Nous adorons les princes, et par ce mot, j’entends désigner toutes les
personnes d’un échelon plus élevé que nous, et dans chaque groupe, la
personne la plus en vue, qu’il s’agisse de groupes de pairs
d’Angleterre, de millionnaires, de marins, de maçons, d’écoliers, de
politiciens ou de petites pensionnaires. Jamais impériale ou royale
personne n’a été l’objet d’une adoration plus enthousiaste, plus loyale,
plus humble que celle des hordes de Tammanistes[C] pour leur sale Idole.
Il n’y a pas de quadrupède cornu ou non qui n’eût été fier de figurer à
côté de cette Idole dans une photographie publiée par n’importe quel
journal. Et en même temps, il y a bien des Tammanistes qui se
moqueraient des gens qui se sont fait photographier en compagnie du
Prince Henri et qui affirmeraient vigoureusement que, _pour eux_, ils ne
consentiraient jamais à être photographiés avec le Prince--assertion
parfaitement fausse du reste. Il y a des centaines de gens en Amérique
qui sont prêts à déclarer qu’ils ne ressentiraient aucun orgueil à être
photographiés en compagnie du Prince, et plusieurs de ces inconscients
seraient tout à fait sincères; mais enfin ils se tromperaient, cela ne
fait aucun doute. La population des États-Unis est nombreuse, mais elle
ne l’est pas assez, et il s’en faut de bien des millions pour qu’on y
puisse trouver quelqu’un qui ne serait réellement pas content de figurer
sur une photographie à côté du Prince.
Bien plus, prenez la photographie d’un groupe quelconque et vous ne
trouverez aucune des personnes le composant qui ne soit visiblement
heureuse d’y figurer, qui ne s’efforce de démontrer qu’elle est
parfaitement reconnaissable quoique située tout à l’arrière-plan; et si
vous photographiez un rassemblement de dix mille hommes, voilà dix mille
hommes bien contents, voilà dix mille démocrates sans peur et sans
reproche, tous fils de leurs œuvres et tous bons patriotes américains à
la poigne solide et au cœur chaud, qui songent à l’objectif de
l’appareil, et qui voudraient sortir un peu des rangs pour être mieux
vus et qui pensent à acheter le journal dès le lendemain matin en
méditant sournoisement de faire encadrer la gravure pour peu qu’une
parcelle de leur personne y apparaisse grosse comme un grain de
moutarde.
Nous aimons tous à savourer le bon rôti de la célébrité et nous nous
pourléchons d’une seule petite goutte de graisse de ce rôti lorsque nous
ne pouvons faire mieux. Nous pouvons prétendre le contraire devant les
autres, mais pas en notre for intérieur, non, nous ne le pouvons pas.
Nous proclamons en public que nous sommes les plus parfaites créatures
de Dieu--tout nous y pousse, la tradition, l’habitude, la superstition;
mais dans les intimes replis de nos âmes nous reconnaissons que si nous
sommes les plus parfaites créatures, moins on en parlera mieux cela
vaudra.
Nous autres, gens du Nord, nous plaisantons les Méridionaux à cause de
leur amour du titre, du titre pur et simple, sans égard à son
authenticité. Nous oublions que les choses aimées par les Méridionaux
sont aimées par tout le genre humain, qu’aucune passion d’un peuple
n’est absente chez les autres peuples et qu’en tout cela il n’y a qu’une
différence de degré. Nous sommes tous des enfants (des enfants d’Adam)
et comme tels nous aimons les hochets. Nous serions bien vite atteints
de la maladie des Méridionaux si quelqu’un apportait la contagion parmi
nous, et du reste c’est chose déjà faite. Il y a chez nous plus de
vingt-quatre mille hommes qui ont été vaguement employés, pendant une
année ou deux de leur existence, dans les bureaux de nos nombreux
gouverneurs, ou qui ont été quelques mois général, ou colonel, ou juge
quelque part, mais malgré toutes mes recherches, je n’en ai trouvé que
neuf parmi eux qui aient eu le courage de s’enlever le titre quand
cessait la fonction. Je connais des milliers et des milliers de
gouverneurs qui ont cessé d’être gouverneurs, il y a bien longtemps,
mais parmi ces milliers, je n’en connais que trois qui répondront à
votre lettre même si vous avez omis de mettre «gouverneur» sur la
suscription. Je connais des foules de gens qui ont exercé quelque vague
mandat législatif, aux temps préhistoriques, et dans ces foules, il n’y
en a pas beaucoup qui ne se mettraient pas en colère si vous vous
avisiez de les appeler «monsieur» au lieu de les qualifier d’Honorable.
La première chose que fait un nouveau corps élu est de se faire
photographier en séance, faisant acte de digne législation; chacun fait
encadrer son exemplaire et le suspend bien en évidence dans son salon.
