IV

Nous adorons les princes, et par ce mot, j’entends désigner toutes les

personnes d’un échelon plus élevé que nous, et dans chaque groupe, la

personne la plus en vue, qu’il s’agisse de groupes de pairs

d’Angleterre, de millionnaires, de marins, de maçons, d’écoliers, de

politiciens ou de petites pensionnaires. Jamais impériale ou royale

personne n’a été l’objet d’une adoration plus enthousiaste, plus loyale,

plus humble que celle des hordes de Tammanistes[C] pour leur sale Idole.

Il n’y a pas de quadrupède cornu ou non qui n’eût été fier de figurer à

côté de cette Idole dans une photographie publiée par n’importe quel

journal. Et en même temps, il y a bien des Tammanistes qui se

moqueraient des gens qui se sont fait photographier en compagnie du

Prince Henri et qui affirmeraient vigoureusement que, _pour eux_, ils ne

consentiraient jamais à être photographiés avec le Prince--assertion

parfaitement fausse du reste. Il y a des centaines de gens en Amérique

qui sont prêts à déclarer qu’ils ne ressentiraient aucun orgueil à être

photographiés en compagnie du Prince, et plusieurs de ces inconscients

seraient tout à fait sincères; mais enfin ils se tromperaient, cela ne

fait aucun doute. La population des États-Unis est nombreuse, mais elle

ne l’est pas assez, et il s’en faut de bien des millions pour qu’on y

puisse trouver quelqu’un qui ne serait réellement pas content de figurer

sur une photographie à côté du Prince.

Bien plus, prenez la photographie d’un groupe quelconque et vous ne

trouverez aucune des personnes le composant qui ne soit visiblement

heureuse d’y figurer, qui ne s’efforce de démontrer qu’elle est

parfaitement reconnaissable quoique située tout à l’arrière-plan; et si

vous photographiez un rassemblement de dix mille hommes, voilà dix mille

hommes bien contents, voilà dix mille démocrates sans peur et sans

reproche, tous fils de leurs œuvres et tous bons patriotes américains à

la poigne solide et au cœur chaud, qui songent à l’objectif de

l’appareil, et qui voudraient sortir un peu des rangs pour être mieux

vus et qui pensent à acheter le journal dès le lendemain matin en

méditant sournoisement de faire encadrer la gravure pour peu qu’une

parcelle de leur personne y apparaisse grosse comme un grain de

moutarde.

Nous aimons tous à savourer le bon rôti de la célébrité et nous nous

pourléchons d’une seule petite goutte de graisse de ce rôti lorsque nous

ne pouvons faire mieux. Nous pouvons prétendre le contraire devant les

autres, mais pas en notre for intérieur, non, nous ne le pouvons pas.

Nous proclamons en public que nous sommes les plus parfaites créatures

de Dieu--tout nous y pousse, la tradition, l’habitude, la superstition;

mais dans les intimes replis de nos âmes nous reconnaissons que si nous

sommes les plus parfaites créatures, moins on en parlera mieux cela

vaudra.

Nous autres, gens du Nord, nous plaisantons les Méridionaux à cause de

leur amour du titre, du titre pur et simple, sans égard à son

authenticité. Nous oublions que les choses aimées par les Méridionaux

sont aimées par tout le genre humain, qu’aucune passion d’un peuple

n’est absente chez les autres peuples et qu’en tout cela il n’y a qu’une

différence de degré. Nous sommes tous des enfants (des enfants d’Adam)

et comme tels nous aimons les hochets. Nous serions bien vite atteints

de la maladie des Méridionaux si quelqu’un apportait la contagion parmi

nous, et du reste c’est chose déjà faite. Il y a chez nous plus de

vingt-quatre mille hommes qui ont été vaguement employés, pendant une

année ou deux de leur existence, dans les bureaux de nos nombreux

gouverneurs, ou qui ont été quelques mois général, ou colonel, ou juge

quelque part, mais malgré toutes mes recherches, je n’en ai trouvé que

neuf parmi eux qui aient eu le courage de s’enlever le titre quand

cessait la fonction. Je connais des milliers et des milliers de

gouverneurs qui ont cessé d’être gouverneurs, il y a bien longtemps,

mais parmi ces milliers, je n’en connais que trois qui répondront à

votre lettre même si vous avez omis de mettre «gouverneur» sur la

suscription. Je connais des foules de gens qui ont exercé quelque vague

mandat législatif, aux temps préhistoriques, et dans ces foules, il n’y

en a pas beaucoup qui ne se mettraient pas en colère si vous vous

avisiez de les appeler «monsieur» au lieu de les qualifier d’Honorable.

La première chose que fait un nouveau corps élu est de se faire

photographier en séance, faisant acte de digne législation; chacun fait

encadrer son exemplaire et le suspend bien en évidence dans son salon.

Si, en visitant la maison, vous manquez de demander quelle est cette

photographie de société, le législateur antédiluvien aura tôt fait

d’amener la conversation là-dessus, et parmi les nombreuses têtes de la

photographie, il vous en montrera une que les innombrables attouchements

de son doigt ont presque effacée et vous dira d’une voix solennelle et

joyeuse tout ensemble: «Ça, c’est moi!»

