Le lendemain, Alfred sortit, tout brisé, pâle, vieilli, quand le major
vint le chercher pour le déjeuner matinal. Ils firent manger leurs
gardes, allumèrent des cigares, le major lâcha la bride à sa langue
admirable; sous son influence magique Alfred se sentit graduellement
renaître à l’espoir, au courage, presque à la foi.
Mais il ne pouvait quitter la maison. L’ombre de la Sibérie planait sur
lui, noire et menaçante; sa curiosité artistique était dissipée et il
n’aurait pu supporter la honte de visiter des rues, des galeries et des
églises entre deux soldats, point de mire d’une foule curieuse et
malveillante; non, il s’enfermerait pour attendre le courrier de Berlin,
qui devait fixer son destin. Donc, tout le long du jour, le major se
tint galamment près de lui, dans sa chambre, tandis que l’un des soldats
se tenait raide et immobile contre la porte, l’arme au bras, et que
l’autre se reposait nonchalamment sur une chaise, à l’extérieur. Et tout
le long du jour l’aimable et fidèle vétéran débita de formidables
blagues militaires, décrivit des batailles, inventa d’ingénieuses
anecdotes, avec un enthousiasme, une énergie, une ardeur invincible et
conquérante pour maintenir un peu de vie au pauvre petit étudiant, et
empêcher son pouls de s’arrêter.
La longue journée tirait à sa fin, et les deux compagnons, suivis de
leurs gardes, descendirent pour prendre place dans la grande salle à
manger.
--Cette pénible attente sera bientôt finie, maintenant, soupira le
pauvre Alfred.
Au même instant deux Anglais passèrent auprès d’eux et l’un s’écria:
--Quel ennui que nous ne puissions avoir notre courrier de Berlin ce
soir!
Parrish commença à blêmir. Mais les Anglais s’installèrent à une table
voisine, et l’autre répondit:
--Non, la nouvelle est moins mauvaise (Parrish se sentit un peu mieux).
On a reçu d’autres informations télégraphiques. L’accident a occasionné
un grand retard au train, mais voilà tout. Il arrivera ce soir avec
trois heures de retard.
Parrish n’atteignit pas tout à fait le plancher, cette fois, car le
major se précipita vers lui juste à temps. Car il avait écouté et prévu
ce qui arriverait. Il caressa Parrish dans le dos, le hissa sur une
chaise, et s’écria gaîment:
--Ah ça, mon ami, qu’est-ce qui vous prend? Voyons, il n’y a pas de quoi
se mettre le cœur à l’envers! Je connais une issue, un dénouement
heureux. Le diable emporte le passeport, qu’il reste huit jours en
route, s’il lui plaît! nous nous en passerons!
Parrish était trop malade pour l’entendre. L’espoir était loin et la
Sibérie, avec ses horreurs, était présente. Il se traîna sur des jambes
de plomb, soutenu par le major, qui se dirigeait vers l’ambassade
américaine, l’encourageant en chemin par de véhémentes assurances que le
ministre n’hésiterait pas un seul instant à lui accorder un nouveau
passeport.
--Je tenais cette carte dans ma manche, tout le long, dit-il. Le
ministre me connaît--me connaît familièrement--nous avons été amis et
compagnons pendant de longues heures sous une pile d’autres blessés à
Cold Harbor; et nous avons toujours été compagnons depuis lors, en
esprit et en vérité, bien que nos corps ne se soient pas souvent
rencontrés. En avant, mon petit bonhomme, l’avenir est splendide! Je me
sens guilleret comme un poisson dans l’eau! Voilà tous nos malheurs
finis... Si, du moins, l’on peut dire que nous en ayons jamais eus.
Devant eux, s’élevait l’enseigne et l’emblème de la plus riche, la plus
libre et la plus puissante république de tous les âges. Un grand
bouclier de bois où était plaqué un aigle de grande envergure, la tête
et les épaules parmi les étoiles et les griffes pleines d’armes
guerrières anciennes et surannées; et, à cette vue, les yeux d’Alfred se
remplirent de larmes, le patriotisme lui gonfla le cœur, «Hail
Columbia!» le remplit d’un grand transport, et toutes les frayeurs,
toutes ses tristesses s’évanouirent; car là, du moins, il serait sain et
sauf; libre! aucune puissance de ce monde n’oserait franchir le seuil de
cette porte pour mettre la main sur lui.