Si, en visitant la maison, vous manquez de demander quelle est cette
photographie de société, le législateur antédiluvien aura tôt fait
d’amener la conversation là-dessus, et parmi les nombreuses têtes de la
photographie, il vous en montrera une que les innombrables attouchements
de son doigt ont presque effacée et vous dira d’une voix solennelle et
joyeuse tout ensemble: «Ça, c’est moi!»
V
Avez-vous jamais vu un député provincial, membre du Congrès, entrer dans
la salle à manger d’un hôtel de Washington avec son courrier à la
main?--Il s’assied à sa table et se met à lire ses lettres. Il fronce du
sourcil à la manière d’un grand homme d’État. Il jette de furtifs coups
d’œil par-dessus ses lunettes pour voir si on l’observe et si on
l’admire. Et ce sont toujours les mêmes bonnes vieilles lettres qu’il
apporte et relit chaque matin... Oh! l’avez-vous vu? L’avez-vous vu
s’offrir en spectacle? C’est _celui_ qui est quelque chose dans l’État.
Mais il y a quelqu’un d’autre qui est plus intéressant encore, quoique
plus triste, c’est celui qui a été quelque chose, c’est l’ex-membre du
Congrès: voilà un homme dont la vie est ruinée par ses deux années de
vaine gloire et de fictive importance: il a été supplanté, il lui faut
aller cacher sa honte et son chagrin chez lui, mais il ne peut se
détacher de la scène où s’est exercé son pouvoir perdu; et il soupire et
il languit d’année en année, de moins en moins considéré, honteux de son
état présent, essayant de se refaire une situation, triste et déprimé,
mais obligé de feindre la joie et la gaieté pour acclamer familièrement
l’élu du jour--qui ne le reçoit pas toujours très bien, et qui pourtant
a été son camarade et son «cher collègue»... il n’y a pas si
longtemps... L’avez-vous vu, celui-là? Il se cramponne piteusement au
maigre vestige, au petit lambeau de son ancien pouvoir, à sa place
d’ex-député dans les tribunes du Congrès... Il s’attache à ce privilège
et lui fait donner plus qu’il ne vaut... Pauvre, pauvre homme! Je ne
connais pas d’état plus lamentable.
Que nous aimons nos petits titres! Nous nous moquons vertueusement d’un
Prince qui se plaît à étaler les siens, oubliant que si nous en avions
la moindre occasion... Ah! le «Sénateur» que j’oubliais! Sénateur! Ce
n’est pas un titre, cela? Mais «ancien sénateur», voilà quelque chose
qui ne fait de mal à personne et il y a bien cinq ou six mille personnes
aux États-Unis à qui ce titre fait bien plaisir pour ne pas dire
davantage. Et notons en passant que ce sont là les personnages qui
sourient des généraux et des juges pour rire du Midi!
En vérité, nous adorons les titres et distinctions et nous les prenons
où nous pouvons, et nous savons en retirer tout le bénéfice possible.
Dans nos prières, nous nous appelons des «vermisseaux», mais il est
tacitement entendu que cela ne doit pas être pris à la lettre: _nous_,
des vermisseaux! Oh! non, nous n’en sommes pas. Peut-être en réalité...
mais nous ne voyons pas la réalité lorsque nous nous contemplons
nous-mêmes.
En tant qu’hommes, oui certainement, nous aimons les princes... qu’ils
se nomment Henri de Prusse ou Machin, qu’ils soient ducs, marmitons,
juges ou terrassiers, pourvu que dans notre sphère ils soient plus haut
que nous. Il y a bien des années, j’aperçus devant les bureaux du
_New-York Herald_ un petit gamin qui avait l’air d’attendre quelqu’un.
Bientôt un gros homme passa et sans s’arrêter lui tapa familièrement sur
l’épaule. C’était là ce qu’attendait l’enfant. La tape le rendit heureux
et fier et son orgueil et sa joie brillaient dans ses yeux, ses
camarades étaient venus voir cela et tous l’enviaient ferme. Ce gamin
était employé dans les sous-sols de l’imprimerie et le gros homme était
le chef typographe. La physionomie du jeune garçon témoignait d’une
adoration sans borne pour son prince, son roi, son empereur, en
l’espèce, le chef typographe. La tape familière du maître était pour
l’enfant ce qu’était l’accolade pour les chevaliers d’autrefois, et tout
s’était passé comme si le jeune garçon eût été fils d’aristocrate et le
gros homme souverain couronné... Le sujet avait été honoré d’une
particulière marque d’attention du maître. Il n’y avait entre les deux
cas aucune différence de valeur; en vérité, il n’y avait aucune
différence du tout, sauf celle des vêtements--et c’est là une
distinction bien artificielle.
La race humaine tout entière aime les princes, c’est-à-dire aime à voir
les personnages puissants ou célèbres et à recevoir d’eux quelque signe
d’estime... Il arrive même que des animaux, nés pour suivre de
meilleurs instincts et pour servir un plus bel idéal, s’abaissent sous
ce rapport au niveau humain. J’ai vu au Jardin des Plantes une chatte
qui était si fière d’être l’amie intime d’un éléphant que j’en avais
positivement honte.