Alfred Parrish resta paralysé. Ce coup avait été tellement soudain!
Tellement soudain, audacieux, incroyable, impossible... Sa bouche resta
entr’ouverte, mais sa langue ne voulait plus remuer; il essaya de crier:
«Arrêtez-le!» mais ses poumons étaient vides. Il voulut s’élancer à la
poursuite de l’étranger, mais ses jambes ne pouvaient que trembler;
puis, elles fléchirent tout à fait, et il s’affaissa sur sa chaise. Sa
gorge était sèche, il suffoquait et gémissait de désespoir, sa tête
n’était plus qu’un tourbillon. Que devait-il faire? Il ne savait pas.
Une chose lui paraissait claire, cependant: il devait prendre son
courage à deux mains et tâcher de rattraper cet homme. Le filou ne
pourrait naturellement pas se faire rendre l’argent des billets; mais
les jetterait-il, ces bouts de papier? Non certes; il irait sans doute à
la gare, et trouverait à les revendre à moitié prix. Et aujourd’hui
même, car ils seraient sans valeur demain, selon la loi allemande.
Ces réflexions lui rendirent l’espoir et la force, il se leva et partit.
Mais il ne fit qu’un ou deux pas et, soudain, il se trouva mal et
retourna en trébuchant à sa chaise, saisi d’une affreuse crainte que son
léger mouvement n’eût été remarqué. Car les derniers bocks de bière
avaient été à son compte et n’étaient pas payés; or, le pauvre garçon
n’avait pas un pfennig... Il était donc prisonnier... Dieu sait tout ce
qui pourrait lui arriver s’il tentait de quitter sa place! Il se sentit
effrayé, écrasé, anéanti; et il ne possédait même pas assez bien son
allemand pour expliquer son cas et demander un peu de secours et
d’indulgence.
Comment donc avait-il pu être si nigaud? Quelle folie l’avait poussé à
écouter les discours d’un homme qui cependant se montrait, avec toute
évidence, un aventurier de la pire espèce? _Et voilà le garçon qui
s’approche!_ Il disparut, en tremblant, derrière son journal. Le garçon
passa. Alfred poussa un soupir de soulagement et de reconnaissance. Les
aiguilles de l’horloge paraissaient immobiles, mais il ne pouvait en
détacher ses yeux.
Dix minutes s’écoulèrent lentement. Encore le garçon! Nouvelle
disparition derrière le journal. Le garçon s’arrêta--quelques minutes
d’angoisse!... puis s’éloigna.
Dix autres minutes de désespoir et le garçon revint encore. Cette fois
il essuya la table et mit au moins un mois à le faire; puis il s’arrêta
et attendit au moins deux mois, avant de s’en aller.
Parrish sentait bien qu’il ne pourrait supporter une autre de ces
visites. Il devait jouer sa dernière carte, et courir les risques. Il
fallait jouer le grand jeu. Il fallait s’enfuir. Mais le garçon rôda
autour du voisinage pendant cinq minutes... ces cinq minutes furent des
semaines et des mois pour Parrish qui le suivait d’un œil craintif, et
sentait toutes les infirmités de la vieillesse se glisser en lui, et ses
cheveux en devenir tout blancs.
Enfin, le dernier garçon s’éloigna... s’arrêta à une table, ramassa la
monnaie, poursuivit vers une autre table, ramassa encore la monnaie,
puis vers une autre... l’œil furtif de Parrish continuellement rivé sur
lui, son cœur palpitant et bondissant, sa respiration haletante, en
soubresauts d’anxiété mêlée d’espoir.
Le garçon s’arrêta de nouveau pour prendre la monnaie, et Parrish se dit
alors: Voici le moment ou jamais! et se leva pour gagner la porte. Un
pas... deux pas... trois... quatre... il approchait de la sortie...
cinq... ses jambes flageolaient... quel était ce pas rapide, derrière
lui? oh! son cœur, comme il battait!... six, sept... bientôt il serait
libre?... huit, neuf, dix... _oui_, quelqu’un le poursuivait! Il tourna
l’angle, et il allait prendre ses jambes à son cou, quand une main
lourde s’abattit sur son épaule, et toute force l’abandonna.