Par raisons d’économie, l’ambassade européenne de la plus puissante des
républiques consistait en une chambre et demie au neuvième étage,
lorsque le dixième était occupé. Le personnel et l’ameublement de
l’ambassade étaient ainsi conditionnés: un ministre ou un ambassadeur
pourvu d’un salaire de mécanicien, un secrétaire d’ambassade qui
vendait des allumettes et raccommodait de la porcelaine pour gagner sa
vie, une jeune fille employée comme interprète et pour utilité générale;
des gravures de grands paquebots américains, un chromo du Président
régnant, une table à écrire, trois chaises, une lampe à pétrole, un
chat, une pendule et une banderole avec la devise: _In God we trust._
Les compagnons grimpèrent là-haut, suivis de leur escorte. Un homme
était assis à la table, faisant ses écritures officielles sur du papier
d’emballage, avec un clou. Il se leva d’un air surpris; le chat
dégringola et courut se cacher sous le bureau; la jeune employée se
serra dans le coin de la pendule, pour faire place. Les soldats se
serrèrent contre le mur, à côté d’elle, baïonnette au canon. Alfred
était tout radieux de joie et du soulagement infini de se sentir sauvé.
Le major serra cordialement la main du représentant officiel et, avec sa
volubilité ordinaire, lui soumit le cas, dans un style aisé et coulant,
pour lui demander le passeport nécessaire.
Le représentant fit asseoir ses hôtes, puis il dit:
--Oui, mais je ne suis que le secrétaire d’ambassade, voyez-vous, et je
ne pourrai pas accorder un passeport du moment que le ministre lui-même
est sur le territoire russe. Ce serait prendre sur moi une
responsabilité beaucoup trop grande.
--Très bien, alors envoyez-le chercher.
Le secrétaire sourit.
--Voilà qui est bien plus facile à dire qu’à faire. Il est parti dans
les forêts je ne sais où, en vacances.
--Gre... Grand Dieu! s’écria le major.
Alfred gémit. Les couleurs s’effacèrent de ses joues et il se sentit
pris d’une grande faiblesse.
Le secrétaire dit, tout étonné:
--Pourquoi donc jurez-vous ainsi, major? Le prince vous a donné
vingt-quatre heures. Regardez la pendule. Qu’avez-vous à craindre? Vous
avez encore une demi-heure. Il est juste l’heure du train; le passeport
arrivera sûrement à temps.
--Monsieur, il y a une affreuse nouvelle! Le train a trois heures de
retard! La vie et la liberté de ce garçon s’écoulent, minute par minute.
Il ne lui en reste plus que trente! Dans une demi-heure il sera comme
perdu et damné à toute éternité! Dieu tout-puissant! Il _faut_ que nous
ayons un passeport!
--Oh! je meurs, je sens que je meurs! gémit le pauvre enfant, et sa tête
retomba...
Un changement rapide se fit dans l’expression du secrétaire; sa
placidité ordinaire fit place à une vive excitation qui remplit ses yeux
de flammes. Il s’écria:
--Je vois et je comprends toute l’horreur de la situation, mais... que
Dieu nous aide! que puis-je faire, moi? Que proposez-vous que je fasse?
--Mais, sapristi, donnez-lui son passeport!
--Impossible! Totalement impossible! Vous ne le connaissez pas
vous-même. Il n’y a aucun moyen au monde de l’identifier. Il est
perdu... perdu! Il ne reste aucune possibilité de le sauver!
Le pauvre garçon gémit encore et sanglota:
--Le Seigneur ait pitié de moi, c’est bien le dernier jour d’Alfred
Parrish!
L’expression du secrétaire changea encore. Au milieu d’une explosion de
pitié, de colère, de désespoir, il s’arrêta court, son ton s’apaisa et
il demanda avec la voix indifférente que l’on a en parlant du temps
qu’il fait, à défaut d’autre sujet de conversation:
--C’est là votre nom?
Le jeune homme dit oui, entre deux sanglots.
--D’où êtes-vous?
--Bridgeport.
Le secrétaire secoua la tête... la secoua encore et marmotta quelque
chose entre ses dents.
Après un instant, il demanda:
--Vous y êtes né?
--Non; à New-Haven.
--Ah! ah!
--Le secrétaire jeta un coup d’œil au major qui écoutait avidement, mais
d’un air vide et étonné, et indiqua plutôt qu’il ne dit:
--Il y a de la bière là-bas, au cas où les soldats auraient soif.
Le major se leva d’un bond, leur versa à boire et reçut leur
remerciement.
L’interrogatoire continua:
--Combien de temps avez-vous vécu à New-Haven?
