez moi les astronomes,
Et mes courses, rendant les dieux jaloux des hommes,
Essouffleraient le vent à suivre Corœbus;--
Mais à quoi bon chercher tant d'inutiles buts,
Ayant, que l'aube éclate ou que le soir décline,
Ce temple ionien debout sur ma colline,
Et pouvant faire dire à la terre: c'est beau!»--
Et ma ville a raison. Ainsi qu'un escabeau
Devant un trône, ainsi devant moi disparaissent
Les Parthénons fameux que les rayons caressent;
Ils sont l'effort, je suis le miracle.
A celui
Qui ne m'a jamais vu, le jour n'a jamais lui.
Ma tranquille blancheur fait venir les colombes;
Le monde entier me fête, et couvre d'hécatombes,
Et de rois inclinés, et de mages pensifs,
Mes grands perrons de jaspe aux clous d'argent massifs;
L'homme élève vers moi ses mains universelles;
Les éphèbes, portant de sonores crécelles,
Dansent sur mes parvis, jeunes fronts inégaux;
Sous ma porte est la pierre où Deuxippe d'Argos
S'asseyait, et d'Orphée expliquait les passages;
Mon vestibule sert de promenade aux sages,
Parlant, causant, avec des gestes familiers,
Tour à tour blancs et noirs dans l'ombre des piliers.
Corinthe en me voyant pleure, et l'art ionique
Me revêt de sa pure et sereine tunique.
Le mont porte en triomphe à son sommet hautain
L'épanouissement glorieux du matin,
Mais ma beauté n'est point par la sienne éclipsée,
Car le soleil n'est pas plus grand que la pensée;
Ce que j'étais hier, je le serai demain;
Je vis, j'ai sur mon front, siècles, l'esprit humain,
Et le génie, et l'art, ces égaux de l'aurore.
La pierre est dans la terre; âpre et froide, elle ignore;
Le granit est la brute informe de la nuit,
L'albâtre ne sait pas que l'aube existe et luit,
Le porphyre est aveugle et le marbre est stupide;
Mais que Ctésiphon passe, ou Dédale, ou Chrespide,
Qu'il fixe ses yeux pleins d'un divin flamboiement
Sur le sol où les rocs dorment profondément,
Tout s'éveille; un frisson fait remuer la pierre;
Lourd, ouvrant on ne sait quelle trouble paupière,
Le granit cherche à voir son maître, le rocher
Sent la statue en lui frémir et s'ébaucher,
Le marbre obscur s'émeut dans la nuit infinie
Sous la parenté sombre et sainte du génie,
Et l'albâtre enfoui ne veut plus être noir;
Le sol tressaille, il sent là-haut l'homme vouloir:
Et voilà que, sous l'œil de ce passant qui crée,
Des sourdes profondeurs de la terre sacrée,
Tout à coup, étageant ses murs, ses escaliers,
Sa façade, et ses rangs d'arches et de piliers,
Fier, blanchissant, cherchant le ciel avec sa cime,
Monte et sort lentement l'édifice sublime,
Composé de la terre et de l'homme, unissant
Ce que dans sa racine a le chêne puissant
Et ce que rêve Euclide aidé de Praxitèle,
Mêlant l'éternel bloc à l'idée immortelle!
Mon frontispice appuie au calme entablement
Ses deux plans lumineux inclinés mollement,
Si doux qu'ils semblent faits pour coucher des déesses;
Parfois, comme un sein nu sous l'or des blondes tresses,
Je me cache parmi les nuages d'azur;
Trois sculpteurs sur ma frise, un volsque, Albus d'Anxur,
Un mède, Ajax de Suze, un grec, Phtos de Mégare,
Ont ciselé les monts où la meute s'égare,
Et la pudeur sauvage, et les dieux de la paix,
Des Triptolèmes nus parmi les blés épais,
Et des Cérès foulant sous leurs pieds des Bellones;
Cent vingt-sept rois ont fait mes cent vingt-sept colonnes;
Je suis l'art radieux, saint, jamais abattu;
Ma symétrie auguste est sœur de la vertu;
Mon resplendissement couvre toute la Grèce;
Le rocher qui me porte est rempli d'allégresse,
Et la ville à mes pieds adore avec ferveur.