V

Avez-vous jamais vu un député provincial, membre du Congrès, entrer dans

la salle à manger d’un hôtel de Washington avec son courrier à la

main?--Il s’assied à sa table et se met à lire ses lettres. Il fronce du

sourcil à la manière d’un grand homme d’État. Il jette de furtifs coups

d’œil par-dessus ses lunettes pour voir si on l’observe et si on

l’admire. Et ce sont toujours les mêmes bonnes vieilles lettres qu’il

apporte et relit chaque matin... Oh! l’avez-vous vu? L’avez-vous vu

s’offrir en spectacle? C’est _celui_ qui est quelque chose dans l’État.

Mais il y a quelqu’un d’autre qui est plus intéressant encore, quoique

plus triste, c’est celui qui a été quelque chose, c’est l’ex-membre du

Congrès: voilà un homme dont la vie est ruinée par ses deux années de

vaine gloire et de fictive importance: il a été supplanté, il lui faut

aller cacher sa honte et son chagrin chez lui, mais il ne peut se

détacher de la scène où s’est exercé son pouvoir perdu; et il soupire et

il languit d’année en année, de moins en moins considéré, honteux de son

état présent, essayant de se refaire une situation, triste et déprimé,

mais obligé de feindre la joie et la gaieté pour acclamer familièrement

l’élu du jour--qui ne le reçoit pas toujours très bien, et qui pourtant

a été son camarade et son «cher collègue»... il n’y a pas si

longtemps... L’avez-vous vu, celui-là? Il se cramponne piteusement au

maigre vestige, au petit lambeau de son ancien pouvoir, à sa place

d’ex-député dans les tribunes du Congrès... Il s’attache à ce privilège

et lui fait donner plus qu’il ne vaut... Pauvre, pauvre homme! Je ne

connais pas d’état plus lamentable.

Que nous aimons nos petits titres! Nous nous moquons vertueusement d’un

Prince qui se plaît à étaler les siens, oubliant que si nous en avions

la moindre occasion... Ah! le «Sénateur» que j’oubliais! Sénateur! Ce

n’est pas un titre, cela? Mais «ancien sénateur», voilà quelque chose

qui ne fait de mal à personne et il y a bien cinq ou six mille personnes

aux États-Unis à qui ce titre fait bien plaisir pour ne pas dire

davantage. Et notons en passant que ce sont là les personnages qui

sourient des généraux et des juges pour rire du Midi!

En vérité, nous adorons les titres et distinctions et nous les prenons

où nous pouvons, et nous savons en retirer tout le bénéfice possible.

Dans nos prières, nous nous appelons des «vermisseaux», mais il est

tacitement entendu que cela ne doit pas être pris à la lettre: _nous_,

des vermisseaux! Oh! non, nous n’en sommes pas. Peut-être en réalité...

mais nous ne voyons pas la réalité lorsque nous nous contemplons

nous-mêmes.

En tant qu’hommes, oui certainement, nous aimons les princes... qu’ils

se nomment Henri de Prusse ou Machin, qu’ils soient ducs, marmitons,

juges ou terrassiers, pourvu que dans notre sphère ils soient plus haut

que nous. Il y a bien des années, j’aperçus devant les bureaux du

_New-York Herald_ un petit gamin qui avait l’air d’attendre quelqu’un.

Bientôt un gros homme passa et sans s’arrêter lui tapa familièrement sur

l’épaule. C’était là ce qu’attendait l’enfant. La tape le rendit heureux

et fier et son orgueil et sa joie brillaient dans ses yeux, ses

camarades étaient venus voir cela et tous l’enviaient ferme. Ce gamin

était employé dans les sous-sols de l’imprimerie et le gros homme était

le chef typographe. La physionomie du jeune garçon témoignait d’une

adoration sans borne pour son prince, son roi, son empereur, en

l’espèce, le chef typographe. La tape familière du maître était pour

l’enfant ce qu’était l’accolade pour les chevaliers d’autrefois, et tout

s’était passé comme si le jeune garçon eût été fils d’aristocrate et le

gros homme souverain couronné... Le sujet avait été honoré d’une

particulière marque d’attention du maître. Il n’y avait entre les deux

cas aucune différence de valeur; en vérité, il n’y avait aucune

différence du tout, sauf celle des vêtements--et c’est là une

distinction bien artificielle.

La race humaine tout entière aime les princes, c’est-à-dire aime à voir

les personnages puissants ou célèbres et à recevoir d’eux quelque signe

d’estime... Il arrive même que des animaux, nés pour suivre de

meilleurs instincts et pour servir un plus bel idéal, s’abaissent sous

ce rapport au niveau humain. J’ai vu au Jardin des Plantes une chatte

qui était si fière d’être l’amie intime d’un éléphant que j’en avais

positivement honte.

Le Legs de 30.000 dollars et autres contes · 第 30 / 80 题