Durant trois jours, les Foster ne vécurent plus que dans les nuages. Ils
n’étaient plus que très vaguement conscients des choses et des gens qui
les entouraient. Ils voyaient les objets confusément, comme au travers
d’un voile. Leurs âmes étaient demeurées au pays des rêves et ne
savaient plus revenir au monde des réalités. Ils n’entendaient pas
toujours les paroles qu’on leur adressait et quand ils entendaient, très
souvent ils ne comprenaient pas. Alors ils répondaient très vaguement ou
à côté. A son magasin, Sally vendit des étoffes au poids, du sucre au
mètre et donnait du savon quand on lui demandait des bougies. A la
maison, Aleck mettait son chat dans l’armoire et offrait du lait à une
chaise. Tous ceux qui les approchaient étaient étonnés et s’en allaient
en murmurant: «Qu’est-ce que les Foster peuvent donc avoir?»
Trois jours. Puis les événements se précipitèrent. Les choses avaient
pris une tournure favorable et pendant quarante-huit heures l’imaginaire
coup d’audace d’Aleck parut tout près de réussir. Les valeurs montaient
en bourse. Encore un point! Encore un autre! Elles eurent cinq points de
surplus! Elles en eurent quinze! Elles en eurent vingt!!!
Aleck faisait plus que doubler ses innombrables millions. Elle dépassait
quatre milliards. Et les agents de change imaginaires lui téléphonaient
sans trêve: Vendez! Vendez! Pour l’amour du Ciel, _vendez maintenant_!
Elle apporta ces splendides nouvelles à son mari et lui aussi s’écria:
«Vends, vends vite maintenant! Oh! ne te laisse pas affoler, n’attends
plus! Vends! Vends!»
Mais elle ne voulut rien entendre. Elle opposa à toutes les objurgations
sa volonté et déclara qu’elle voulait encore cinq points de plus-value.
Cette obstination lui fut fatale. Le lendemain même survint la fameuse
débâcle, la débâcle unique, historique, la débâcle. Tout Wall-Street fut
ruiné. Des multimillionnaires mendièrent leur pain. Aleck tint bravement
tête à l’orage et tâcha de dominer la panique aussi longtemps que
possible, mais à la fin elle fut impuissante à conjurer le désastre et
ses agents imaginaires lui télégraphièrent qu’il ne lui restait rien.
Alors, mais seulement alors, son énergie toute virile l’abandonna et
elle redevint une faible femme. Elle passa les bras autour du cou de son
mari et dit en pleurant:
--Je suis coupable, impardonnable! Je ne puis le supporter. Nous sommes
pauvres. Pauvres! Et moi je suis si malheureuse! Les noces de nos filles
ne se feront pas! Tout est fini! Nous ne saurions même plus acheter le
dentiste, maintenant!
Sally avait sur les lèvres un amer reproche: «Je t’avais priée de
vendre!» mais il se contint, il ne se sentit pas le courage de dire des
choses dures à sa pauvre femme brisée et repentante. Au contraire, une
noble pensée lui vint et il dit:
--Courage, mon Aleck! Tout n’est pas perdu. En réalité, tu n’as pas
risqué un sou de l’héritage, mais tu as seulement beaucoup gagné et
beaucoup perdu en opérations fictives. Courage! Les trente mille dollars
nous restent, ils sont intacts. Et ton incomparable jugement financier
aidé de l’expérience acquise nous aura bientôt rendu aussi riches
qu’auparavant! Pense à ce que tu seras capable de faire dès maintenant!
Les mariages ne sont pas impossibles, ils sont simplement remis.
Ce furent paroles bénies. Aleck en reconnut la vérité et elle releva la
tête, ses larmes cessèrent et elle sentit une nouvelle et noble ardeur
envahir son âme. D’une voix presque joyeuse et sur un ton prophétique,
elle s’écria:
--En tout cas, je proclame...
Un coup frappé à la porte l’interrompit. C’était le propriétaire et
directeur du _Sagamore_. Il avait dû venir voir un parent éloigné qui
était près de sa fin et, pour ne pas oublier ses intérêts malgré son
chagrin, il était venu frapper à la porte des Foster qui s’étaient
trouvés tellement absorbés en d’autres préoccupations qu’ils avaient
négligé de payer leur abonnement depuis quatre ans. Ils devaient six
dollars.