Sparte a reçu sa loi de Lycurgue rêveur,
Mantinée a reçu sa loi de Nicodore,
Athènes, qu'un reflet de divinité dore,
De Solon, grand pasteur des hommes convaincus,
La Crète de Minos, Locres de Séleucus,
Moi, le temple, je suis législateur d'Éphèse;
Le peuple en me voyant comprend l'ordre et s'apaise;
Mes degrés sont les mots d'un code, mon fronton
Pense comme Thalès, parle comme Platon,
Mon portique serein, pour l'âme qui sait lire,
A la vibration pensive d'une lyre,
Mon péristyle semble un précepte des cieux;
Toute loi vraie étant un rhythme harmonieux,
Nul homme ne me voit sans qu'un dieu l'avertisse;
Mon austère équilibre enseigne la justice;
Je suis la vérité bâtie en marbre blanc,
Le beau, c'est, ô mortels, le vrai plus ressemblant.
Venez donc à moi, foule, et, sur mes saintes marches,
Mêlez vos cœurs, jetez vos lois, posez vos arches;
Hommes, devenez tous frères en admirant;
Réconciliez-vous devant le pur, le grand,
Le chaste, le divin, le saint, l'impérissable;
Car, ainsi que l'eau coule et comme fuit le sable,
Les ans passent, mais moi je demeure; je suis
Le blanc palais de l'aube et l'autel noir des nuits;
Quand l'aurore apparaît, je ris, doux édifice;
Le soir, l'horreur m'emplit, un sombre sacrifice
Semble en mes profondeurs muettes s'apprêter,
De derrière mon faîte on voit la nuit monter
Ainsi qu'une fumée avec mille étincelles.
Tous les oiseaux de l'air m'effleurent de leurs ailes,
Hirondelles, faisans, cigognes au long cou;
Mon fronton n'a pas plus la crainte du hibou
Que Calliope n'a la crainte de Minerve.
Tous ceux que Sybaris voluptueuse énerve
N'ont qu'à franchir mon seuil d'austérité vêtu
Pour renaître, étonnés, à la forte vertu.
Sous ma crypte on entend chuchoter la sibylle;
Parfois, troublé soudain dans sa brume immobile,
Le plafond, où des mots de l'ombre sont écrits,
Tremble à l'explosion tragique de ses cris;
Sur ma paroi secrète et terrible, l'augure
Du souriant Olympe entrevoit la figure,
Et voit des mouvements confus et radieux
De visages qui sont les visages des dieux;
De vagues aboiements sous ma voûte se mêlent;
Et des voix de passants invisibles s'appellent;
Et le prêtre, épiant mon redoutable mur,
Croit par moments qu'au fond du sanctuaire obscur,
Assise près d'un chien qui sous ses pieds se couche
La grande chasseresse, éclatante et farouche,
Songe, ayant dans les yeux la lueur des forêts.
O temps, je te défie. Est-ce que tu pourrais
Quelque chose sur moi, l'édifice suprême?
Un siècle sur un siècle accroît mon diadème;
J'entends autour de moi les peuples s'écrier:
Tu nous fais admirer et tu nous fais prier;
Nos fils t'adoreront comme nous t'adorâmes,
Chef-d'œuvre pour les yeux et temple pour les âmes!
II
LES JARDINS DE BABYLONE
Une deuxième voix s'éleva; celle-ci,
Dans l'azur par degrés mollement obscurci,
Parlait non loin d'un fleuve à la farouche plage,
Et cette voix semblait le bruit d'un grand feuillage.