(_Extrait de mon «Autobiographie inédite»._)
Il y a quelques jours, je reçus par la poste une vieille lettre jaunie
par le temps, écrite à la machine en caractères anciens et signée de
moi. En voici la copie:
Hartford, le 19 mars 1875.
«Je vous prie de n’user de mon nom d’aucune façon. Veuillez même ne
pas divulguer le fait que je possède une machine à écrire. Je ne
m’en sers du reste plus du tout, car je ne pouvais écrire une seule
lettre avec cette machine sans recevoir par retour du courrier la
plus instante prière de décrire ma machine, de dire quels progrès
j’avais fait dans son maniement, etc, etc. Je n’aime pas à écrire
des lettres, par conséquent je ne désire pas que l’on sache que je
possède ce petit objet de curiosité.»
«MARK TWAIN.»
Avec cette vieille lettre se trouvait une note me demandant si la
signature était authentique et s’il était vrai que j’eusse une machine à
écrire en ma possession en 1875.
... Eh bien, la meilleure réponse que je puisse faire à cette demande se
trouve dans le chapitre que voici de mon autobiographie inédite:
Villa Quarto, Florence, janvier 1904.
Dicter une autobiographie à une dactylographe est chose toute nouvelle
pour moi, mais cela marche très bien, cela épargne du temps et de la
peine.
J’avais déjà dicté à une dactylographe, mais ce n’était pas une
autobiographie... et entre cette première expérience et celle que je
fais aujourd’hui, il y a une distance... oh, oui, il y a bien trente
ans! Une vie! Durant cette longue période il est arrivé beaucoup de
choses, aussi bien aux machines à écrire qu’à nous tous. Au début de
cette période, une machine à écrire était une curiosité. La personne
qui en possédait une était une curiosité aussi. Mais maintenant, c’est
le contraire, c’est qui n’en a pas qui est une curiosité. La première
fois que je vis une machine à écrire, ce devait être... voyons... ce
devait être en 1873... car Nasby était avec moi et c’était à Boston. Or
nous ne pouvions nous trouver à Boston ensemble que pour une tournée de
conférences et, d’autre part, je sais que je n’ai pas fait de tournée de
conférences après 1873.
Mais n’importe, n’importe! Nasby et moi vîmes la machine dans une
vitrine; nous entrâmes et le marchand nous en expliqua le mécanisme,
nous montra ce qu’elle pouvait faire et nous assura qu’on pouvait
arriver à écrire cinquante-sept mots à la minute. Il me faut confesser
franchement que nous n’en crûmes pas un mot. Mais sa dactylographe se
mit à travailler devant nous et nous nous mîmes en devoir de
chronométrer son travail. Or, en fait, il fallut bien l’avouer: elle fit
cinquante-sept mots en soixante secondes. Notre conviction commençait à
être ébranlée, mais nous dîmes qu’elle ne referait pas le même tour de
force. Cependant elle recommença... nous eûmes beau chronométrer avec
soin, le résultat fut toujours le même. Elle écrivait sur d’étroites
bandes de papier et à la fin de l’entrevue nous emportâmes ces
échantillons, pour les montrer à nos amis. La machine coûtait 125
dollars. J’en achetai une et nous partîmes fort excités.
De retour à l’hôtel, nous examinâmes les feuilles de papier et fûmes un
peu désappointés en nous apercevant que les mêmes mots revenaient
toujours. La jeune dactylographe avait gagné du temps en répétant
constamment une courte phrase qu’elle savait par cœur. Malgré cela, il
nous sembla--avec une certaine apparence de raison--qu’il était possible
de comparer une débutante dactylographe avec un débutant au billard:
dans les deux cas, on ne pouvait s’attendre à ce qu’une personne non
exercée fît de grandes prouesses. Si donc, pour le jeu de billard, il
était juste d’abandonner le tiers ou la moitié des points à un débutant,
on pouvait dire qu’à la machine à écrire--si la pratique s’en
répandait--un expert arriverait forcément à aller deux fois plus vite
que notre jeune dactylographe. Nous pensions qu’on ferait plus tard cent
mots à la minute, et je vois que ces prévisions se sont largement
réalisées.
