Les monstres, hérissant leur crinière, écumant,

Se ruèrent sur lui, poussant ce hurlement

Effroyable, où rugit la haine et le ravage

Et toute la nature irritée et sauvage

Avec son épouvante et ses rébellions;

Et l'homme dit:--La paix soit avec vous, lions!

L'homme dressa la main; les lions s'arrêtèrent.

Les loups qui font la guerre aux morts et les déterrent,

Les ours au crâne plat, les chacals convulsifs

Qui pendant le naufrage errent sur les récifs,

Sont féroces; l'hyène infâme est implacable;

Le tigre attend sa proie et d'un seul bond l'accable;

Mais le puissant lion, qui fait de larges pas,

Parfois lève sa griffe et ne la baisse pas,

Étant le grand rêveur solitaire de l'ombre.

Et les lions, groupés dans l'immense décombre,

Se mirent à parler entre eux, délibérant;

On eût dit des vieillards réglant un différend,

Au froncement pensif de leurs moustaches blanches.

Un arbre mort pendait, tordant sur eux ses branches.

Et, grave, le lion des sables dit:--Lions,

Quand cet homme est entré, j'ai cru voir les rayons

De midi dans la plaine où l'ardent semoun passe,

Et j'ai senti le souffle énorme de l'espace;

Cet homme vient à nous de la part du désert.

Le lion des bois dit:--Autrefois le concert

Du figuier, du palmier, du cèdre et de l'yeuse,

Emplissait jour et nuit ma caverne joyeuse;

Même à l'heure où l'on sent que le monde se tait,

Le grand feuillage vert autour de moi chantait.

Quand cet homme a parlé, sa voix m'a semblé douce

Comme le bruit qui sort des nids d'ombre et de mousse;

Cet homme vient à nous de la part des forêts.

Et celui qui s'était approché le plus près,

Le lion noir des monts dit:--Cet homme ressemble

Au Caucase, où jamais une roche ne tremble;

Il a la majesté de l'Atlas; j'ai cru voir,

Quand son bras s'est levé, le Liban se mouvoir

Et se dresser, jetant l'ombre immense aux campagnes;

Cet homme vient à nous de la part des montagnes.

Le lion qui, jadis, au bord des flots rôdant,

Rugissait aussi haut que l'océan grondant,

Parla le quatrième, et dit:--Fils, j'ai coutume,

En voyant la grandeur, d'oublier l'amertume,

Et c'est pourquoi j'étais le voisin de la mer.

J'y regardais--laissant les vagues écumer--

Apparaître la lune et le soleil éclore,

Et le sombre infini sourire dans l'aurore;

Et j'ai pris, ô lions, dans cette intimité,

L'habitude du gouffre et de l'éternité;

Or, sans savoir le nom dont la terre le nomme,

J'ai vu luire le ciel dans les yeux de cet homme;

Cet homme au front serein vient de la part de Dieu.--

Quand la nuit eut noirci le grand firmament bleu,

Le gardien voulut voir la fosse, et cet esclave,

Collant sa face pâle aux grilles de la cave,

Dans la profondeur vague aperçut Daniel

Qui se tenait debout et regardait le ciel,

Et songeait, attentif aux étoiles sans nombre,

Pendant que les lions léchaient ses pieds dans l'ombre.

LE TEMPLE

Moïse pour l'autel cherchait un statuaire;

Dieu dit:--Il en faut deux; et dans le sanctuaire

Conduisit Oliab avec Béliséel.

L'un sculptait l'idéal et l'autre le réel.

BOOZ ENDORMI

*

Booz s'était couché de fatigue accablé;

Il avait tout le jour travaillé dans son aire,

Puis avait fait son lit à sa place ordinaire;

Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge;

Il était, quoique riche, à la justice enclin;

Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin,

Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril.

Sa gerbe n'était point avare ni haineuse;

Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse:

--Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,

Vêtu de probité candide et de lin blanc;

Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,

Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent;

Il était généreux, quoiqu'il fût économe;

Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme,

Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,

Entre aux jours éternels et sort des jours changeants;

Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,

Mais dans l'œil du vieillard on voit de la lumière.

*

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens;

Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres,

Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres;

Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge;

La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet

Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait,

Était encor mouillée et molle du déluge.