C’était le major. Il ne posa pas une question, il ne montra pas la
moindre surprise. Il dit, de son ton jovial et dégagé:
--Le diable emporte ces gens, ils m’ont attardé. C’est pourquoi je suis
resté si longtemps. L’employé du guichet avait été changé; il ne me
connaissait pas, et refusa de faire l’échange parce que ce n’était pas
selon les règles; alors, il m’a fallu dénicher mon vieil ami, le
Grand-Mogol... le chef de gare, vous comprenez..., oh! ici, fiacre!...
montez, Parrish!... consulat russe, cocher, et vivement!... Je disais
donc que tout cela m’a bien pris du temps. Mais tout va bien,
maintenant, c’est parfait; vos bagages ont été reposés, enregistrés,
étiquetés, billets de voyage et de wagon-lit changés, et j’en ai tous
les documents dans ma poche. L’argent aussi. Je vous le tiens en sûreté.
Allez donc, cocher, allez donc; qu’elles ne s’endorment pas vos bêtes!
Le pauvre Parrish essayait vainement de placer un mot, tandis que le
fiacre s’éloignait à toute vitesse du café où il venait de passer un si
mauvais quart d’heure, et lorsqu’enfin il parvint à ouvrir la bouche, ce
fut pour annoncer son intention de retourner tout de suite pour payer sa
petite dette.
--Oh! ne vous tracassez pas de cela, dit le major, placidement. Ça va
bien, allez, ils me connaissent--tout le monde me connaît--je réglerai
ça la prochaine fois que je serai à Berlin. Plus vite, cocher, plus
vite! Nous n’avons pas de temps à perdre maintenant.
Ils arrivèrent au consulat russe un instant après la fermeture du
bureau; le major entra précipitamment. Il n’y avait plus qu’un jeune
clerc. Le major passa sa carte et demanda, en russe:
--Voulez-vous avoir la bonté de viser ce passeport pour
Saint-Pétersbourg, au nom de ce jeune homme, et aussi rapidement que...
--Pardon, Monsieur, mais je ne suis pas autorisé, et le consul vient de
partir.
--Partir, où?
--A la campagne où il demeure.
--Et il reviendra...
--Demain matin.
--Mille tonnerres! oh! bien, dites donc, je suis le major Jackson, il me
connaît, tout le monde me connaît. Visez-le vous-même; vous direz au
consul que le major Jackson vous a commandé de le faire. Tout ira bien.
Mais ce cas de désobéissance aux lois établies aurait été absolument
fatal au jeune employé. Le clerc ne voulut pas se laisser persuader. Il
faillit s’évanouir à cette idée.
--Eh bien, alors, je vais vous dire, s’écria le major. Voici les timbres
et le pourboire. Faites-le viser sans faute, demain matin, et envoyez-le
par courrier.
Le clerc dit d’un air de doute:
--Mais... enfin, peut-être qu’il le fera, et dans ce cas...
--Peut-être? mais _certainement_! Il me connaît... tout le monde me
connaît!
--Très bien, dit le clerc, je vous ferai la commission. Il avait l’air
tout interloqué et en quelque sorte subjugué; il ajouta timidement:
--Mais... mais... vous savez que vous le devancerez de vingt-quatre
heures à la frontière. Il n’y a aucun accommodement pour une si longue
attente.
--Qui parle d’_attendre_? pas moi, quand le diable y serait.
Le clerc demeura un instant paralysé, puis il dit:
--Certes, monsieur, vous ne voulez pas qu’on vous l’envoie à
Saint-Pétersbourg?
--Et pourquoi pas?
--Tandis que son propriétaire rôderait autour des frontières à
vingt-cinq lieues de là?
--Rôder!--Sacrebleu! qui vous a dit qu’il devra rôder?
--Mais vous n’ignorez pas, je pense, qu’on l’arrêtera à la frontière
s’il n’a pas de passeport.
--Jamais de la vie! l’inspecteur en chef me connaît... comme tout le
monde. Je me charge du jeune homme. Je suis responsable de lui. Envoyez
le papier tout droit à Saint-Pétersbourg... hôtel de l’Europe, aux soins
du major Jackson: dites au consul de ne pas se tourmenter, je prends
tous les risques sur moi.
Le clerc hésita, puis risqua un dernier argument:
--Vous devez bien noter, monsieur, que ces risques sont particulièrement
sérieux en ce moment. Le nouvel édit est en vigueur et...
--Quel est-il?
--Dix ans de Sibérie pour quiconque se trouve en Russie sans passeport.
--Hum... damnation! Il dit ce mot en anglais, car la langue russe est
pauvre lorsqu’il s’agit d’exprimer brièvement ses sentiments. Après
avoir réfléchi profondément, il se secoua, et résuma l’entretien, avec
une brusque et insouciante bonhomie:
--Oh! ça va bien, allez! adressez à Saint-Pétersbourg, arrive que
pourra! J’arrangerai ça, moi. On me connaît partout... Toutes les
autorités... tout le monde.