--Jusqu’à l’âge de quatorze ans. J’en suis revenu il y a deux ans pour
entrer à Yale.
--Lorsque vous y viviez, dans quelle rue était votre maison?
--Parher Street.
Avec une vague lueur de compréhension illuminant ses yeux, le major jeta
un coup d’œil inquisiteur au secrétaire. Le secrétaire lui fit un signe
de tête. Le major servit encore de la bière...
--Quel numéro?
--Il n’y en avait pas.
Le pauvre garçon releva la tête et jeta au secrétaire un regard
pathétique qui disait assez clairement: «Pourquoi me tourmentez-vous de
toutes ces bêtises?... je suis bien assez malheureux sans cela!»
Mais le secrétaire continua, sans sourciller:
--Quelle espèce de maison était-ce?
--En briques, deux étages.
--De plain pied avec le trottoir?
--Non, petite cour devant.
--Portail en fer?
--Non.
Le major versa encore de la bière, sans demander la permission... et à
pleins verres. Sa figure s’était éclaircie, il était tout vibrant,
maintenant.
--Que voyait-on en entrant?
--Un couloir étroit, avec une porte au bout, et une autre porte à
droite.
--Rien de plus?
--Un porte-manteaux.
--Chambre à droite?
--Salon.
--Tapis?
--Oui.
--Quelle espèce de tapis?
--Wilson, démodé.
--Sujet?
--Chasse au faucon. A cheval.
Le major regarda la pendule, avec inquiétude. Plus que six minutes! Il
saisit la cruche, et tout en versant, regarda le secrétaire... puis
l’horloge, d’un air interrogateur. Le secrétaire fit un signe de tête.
Le major se plaça bien devant la pendule, pour la cacher, et,
furtivement, recula les aiguilles d’une demi-heure. Puis, il servit des
rafraîchissements aux hommes en doubles rations.
--Quelle chambre derrière le vestibule et à côté du porte-manteaux?
--Salle à manger.
--Poêle?
--Grille dans la cheminée.
--Vos parents avaient-ils acheté la maison?
--Oui.
--L’ont-ils encore?
--Non. Ils l’ont vendue lorsque nous avons déménagé à Bridgeport.
Le secrétaire s’arrêta un instant, puis il demanda:
--Aviez-vous un sobriquet parmi vos camarades?
Une rougeur monta lentement dans les joues pâles du jeune homme. Il
parut lutter un moment contre lui-même, il dit plaintivement:
--Ils m’appelaient: _Mademoiselle Amélie_...
Le secrétaire réfléchit profondément, et trouva une autre question à
poser:
--Y avait-il des ornements à la salle à manger?
--Ah!... oui... non.
--_Aucun?_ Point _du tout_?
--Non.
--Que diable! N’est-ce pas un peu étrange? Réfléchissez.
Le jeune homme réfléchit, médita, se recueillit; le secrétaire attendit,
haletant d’impatience. Enfin le malheureux enfant leva les yeux et
secoua tristement la tête.
--_Réfléchissez!_ Réfléchissez donc! s’écria le major, plein de
sollicitude inquiète.
--Allons, dit le secrétaire, pas même un _tableau_?
--Oh! certainement, mais vous avez dit un ornement.
--Ah! et qu’en pensait votre père?
Les couleurs reparurent sur ses joues. Il demeura silencieux.
--Parlez, dit le secrétaire.
--Parlez, tonna le major, tandis que sa main tremblante versait beaucoup
plus de bière à l’extérieur des verres qu’à l’intérieur.
--Je... je... ne peux pas vous dire ce que mon père en disait, murmura
le jeune homme.
--Vite, vite, dit le secrétaire. Dites-le! Il n’y a pas de temps à
perdre. La patrie et la liberté, ou la Sibérie et la mort, dépendent de
votre réponse.
--Oh! ayez pitié! C’est un pasteur, et...
--N’importe, dites-le, ou...
--Il disait que c’était... «un sacré barbouillage le plus cochonné»
qu’il eût jamais vu!
--Sauvé! s’écria le secrétaire en saisissant le clou qui lui servait de
plume et un passeport vierge. Moi, je puis vous identifier; j’ai vécu
dans cette maison, et j’ai peint ce tableau moi-même!
--Oh! venez dans mes bras, mon pauvre enfant sauvé! s’écria le major.
Nous serons toujours reconnaissants envers Dieu d’avoir fait cet
artiste... si c’est bien _Lui_ qui l’a fait!