Alors survint une grande nouvelle, une nouvelle étonnante et joyeuse, en
vérité. Elle arriva d’un district voisin où vivait le seul parent que
possédaient les Foster. C’était un parent de Sally, une vague espèce
d’oncle ou de cousin au second ou au troisième degré. Il s’appelait
Tilbury Foster. C’était un célibataire de soixante-dix ans réputé à son
aise et par conséquent aigri contre le monde et misanthrope acharné.
Autrefois Sally avait essayé de renouer avec lui, par lettres, mais il
n’avait pas recommencé. Mais un beau jour, Tilbury écrivit à Sally
disant qu’il allait mourir prochainement et qu’il lui laisserait trente
mille dollars en espèces. Cela, non pas par affection pour lui, mais
parce qu’il devait à l’argent toutes ses peines et tous ses soucis et
qu’il désirait le placer là où il avait bon espoir de le voir continuer
son œuvre nuisible. L’héritage serait confirmé dans son testament, etc.,
et lui serait intégralement payé le lendemain de son décès. Cela _à
condition_ que Sally puisse prouver aux exécuteurs testamentaires _qu’il
n’avait parlé du legs à personne, ni de vive voix, ni par lettre, qu’il
n’avait fait aucune enquête concernant la marche du moribond vers les
régions éternelles et qu’il n’avait pas assisté aux funérailles_.
Dès qu’Aleck se fut remise de l’émotion intense causée par la lettre,
elle écrivit à la ville où résidait son parent pour s’abonner au journal
local. Le mari et la femme prirent ensuite l’un devant l’autre
l’engagement solennel de ne jamais divulguer la grande nouvelle à qui
que ce fût pendant que leur parent vivrait. Ils craignaient que quelque
personne ignorante ne rapportât ces paroles au lit de mort de Tilbury en
les dénaturant et en laissant croire qu’ils étaient reconnaissants de
l’héritage et que, malgré la défense qui leur en avait été faite, ils le
disaient et le publiaient.
Pendant le reste de la journée, Sally ne créa que trouble et confusion
dans ses livres et Aleck ne put s’appliquer à ses affaires, elle ne put
prendre un pot de fleurs, un livre ou un morceau de bois sans oublier
immédiatement ce qu’elle pensait en faire... car ils rêvaient tous deux
aux «Tren...te mille dollars!»
Toute la journée, la musique de ces mots inspirateurs chanta dans la
tête du joyeux couple. Depuis le jour de son mariage, Aleck avait tenu
une main ferme sur la bourse et Sally avait rarement connu le privilège
de gaspiller un centime pour des choses inutiles...
«Tren...te mille dollars!»
La chanson continuait toujours. Une énorme somme! Une somme impossible à
concevoir. Du matin du soir, Aleck fut absorbée par des projets de
placement et Sally fit des plans sur la manière de dépenser cet argent.
On ne lut pas de roman ce soir-là. Les enfants se retirèrent de bonne
heure, car les parents étaient silencieux, distraits et étrangement
préoccupés. Les baisers du soir furent donnés dans le vide et ne
reçurent aucune réponse, les parents ne les avaient même pas sentis et
les enfants étaient partis depuis une heure quand les parents s’en
aperçurent. Deux crayons avaient travaillé pendant cette heure-là à
faire des plans et prendre des notes. Ce fut Sally qui le premier rompit
le silence. Il s’écria tout transporté:
--Ah! ce sera magnifique, Aleck! Avec les premiers mille nous aurons
cheval et voiture pour l’été et un traîneau avec une couverture en
fourrure pour l’hiver.
Aleck répondit avec décision et fermeté:
--Avec le CAPITAL? Pas du tout! Même si c’était un million!
Le désappointement de Sally fut grand et la lumière s’éteignit dans ses
yeux.
--Oh! Aleck, dit-il sur un ton de reproche, nous avons toujours tant
travaillé et nous avons été si serrés; maintenant que nous sommes
riches, il semble bien que...