Nul visiteur ne pouvait être accueilli avec plus de joie. Il allait
pouvoir dire tout ce qui concernait l’oncle Tilbury et l’état de sa
santé. Naturellement, les Foster ne voulaient ni ne pouvaient lui poser
à ce sujet aucune question directe... sous peine de manquer à leur
engagement sacré; mais ils pouvaient tâcher d’amener la conversation
tout près du sujet brûlant et espérer d’obtenir quelque renseignement
spontané. Tout d’abord, cela n’amena aucun résultat. L’esprit obtus du
journaliste ne se rendit compte de rien, mais, à la fin de la visite, le
hasard fit ce que la ruse n’avait pas su provoquer. Pour illustrer une
affirmation qui avait sans doute besoin de ce soin, le directeur du
_Sagamore_ s’écria:
--Terre du ciel, c’est juste, comme disait Tilbury Foster.
Ce nom fit tressauter les Foster. Le journaliste s’en aperçut et dit en
s’excusant:
--Je vous demande pardon. Je ne mettais aucune mauvaise intention dans
cette phrase, je vous assure. Un parent peut-être?
Sally rassembla tout son courage et, arrivant à se dominer par un grand
effort, il répondit d’un ton indifférent:
--Un parent... eh bien... non, pas que je sache, mais nous avons entendu
parler de lui.
Le directeur, heureux de n’avoir pas blessé un abonné, reprit
contenance. Sally ajouta:
--Est-il... se porte-t-il bien?
--Bien! Dieu vous bénisse! Il est en enfer depuis cinq ans!
Les Foster tressailliront de douleur, mais il leur sembla que c’était de
joie.
Sally reprit:
--Ah bien! telle est la vie... nous devons tous la quitter, les riches
aussi bien que les autres!
Le directeur se mit à rire:
--N’y comprenez pas Tilbury, dit-il; il est mort sans le sou. Il a été
enterré aux frais de la commune.
Les Foster demeurèrent pétrifiés pendant deux minutes. Alors, la face
toute blanche, Sally reprit d’une voix faible:
--Est-ce vrai? Êtes-vous sûr que ce soit vrai?
--Certes! J’ai été obligé de m’occuper des formalités, parce que
Tilbury--qui n’avait pour tout bien qu’une brouette--me l’avait léguée.
Et notez que cette brouette n’avait plus de roue. De plus, cela m’a
obligé à écrire une sorte d’article nécrologique sur le défunt, mais la
composition de cet article fut détruite parce que...
Les Foster n’écoutaient plus. Ils en avaient assez; ils n’avaient plus
besoin de renseignements; ils ne pouvaient en supporter davantage. Ils
restaient là, la tête penchée, morts à toute chose, sauf à leur
souffrance aiguë.
Une heure après, ils étaient toujours à la même place, leurs têtes
baissées, silencieux. Leur visiteur était parti depuis longtemps, sans
qu’ils y eussent prêté la moindre attention. De temps à autre ils
hochaient la tête à la façon des vieillards, d’une manière dolente et
chagrine, puis ils se mirent à bavarder d’une manière puérile et à
prononcer des paroles sans suite. Par moments ils retombaient dans leur
silence profond... Ils semblaient avoir oublié tout le monde extérieur.
Quelquefois, aux moments où ils rompaient le silence, ils avaient une
vague conscience d’avoir été frappés par une grande douleur et alors ils
se caressaient mutuellement les mains en signe de compassion réciproque
et comme pour se dire l’un à l’autre: «Je suis près de toi, je ne
t’oublie pas. Nous supporterons le malheur ensemble. Quelque part il
doit y avoir le repos et l’oubli, quelque part nous trouverons la paix
et le sommeil; sois patient, ce ne sera plus bien long.»
Ils vécurent encore deux ans, perdus dans la même nuit de la pensée,
dans les mêmes rêves vagues et chagrins et presque toujours silencieux.
Enfin, ils moururent tous deux le même jour.
Quelques semaines avant cette heureuse délivrance, une lueur de
conscience revint au cerveau ruiné de Sally et il dit:
--De grandes richesses acquises tout d’un coup et sans peine ne sont que
duperie. Elles ne nous ont pas rendus meilleurs, mais nous ont donné la
fièvre des plaisirs. Et pour elles nous avons renoncé à notre simple,
douce et heureuse existence... Que cela serve d’avertissement aux
autres!
Il s’arrêta et ferma les yeux. Alors, comme la douleur envahissait de
nouveau son âme et qu’il retombait dans l’inconscience, il murmura:
--L’argent l’avait rendu misérable et il s’est vengé sur nous qui ne lui
avions rien fait. Voilà ce qu’il voulait. Il ne nous a laissé que trente
mille dollars afin que nous soyons tentés d’augmenter cet argent en
spéculant et par là il voulait ruiner nos âmes. Sans qu’il lui en coûtât
plus, il aurait pu nous laisser une bien plus grosse somme, de façon
que nous n’aurions pas été tentés de l’augmenter et s’il avait été moins
méchant, c’est ce qu’il aurait fait, mais il n’y avait en lui aucune
générosité, aucune pitié, aucune.