*

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,

Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée;

Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée

Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne

Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu;

Une race y montait comme une longue chaîne;

Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l'âme:

«Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt?

Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,

Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.

«Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi,

O Seigneur! a quitté ma couche pour la vôtre;

Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre,

Elle à demi vivante et moi mort à demi.

«Une race naîtrait de moi! Comment le croire?

Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants?

Quand on est jeune, on a des matins triomphants,

Le jour sort de la nuit comme d'une victoire;

«Mais, vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau

Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,

Et je courbe, ô mon Dieu! mon âme vers la tombe

Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l'eau.»

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase,

Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés;

Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,

Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

*

Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite,

S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,

Espérant on ne sait quel rayon inconnu,

Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu'une femme était là,

Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle

Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle;

Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle;

Les anges y volaient sans doute obscurément,

Car on voyait passer dans la nuit, par moment,

Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait,

Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.

On était dans le mois où la nature est douce,

Les collines ayant des lys sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait; l'herbe était noire;

Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement;

Une immense bonté tombait du firmament;

C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth;

Les astres émaillaient le ciel profond et sombre;

Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre

Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles,

Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été

Avait, en s'en allant, négligemment jeté

Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

DIEU INVISIBLE AU PHILOSOPHE

Le philosophe allait sur son âne; prophète,

Prunelle devant l'ombre horrible stupéfaite,

Il allait, il pensait.

Devin des nations,

Il vendait aux païens des malédictions,

Sans savoir si des mains dans les ténèbres blêmes

S'ouvraient pour recevoir ses vagues anathèmes.

Il venait de Phétor; il allait chez Balac,

Fils des gomorrhéens qui dorment sous le lac,

Mage d'Assur et roi du peuple moabite.

Il avait quitté l'ombre où l'épouvante habite

Et le hideux abri des chênes chevelus

Que l'ouragan secoue en ses larges reflux.

Morne il laissait marcher au hasard sa monture,

Son esprit cheminant dans une autre aventure;

Il se demandait: Tout est-il vide? et le fond

N'est-il que de l'abîme où des spectres s'en vont?

L'ombre prodigieuse est-elle une personne?

Le flot qui murmure, est-ce une voix qui raisonne?

Depuis quatre-vingts ans, je vis dans un réduit,

Regardant la sueur des antres de la nuit,

Écoutant les sanglots de l'air dans les nuées.

Le gouffre est-il vivant? Larves exténuées,

Qu'est-ce que nous cherchons? Je sais l'assyrien,

L'arabe, le persan, l'hébreu; je ne sais rien.

De quel profond néant sommes-nous les ministres?...--

Ainsi, pâle, il songeait sous les branches sinistres,

Les cheveux hérissés par les souffles des bois.

L'âne s'arrêta court et lui dit: Je le vois.

PREMIÈRE RENCONTRE DU CHRIST

AVEC LE TOMBEAU

En ce temps-là, Jésus était dans la Judée;

Il avait délivré la femme possédée,

Rendu l'ouïe aux sourds et guéri les lépreux;

Les prêtres l'épiaient et parlaient bas entre eux.

Comme il s'en retournait vers la ville bénie,

Lazare, homme de bien, mourut à Béthanie.

Marthe et Marie étaient ses sœurs; Marie, un jour,

Pour laver les pieds nus du maître plein d'amour,

Avait été chercher son parfum le plus rare.

Or, Jésus aimait Marthe et Marie et Lazare.

Quelqu'un lui dit: Lazare est mort.

Le lendemain,

Comme le peuple était venu sur son chemin,

Il expliquait la loi, les livres, les symboles,

Et, comme Élie et Job, parlait par paraboles.

Il disait:--Qui me suit, aux anges est pareil.

Quand un homme a marché tout le jour au soleil

Dans un chemin sans puits et sans hôtellerie,

S'il ne croit pas, quand vient le soir, il pleure, il crie;

Il est las; sur la terre il tombe haletant.

S'il croit en moi, qu'il prie, il peut au même instant

Continuer sa route avec des forces triples.--

Puis il s'interrompit, et dit à ses disciples:

--Lazare, notre ami, dort; je vais l'éveiller.--

Eux dirent:--Nous irons, maître, où tu veux aller.--

Or, de Jérusalem, où Salomon mit l'arche,

Pour gagner Béthanie, il faut trois jours de marche.