Il n’acheva pas; il avait vu s’attendrir le regard de sa femme; son air
suppliant l’avait touchée. Elle dit sur un ton de douce persuasion:
--Il ne faut pas que nous touchions au capital, mon chéri, ce serait
trop imprudent. Avec le revenu...
--Cela suffira, cela suffira, Aleck! Que tu es bonne et généreuse! Nous
aurons un beau revenu et si nous pouvons le dépenser...
--Pas tout, mon ami, pas tout, mais seulement une partie, une
raisonnable, une petite partie. Mais tout le capital, chaque centime du
capital doit être employé en de bons placements. Tu trouves bien cela
raisonnable, n’est-ce pas?
--Mais... oui... oui, bien sûr. Mais il nous faudra attendre si
longtemps--au moins six mois--avant de toucher les premiers intérêts.
--Oui, même plus, peut-être.
--Attendre plus, Aleck? Pourquoi? Est-ce qu’on ne paie pas les intérêts
par semestres?
--A certains placements, oui, mais je ne placerai pas de cette façon-là.
--De quelle façon alors?
--A de gros intérêts.
--Gros? Voilà qui est bien. Continue, Aleck, explique-toi.
--Charbon; les nouvelles mines... Je compte y mettre dix mille.
--Par saint Georges! Voilà qui sonne bien, Aleck! Les actions vaudraient
combien alors? Et quand?
--Au bout d’un an environ; elles rapportent dix pour cent, et vaudront
trente mille. Je suis toute renseignée. L’annonce est dans le journal de
Cincinnati.
--Juste ciel! Trente mille pour dix mille en une année! Mettons-y tout
le capital et nous aurons quatre-vingt-dix mille dollars au bout d’un
an. Je vais écrire et souscrire tout de suite. Demain il pourrait être
trop tard.
Il courait déjà vers sa table à écrire, mais Aleck l’arrêta et le remit
sur sa chaise en lui disant:
--Ne perds pas ainsi la tête; nous ne pouvons souscrire avant d’avoir
l’argent, ne le sais-tu pas?
Sally se calma un peu, mais à la surface seulement...
--Mais, Aleck, nous l’aurons, tu sais, et bientôt. Ses peines sont
probablement terminées à l’heure qu’il est. Je parierais gros qu’en ce
moment on creuse sa tombe.
Aleck dit en frissonnant:
--Comment _peux-tu_ agir ainsi, Sally? Ne parle pas de la sorte; c’est
tout à fait scandaleux.
--Ah! bien, mets qu’on prépare son auréole, si tu veux. Je me soucie
fort peu de tout l’attirail; je parlais tout simplement. Ne peux-tu pas
laisser parler les gens?
--Mais comment peux-tu trouver un plaisir quelconque à parler d’une
façon aussi légère? Aimerais-tu qu’on dise cela de toi avant même que tu
sois glacé dans la tombe?
--Il n’y a pas de danger, de quelque temps, je pense, surtout si ma
dernière action avait été de faire cadeau de ma fortune à des gens dans
le seul but de leur faire du mal. Mais ne nous inquiétons pas de
Tilbury, Aleck, et parlons de choses plus terre à terre... Il me semble
vraiment que cette mine est le meilleur placement pour toute la somme...
Quelle est ton objection?
--Tous les œufs dans le même panier, voilà l’objection.
--Très bien, si tu juges ainsi. Et pour les autres vingt mille? Que
comptes-tu en faire!
--Rien ne presse. Je vais regarder autour de moi avant d’en rien faire
du tout.
--Très bien, si tu es décidée, soupira Sally qui resta quelque temps
plongé dans ses méditations.
--Il y aura donc, dit-il enfin, vingt mille de revenu sur les dix mille
engagés dès l’année prochaine. Nous pourrons dépenser cela, n’est-ce
pas?
