Je reviens à l’Anglais. «L’Anglais a un culte pour les lords.»

D’où cela vient-il? Je crois d’abord qu’il serait plus correct de dire:

«L’homme envie passionnément les princes.»

C’est-à-dire, il voudrait être à la place des princes. Pourquoi? Pour

deux raisons, je crois: Parce que les princes possèdent Pouvoir et

Renommée.

Lorsque la Renommée est accompagnée d’un Pouvoir que nous sommes

capables de mesurer et de jauger à la lumière de notre propre expérience

et de nos observations personnelles, nous l’envions alors, à mon avis,

aussi profondément et aussi passionnément que n’importe quel Européen ou

Asiatique.

Personne se soucie moins d’un prince que le bûcheron qui n’a jamais eu

de contact personnel avec un prince et qui a rarement entendu parler des

nobles lords; mais pour ce qui est d’un Américain qui a vécu plusieurs

années dans une capitale européenne et qui sait quelle est la place

qu’un prince occupe dans le monde, je lui trouve au moins autant d’envie

dans le cœur qu’à n’importe quel Anglais.

Parmi les dix mille et quelques Américains qui se sont bousculés pour

avoir le plaisir d’apercevoir le Prince Henri, il n’y en a pas deux

cents qui n’aient été poussés par une incommensurable curiosité. Tous

brûlaient du désir de voir un personnage dont on avait tant parlé. Et

tous l’enviaient, mais c’était sa Renommée surtout qui troublait toutes

les têtes et non le Pouvoir que lui confère sa qualité de Prince du

sang, car personne ici n’a de ce Pouvoir une idée bien claire. Dans

notre pays on est accoutumé à regarder ces sortes de choses à la légère

et à ne pas bien les considérer comme réelles, et, par conséquent, peu

d’Américains leur accordent une importance suffisante pour en être

jaloux.

Mais toutes les fois qu’un Américain (ou un autre être humain) se trouve

pour la première fois en présence d’un homme à la fois très riche et

très célèbre, d’un homme puissant et connu pour des raisons faciles à

comprendre et à apprécier, le grand personnage éveillera certainement

chez le spectateur--et sans que celui-ci s’en doute peut-être--de la

curiosité et de l’envie. En Amérique, à n’importe quel jour, à n’importe

quelle heure, en n’importe quel lieu, vous pouvez toujours donner un peu

de bonheur à n’importe quel citoyen ou étranger qui passe en lui disant:

«Voyez-vous ce gentleman qui se promène là-bas? C’est M. Rockfeller.»

Regardez les yeux de votre interlocuteur: M. Rockfeller incarne une

combinaison de puissance et de célébrité que votre homme est bien à même

de comprendre.

* * * * *

Enfin, nous avons toujours envie de nous frotter aux personnes de haut

rang. Nous désirons voir les hommes célèbres, et s’il arrive à ceux-ci

de faire quelque attention à nous, nous ne manquons pas de nous en

souvenir. Nous racontons l’anecdote de temps en temps, en toute

occasion, à tous nos amis... et si nous avons peur de l’avoir trop

souvent dite au même ami, nous nous adressons à un étranger.

Mais, somme toute, qu’est-ce que le haut rang et qu’est-ce que la

célébrité? Nous songeons immédiatement, n’est-ce pas, aux rois, aux

membres de l’aristocratie, aux célébrités mondiales de la science, des

arts, des lettres... et... nous nous arrêtons là. Mais c’est une

erreur! L’échelle sociale compte une infinité d’échelons et depuis

l’Empereur jusqu’à l’égoutier, chacun tient sa cour et provoque l’envie

de ceux qui sont plus bas.

L’amour des distinctions sociales est au fond du cœur de tout homme et

s’exerce librement et joyeusement dans les démocraties aussi bien que

dans les monarchies et aussi, en une certaine mesure, dans les sociétés

de ceux que nous appelons irrespectueusement nos «frères inférieurs»...

car ceux-ci ont bien quelques petites vanités et faiblesses, malgré leur

pauvreté à cet égard relativement à nous.

Un Empereur Chinois est vénéré par ses quatre cents millions de sujets,

mais tout le reste du monde n’a pour lui que de l’indifférence. Un

empereur européen jouit de la vénération de ses sujets et en outre d’un

bon nombre d’Européens qui n’appartiennent pas à son pays, mais les

Chinois n’ont pour lui que de l’indifférence. Un roi, classe A, est

considéré par un certain nombre d’hommes; un roi, classe B, jouit d’une

considération un peu moindre, numériquement parlant; dans les classes C,

D, E, la considération diminue progressivement; dans la classe L (Sultan

de Zanzibar); dans la classe P (Sultan de Sulu) et la classe W

(demi-roi de Samoa), les princes n’ont aucune considération hors de leur

petit royaume.

Prenons maintenant les hommes célèbres: nous retrouvons la même

classification. Dans la marine, il y a plusieurs groupes, depuis le

ministre et les amiraux jusqu’aux quartiers-maîtres et au-dessous, car

même parmi les matelots, il y aura des distinctions à faire et il se

formera des groupes dans chacun desquels un homme jouira d’une certaine

considération à cause de sa force, de son audace, de son aptitude à

lancer les jurons ou à se remplir l’estomac de gin. Il en est de même

dans l’armée, dans le monde du journalisme et de la littérature, dans le

monde des éditeurs, des pêcheurs, du pétrole, de l’acier... Il y a des

hôtels classe A et... classe Z. Et chez les sportsmen, n’en est-il pas

de même, et dans la moindre petite bande de gamins qui sortent de

l’école, n’y en a-t-il pas un qui peut rosser les autres et, à cause de

cela, jouit de l’envie et de la considération générale dans sa bande,

absolument comme le roi de Samoa dans son île?

Il y a quelque chose de dramatique, de comique et de beau dans ce

profond amour de l’homme pour les grands, dans cette constante recherche

d’un contact quelconque avec ceux qui possèdent pouvoir ou célébrité et

dans ces reflets de gloire dont on se pare après avoir approché un

prince ou un grand de la terre. Un roi de la classe A est heureux

d’assister à un dîner d’apparat et à une revue que lui offre un

empereur, et il rentre dans son palais, appelle la reine et les princes,

leur raconte son voyage et dit:

--Sa Majesté Impériale a mis sa main sur mon épaule d’une façon toute

fraternelle... comme un bon frère bien affectueux, vous dis-je! Et tout

le monde l’a _vu_! Oh, ce fut charmant, tout à fait charmant!

Un roi de la classe G est heureux d’assister à un déjeuner et à une

parade dans la capitale d’un roi de la classe B, et il rentre chez lui

et raconte la chose à sa famille:

--Sa Majesté m’a emmené dans son cabinet privé pour fumer et causer

tranquillement et il s’est montré familier, rieur, aimable comme un

parent... et tous les domestiques dans l’antichambre ont pu s’en rendre

compte. Oh, que ce fut gentil!

Le roi de la classe Q est sensible à la plus modeste invitation de la

part du roi de la classe M, et il rentre au sein de sa famille, y

raconte la réception avec complaisance et se montre tout aussi joyeux

des attentions dont il a été l’objet que ceux dont nous venons de

parler.

Le Legs de 30.000 dollars et autres contes · 第 28 / 80 题