Jésus partit. Durant cette route souvent,

Tandis qu'il marchait seul et pensif en avant,

Son vêtement parut blanc comme la lumière.

Quand Jésus arriva, Marthe vint la première,

Et, tombant à ses pieds, s'écria tout d'abord:

--Si nous t'avions eu, maître, il ne serait pas mort.

Puis reprit en pleurant:--Mais il a rendu l'âme.

Tu viens trop tard. Jésus lui dit:--Qu'en sais-tu, femme?

Le moissonneur est seul maître de la moisson.

Marie était restée assise à la maison.

Marthe lui cria:--Viens, le maître te réclame.

Elle vint. Jésus dit:--Pourquoi pleures-tu, femme?

Et Marie à genoux lui dit:--Toi seul es fort.

Si nous t'avions eu, maître, il ne serait pas mort.

Jésus reprit:--Je suis la lumière et la vie.

Heureux celui qui voit ma trace et l'a suivie!

Qui croit en moi vivra, fût-il mort et gisant.--

Et Thomas, appelé Didyme, était présent.

Et le seigneur, dont Jean et Pierre suivaient l'ombre,

Dit aux juifs accourus pour le voir en grand nombre:

--Où donc l'avez-vous mis?--Ils répondirent: Vois,

Lui montrant de la main, dans un champ, près d'un bois,

A côté d'un torrent qui dans les pierres coule,

Un sépulcre.

Et Jésus pleura.

Sur quoi la foule

Se prit à s'écrier:--Voyez comme il l'aimait!

Lui qui chasse, dit-on, Satan et le soumet,

Eût-il, s'il était Dieu, comme on nous le rapporte,

Laissé mourir quelqu'un qu'il aimait de la sorte?

Or, Marthe conduisit au sépulcre Jésus.

Il vint. On avait mis une pierre dessus.

--Je crois en vous, dit Marthe, ainsi que Jean et Pierre;

Mais voilà quatre jours qu'il est sous cette pierre.

Et Jésus dit:--Tais-toi, femme, car c'est le lieu

Où tu vas, si tu crois, voir la gloire de Dieu.--

Puis il reprit:--Il faut que cette pierre tombe.--

La pierre ôtée, on vit le dedans de la tombe.

Jésus leva les yeux au ciel et marcha seul

Vers cette ombre où le mort gisait dans son linceul,

Pareil au sac d'argent qu'enfouit un avare.

Et, se penchant, il dit à haute voix: Lazare!

Alors le mort sortit du sépulcre; ses pieds

Des bandes du linceul étaient encor liés;

Il se dressa debout le long de la muraille;

Jésus dit:--Déliez cet homme, et qu'il s'en aille.--

Ceux qui virent cela crurent en Jésus-Christ.

Or, les prêtres, selon qu'au livre il est écrit,

S'assemblèrent, troublés, chez le préteur de Rome;

Sachant que Christ avait ressuscité cet homme,

Et que tous avaient vu le sépulcre s'ouvrir,

Ils dirent:--Il est temps de le faire mourir.

III

SUPRÉMATIE

Lorsque les trois grands dieux eurent dans un cachot

Mis les démons, chassé les monstres de là-haut,

Oté sa griffe à l'hydre, au noir dragon son aile,

Et sur ce tas hurlant fermé l'ombre éternelle,

Laissant grincer l'enfer, ce sépulcre vivant,

Ils vinrent tous les trois, Vâyou, le dieu du Vent,

Agni, dieu de la Flamme, Indra, dieu de l'Espace,

S'asseoir sur le zénith, qu'aucun mont ne dépasse,

Et se dirent, ayant dans le ciel radieux

Chacun un astre au front: Nous sommes les seuls dieux!

Tout à coup devant eux surgit dans l'ombre obscure

Une lumière ayant les yeux d'une figure.

Ce que cette lumière était, rien ne saurait

Le dire, et, comme brille au fond d'une forêt

Un long rayon de lune en une route étroite,

Elle resplendissait, se tenant toute droite.

Ainsi se dresse un phare au sommet d'un récif.

C'était un flamboiement immobile, pensif,

Debout.

Et les trois dieux s'étonnèrent.