Aleck fit un signe négatif:
--Non, non, mon chéri, dit-elle. Cela ne se vendra pas bien jusqu’à ce
que nous ayons touché le dividende semestriel. Nous pourrons en dépenser
une petite partie...
--Une pacotille, pas davantage? Et toute une année à attendre... Peste!
Je...
--Sois patient, je t’en prie! Sais-tu que cela pourrait même être versé
au bout de trois mois? C’est tout à fait dans le domaine des choses
possibles.
--Oh! bonheur. Oh! merci.
Sally bondit pour aller embrasser sa femme avec reconnaissance.
--Nous toucherions trois mille alors! Pense, trois mille! Et combien
pourrons-nous en dépenser, Aleck? Sois généreuse, va, tu seras une si
gentille petite femme!
Aleck se trouva flattée, si flattée qu’elle céda et abandonna mille
dollars, ce qui, selon elle, était une folie. Sally l’embrassa une bonne
douzaine de fois et n’arrivait pas à témoigner toute sa gratitude et
toute sa joie. Cette nouvelle marque d’affection fit franchir à Aleck
les limites de la prudence et avant qu’elle ait pu se reprendre, elle
avait fait une autre concession à son heureux époux en lui accordant
deux mille dollars sur les cinquante ou soixante mille qu’elle comptait
retirer au bout d’une année des vingt mille restant de l’héritage. Les
yeux remplis de larmes de joie, Sally s’écria:
--Oh! je veux te serrer bien fort!
Et il le fit. Il reprit ensuite son bloc-notes et se prit à marquer,
pour les premiers achats, les objets qu’il désirait acheter tout
d’abord: cheval, voiture, traîneau, couverture de fourrure, souliers
vernis, chien, chapeau de soie, dentier...
--Dis-moi, Aleck?
--Eh bien?
--Tu fais des comptes, n’est-ce pas? Voilà qui va bien. As-tu trouvé le
placement des vingt mille maintenant?
--Non. Ça ne presse pas. Il me faut chercher et réfléchir encore.
--Mais, je te vois faire des chiffres... Que combines-tu alors?
--Mais il faut bien que je trouve l’emploi des trente mille qui viennent
des mines, n’est-ce pas?
--Bonté divine! Quelle tête! Je n’y aurais jamais songé. Comment t’en
tires-tu? Où en es-tu arrivée?
--Pas très loin encore. Deux années ou trois. J’ai placé l’argent deux
fois, une fois dans les huiles, une fois dans les blés.
--Mais, Aleck, c’est splendide. Et à combien arrives-tu maintenant?
--Je crois... Eh bien, pour être sûre de ne pas me tromper... à environ
cent vingt-quatre mille net... mais ce sera probablement plus.
--Grand Dieu, comme c’est beau! La chance a tourné de notre côté après
tant de labeur! Aleck?
--Eh bien?
--Je vais compter au moins trois cents dollars pour les œuvres des
missions en pays païens. Nous n’avons pas le droit de ne penser qu’à
nous-mêmes.
--Tu ne pouvais faire une plus noble chose. Voilà bien ta nature, mon
généreux ami!
A cette louange, Sally tressaillit de joie, mais étant juste et honnête,
il se dit que le mérite en revenait plus à Aleck, qu’à lui-même, puisque
sans elle il n’aurait jamais eu tout cet argent.
Ils montèrent se coucher et, dans leur délirant bonheur, ils laissèrent
la bougie allumée au salon. Ils n’y pensèrent que lorsqu’ils furent
déshabillés. Sally alors fut d’avis de la laisser brûler; ils pouvaient
s’accorder cela maintenant, même s’il y avait eu mille bougies allumées.
Tel ne fut pas l’avis d’Aleck: elle descendit pour l’éteindre et ce fut
même une excellente chose, car, en route, elle trouva tout à coup une
combinaison qui lui permettait de convertir immédiatement ses cent
quatre-vingt mille dollars en un demi-million.