Chez moi, je tapotai la machine et m’amusai à écrire et récrire: «Le
jeune homme resta accroché aux bastingages», jusqu’à ce que je fusse
capable de reproduire ce court récit à raison de douze mots à la
minute. Mais je me servais d’une plume pour les affaires sérieuses, je
ne me mettais à la machine que pour étonner les visiteurs curieux. Je
leur fournis généreusement des rames de papier contenant l’histoire en
sept mots du jeune homme accroché aux bastingages.
Quelque temps après, je pris une jeune dactylographe et essayai de
dicter quelques lettres. La machine ne possédait pas les majuscules et
les minuscules comme celles d’aujourd’hui, mais seulement les
majuscules, qui étaient gothiques et laides. Je me rappelle très bien la
première lettre que je dictai. Elle était adressée à Edward Bok qui
était alors un jeune homme et que je ne connaissais pas encore. Il était
aussi entreprenant qu’il l’est maintenant et faisait une collection
d’autographes, mais les simples signatures ne le satisfaisaient pas et
il voulait des _lettres_ autographes. Je lui envoyai donc la lettre
qu’il demandait et la lui fis _toute à la machine, en lettres capitales,
la signature aussi_. Et la lettre était longue, elle contenait des
conseils et aussi des reproches. Je lui disais qu’écrire était mon
commerce, mon gagne-pain, mon métier; je lui disais qu’il n’était pas
aimable de demander à un homme des échantillons de son travail par pure
curiosité: aurait-il l’idée de demander un fer à cheval à un forgeron
ou un cadavre à un médecin?
Maintenant, j’en arrive à un souvenir plus important. En 1874, ma jeune
employée copia une grande partie d’un de mes livres _à la machine_. Eh
bien, dans les premiers chapitres de cette «Autobiographie», j’ai émis
la prétention d’avoir été la première personne au monde qui se soit
servi du téléphone installé à domicile; j’ajouterai maintenant que je
crois bien être la première personne qui _ait utilisé la machine à
écrire à un travail littéraire_. Le livre dont je parle devait être:
_les Aventures de Tom Sawyer_. J’en avais écrit toute la première partie
en 1872 et je ne l’achevai qu’en 1874. Puisque ma dactylographe me copia
ce texte pendant l’année 1874, j’en conclus qu’il s’agit bien de ce
livre-là.
Mais ces premières machines étaient fort capricieuses et pleines de
défauts affreux. Elles avaient plus de vices que celles d’aujourd’hui
n’ont de qualités. Après une ou deux années, je trouvai que cela
m’abîmait le caractère et je décidai de faire cadeau de ma machine à
Howells[E]. Il ne l’accepta pas d’emblée, car il se méfiait des
nouveautés alors comme aujourd’hui. Mais j’arrivai à le persuader. Il
avait grande confiance en moi et je crois bien que je lui fis croire à
des qualités que la machine ne possédait certainement pas. Il la porta
chez lui, à Boston, et, dès lors, mon caractère s’améliora tandis que le
sien prit une fâcheuse tournure, dont il ne se débarrassa jamais.
Il ne la garda pourtant que six mois, puis il me la rendit. J’en fis
encore cadeau à deux ou trois autres personnes, mais elle ne put rester
nulle part et on me la rapportait toujours. En désespoir de cause, je la
donnai à mon cocher, Patrick Mac Aleer qui en fut très reconnaissant,
parce qu’il ne connaissait pas cette sorte d’animal... Il pensa que je
voulais essayer de le rendre plus sage et meilleur... Et aussitôt qu’il
se crut plus sage et meilleur, il la vendit pour acheter une selle de
dame dont il ne pouvait pas se servir... Et là s’arrête ce que je sais
de l’histoire de ma première machine à écrire.