Ils dirent:

Qu'est ceci?

Tout se tut et les cieux attendirent.

--Dieu Vâyou, dit Agni, dieu Vâyou, dit Indra,

Parle à cette lumière. Elle te répondra.

Crois-tu que tu pourras savoir ce qu'elle est?

--Certes,

Dit Vâyou. Je le puis.

Les profondeurs désertes

Songeaient; tout fuyait, l'aigle ainsi que l'alcyon.

Alors Vâyou marcha droit à la vision.

--Qu'es-tu? cria Vâyou, le dieu fort et suprême.

Et l'apparition lui dit:--Qu'es-tu toi-même?

Et Vâyou dit:--Je suis Vâyou, le dieu du Vent.

--Et qu'est-ce que tu peux?--Je peux, en me levant,

Tout déplacer, chasser les flots, courber les chênes,

Arracher tous les gonds, rompre toutes les chaînes,

Et si je le voulais, d'un souffle, moi Vâyou,

Plus aisément qu'au fleuve on ne jette un caillou

Ou que d'une araignée on ne crève les toiles,

J'emporterais la terre à travers les étoiles.

L'apparition prit un brin de paille et dit:

--Emporte ceci.

Puis, avant qu'il répondît,

Elle posa devant le dieu le brin de paille.

Alors, avec des yeux d'orage et de bataille,

Le dieu Vâyou se mit à grandir jusqu'au ciel,

Il troua l'effrayant plafond torrentiel,

Il ne fut plus qu'un monstre ayant partout des bouches,

Pâle, il démusela les ouragans farouches

Et mit en liberté l'âpre meute des airs;

On entendit mugir le semoun des déserts

Et l'aquilon qui peut, par-dessus les épaules

Des montagnes, pousser l'océan jusqu'aux pôles;

Vâyou, géant des vents, immense, au-dessus d'eux

Plana, gronda, frémit et rugit, et, hideux,

Remua les profonds tonnerres de l'abîme;

Tout l'univers trembla de la base à la cime

Comme un toit où quelqu'un d'affreux marche à grands pas.

Le brin de paille aux pieds du dieu ne bougea pas.

Le dieu s'en retourna.

--Dieu du vent, notre frère,

Parle, as-tu pu savoir ce qu'est cette lumière?

Et Vâyou répondit aux deux autres dieux: Non.

--Agni, dit Indra; frère Agni, mon compagnon,

Dit Vâyou, pourrais-tu le savoir, toi?

--Sans doute,

Dit Agni.

Le dieu rouge, Agni, que l'eau redoute,

Et devant qui médite à genoux le bouddha,

Alla vers la clarté sereine et demanda:

--Qu'es-tu, clarté?--Qu'es-tu toi-même? lui dit-elle.

--Le dieu du Feu.--Quelle est ta puissance?--Elle est telle

Que, si je veux, je puis brûler le ciel noirci,

Les mondes, les soleils, et tout.

--Brûle ceci,

Dit la clarté, montrant au dieu le brin de paille.

Alors, comme un bélier défonce une muraille,

Agni, frappant du pied, fit jaillir de partout

La flamme formidable, et, fauve, ardent, debout,

Crachant des jets de lave entre ses dents de braise,

Fit sur l'humble fétu crouler une fournaise;

Un soufflement de forge emplit le firmament;

Et le jour s'éclipsa dans un vomissement

D'étincelles, mêlé de tant de nuit et d'ombre

Qu'une moitié du ciel en resta longtemps sombre;

Ainsi bout le Vésuve, ainsi flambe l'Hékla.

Lorsqu'enfin la vapeur énorme s'envola,

Quand le dieu rouge Agni, dont l'incendie est l'âme,

Eut éteint ce tumulte effroyable de flamme

Où grondait on ne sait quel monstrueux soufflet,

Il vit le brin de paille à ses pieds, qui semblait

N'avoir pas même été touché par la fumée.

Le dieu s'en revint.

--Dieu du feu, force enflammée,

Quelle est cette lumière enfin? Sais-tu son nom?

Dirent les autres dieux.

Agni répondit: Non.

--Indra, dit Vâyou; frère Indra, dit Agni, sage!

Roi! dieu! qui, sans passer, de tout vois le passage,

Peux-tu savoir, ô toi dont rien ne se perdra,

Ce qu'est cette clarté qui nous regarde?

Indra

Répondit: Oui.

Toujours droite, la clarté pure

Brillait, et le dieu vint lui parler.

--O figure,

Qu'es-tu? dit Indra, d'ombre et d'étoiles vêtu.

Et l'apparition dit:--Toi-même, qu'es-tu?

Indra lui dit:--Je suis Indra, dieu de l'Espace.

--Et quel est ton pouvoir, dieu?--Sur sa carapace

La divine tortue, aux yeux toujours ouverts,

Porte l'éléphant blanc qui porte l'univers.

Autour de l'univers est l'infini. Ce gouffre

Contient tout ce qui vit, naît, meurt, existe, souffre,

Règne, passe ou demeure, au sommet, au milieu,

En haut, en bas, et c'est l'espace, et j'en suis dieu.

Sous moi la vie obscure ouvre tous ses registres;

Je suis le grand voyant des profondeurs sinistres;

Ni dans les bleus édens, ni dans l'enfer hagard,

Rien ne m'échappe, et rien n'est hors de mon regard;

Si quelque être pour moi cessait d'être visible,

C'est lui qui serait dieu, pas nous; c'est impossible.

Étant l'énormité, je vois l'immensité;

Je vois toute la nuit et toute la clarté;

Je vois le dernier lieu, je vois le dernier nombre,

Et ma prunelle atteint l'extrémité de l'ombre;

Je suis le regardeur infini. Dans ma main

J'ai tout, le temps, l'esprit, hier, aujourd'hui, demain.

Je vois les trous de taupe et les gouffres d'aurore,

Tout! et, là même où rien n'est plus, je vois encore.

Depuis l'azur sans borne où les cieux sur les cieux

Tournent comme un rouage aux flamboyants essieux,

Jusqu'au néant des morts auquel le ver travaille,

Je sais tout! je vois tout!

--Vois-tu ce brin de paille?

Dit l'étrange clarté d'où sortait une voix.

Indra baissa la tête et cria:--Je le vois.

Lumière, je te dis que j'embrasse tout l'être;

Toi-même, entends-tu bien, tu ne peux disparaître

De mon regard, jamais éclipsé ni décru!

A peine eut-il parlé qu'elle avait disparu.

IV

ENTRE GÉANTS ET DIEUX

LE GÉANT, AUX DIEUX

LE GÉANT.

Un mot. Si, par hasard, il vous venait l'idée

Que cette herbe où je dors, de rosée inondée,

Est faite pour subir n'importe quel pied nu,

Et que ma solitude est au premier venu,

Si vous pensiez entrer dans l'ombre où je séjourne

Sans que ma grosse tête au fond des bois se tourne,

Si vous vous figuriez que je vous laisserais

Tout déranger, percer des trous dans mes forêts,

Ployer mes vieux sapins et casser mes grands chênes,

Mettre à la liberté de mes torrents des chaînes,

Chasser l'aigle, et marcher sur mes petites fleurs,

Que vous pourriez venir faire les enjôleurs

Chez les nymphes des bois qui ne sont que des sottes,

Que vous pourriez le soir amener dans mes grottes

La Vénus avec qui tous vous vous mariez,

Que je n'ai pas des yeux pour voir, que vous pourriez

Vous vautrer sur mes joncs où les dragons des antres

Laissent en s'en allant la trace de leurs ventres,

Que vous pourriez salir la pauvre source en pleurs,

Que je vous laisserais, ainsi que des voleurs,

Aller, venir, rôder dans la grande nature;

Si vous imaginiez cette étrange aventure

Qu'ici je vous verrais rire, semer l'effroi,

Faire l'amour, vous mettre à votre aise chez moi,

Sans des soulèvements énormes de montagnes,

Et sans vous traiter, vous, princes, et vos compagnes,

Comme les ours qu'au fond des halliers je poursuis,

Vous me croiriez plus bête encor que je ne suis!

JUPITER.

Calme-toi.

VÉNUS.

Nous avons dans l'Olympe des chambres,

Bonhomme.

LE GÉANT.

Oui, je sais bien, parce que j'ai des membres

Vastes, et que les doigts robustes de mes pieds

Semblent sur l'affreux tronc des saules copiés,

Parce que mes talons sont tout noirs de poussière,

Parce que je suis fait de la pâte grossière

Dont est faite la terre auguste et dont sont faits

Les grands monts, ces muets et sacrés portefaix;

Vu que des plus vieux rocs j'ai passé les vieillesses,

Et que je n'ai pas, moi, toutes vos gentillesses,

Étant une montagne à forme humaine, au fond

Du gouffre, où l'ombre avec les pierres me confond,

Vu que j'ai l'air d'un bloc, d'une tour, d'un décombre,

Et que je fus taillé dans l'énormité sombre,

Je passe pour stupide. On rit de moi, vraiment,

Et l'on croit qu'on peut tout me faire impunément.

Soit. Essayez. Tâtez mon humeur endurante.

Combien de dards avait le serpent Stryx? Quarante.

Combien de pieds avait l'hydre Phluse? Trois cents.

J'ai broyé Stryx et Phluse entre mes poings puissants.

Osez donc! Ah! je sens la colère hagarde

Battre de l'aile autour de mon front. Prenez garde!

Laissez-moi dans mon trou plein d'ombre et de parfums.

Que les olympiens ne soient pas importuns,

Car il se pourrait bien qu'on vît de quelle sorte

On les chasse, et comment, pour leur fermer sa porte,

Un ténébreux s'y prend avec les radieux,

Si vous venez ici m'ennuyer, tas de dieux!

PAROLES DE GÉANT

Je suis votre vaincu, mais, regardez ma taille,

Dieux, je reste montagne après votre bataille;

Et moi qui suis pour vous un sombre encombrement,

A peine je vous vois au fond du firmament.

Si vous existez, soit. Je dors.

Vous, troglodytes,

Hommes qui ne savez jamais ce que vous dites,

Vivants qui fourmillez dans de l'ombre, indistincts,

Ayant déjà les vers de terre en vos instincts,

Vous qu'attend le sépulcre et qui rampez d'avance,

Sachez que la prière est une connivence,

Et ne me plaignez pas! Nains promis aux linceuls,

Tremblez si vous voulez, mais tremblez pour vous seuls!

Quant à moi, que Vénus, déesse aux yeux de grue,

Que Mars bête et sanglant, que Diane bourrue,

Viennent rire au-dessus de mon sinistre exil

Ou faire un froncement quelconque de sourcil,

Que dans mon ciel farouche et lourd l'Olympe ébauche

Son tumulte mêlé de crime et de débauche,

Qu'il raille le grand Pan, croyant l'avoir tué,

Que Jupiter joyeux, tonnant, infatué,

Démusèle les vents imbéciles, dérègle

L'éclair et l'aquilon, et déchaîne son aigle,

Cela m'est bien égal à moi qui suis trois fois

Plus haut que n'est profond l'océan plein de voix.

Hommes, je ris des nœuds dont la peur vous enlace.

Tous ces olympiens sont de la populace.

Ah! certes, ces passants, que vous nommez les dieux,

Furent de fiers bandits sous le ciel radieux;

Les montagnes, avec leurs bois et leurs vallées,

Sont de leur noir viol toutes échevelées,

Je le sais, et, resté presque seul maintenant,

Je suis par la grandeur de ma chute gênant;

Non, je ne les crains pas; et, quant à leurs approches,

Je les attends avec des roulements de roches,

Je les appelle gueux et voleurs, c'est leur nom,

Et ne veux pas savoir s'ils sont contents ou non.

O vivants, il paraît qu'à la haine tenaces,

Ces dieux me font de loin dans l'ombre des menaces.

Soit, j'oublie et je songe; et je m'informe peu

Si l'éclair que je vois est la lueur d'un dieu.

J'ai ma flûte et j'en joue au penchant des montagnes,

Je m'ajoute aux sommets au-dessus des campagnes,

Et je laisse les dieux bruire et bougonner.

Croit-on que je prendrai la peine de tourner

La tête dans les bois et sur les hautes cimes,

Que je m'effarerai dans les forêts sublimes,

Et que j'interromprai mon rêve et ma chanson,

Pour un roucoulement de foudre à l'horizon!

LES TEMPS PANIQUES

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La Légende des siècles tome I · 第 2 / 12 段