(SAMUEL CLEMENS)
En 1835, toutes les régions situées à l’ouest du Mississipi ne
possédaient guère plus de cinq cent mille habitants blancs au lieu des
vingt-deux millions qui s’y trouvent aujourd’hui. Dans ces espaces
immenses et à peu près inexplorés, les États-Unis ne comptaient que deux
«États» organisés et policés, la Louisiane et le Missouri; tout le reste
était «territoire» sans limite fixe et sans gouvernement. Deux villes
seulement, la Nouvelle-Orléans et Saint-Louis, groupaient quelques
milliers d’habitants, et si l’on excepte la Nouvelle-Orléans, qui est
d’ailleurs à l’Orient du fleuve, on peut dire qu’il n’y avait dans ces
vastes régions qu’une seule ville, Saint-Louis, qui fut longtemps la
Métropole, la reine, le Paris de ces pays... Or Saint-Louis n’avait
alors que 10.000 habitants.
C’est dans ces solitudes, en un petit hameau perdu (Florida, du district
de Missouri), que naquit Samuel Langhorne Clemens, le 30 novembre 1835.
Ses parents s’étaient aventurés jusque-là pour profiter des grandes
occasions qui devaient fatalement se produire en ces pays neufs, mais le
hasard déjoua tous leurs plans, et, soixante ans après leur séjour à
Florida, le hameau ne comptait pas plus de cent vingt-cinq habitants.
Quand nous entendons parler de villes qui se fondent et se peuplent de
vingt mille habitants en quelques mois, quand nous lisons les récits de
ces miraculeuses fortunes réalisées dans ce Far-West en moins de dix
ans, il semble que tous ceux qui s’y rendirent autrefois auraient dû
arriver inévitablement à quelque résultat... Mais il n’en fut pas ainsi,
et les parents de Mark Twain paraissent avoir passé à côté de toutes les
merveilleuses occasions qui se multipliaient en vain sous leurs pas. Ils
auraient pu acheter tout l’emplacement où s’élève aujourd’hui la ville
de Chicago pour une paire de bottes. Ils auraient pu élever une ferme à
l’endroit où s’est formé le quartier aristocratique de Saint-Louis... Au
lieu de cela, ils vécurent quelque temps à Columbia, dans le Kentucky,
dans une petite propriété que cultivaient leurs six esclaves, puis se
rendirent à Jamestown, sur un plateau du Tennessee. Quand John Marshall
Clemens prit possession de 80.000 acres de terres sur ce plateau, il
crut que sa fortune était faite... mais les chemins de fer et les villes
semblaient prendre plaisir à éviter les possessions de la famille
Clemens. Elle émigra encore, alla d’abord à Florida,--qui semblait
appelé à de grandes destinées au temps de la Présidence de
Jackson;--puis enfin en un autre hameau qui s’appelait Hannibal.
Si Samuel Clemens naquit dans une famille pauvre, il hérita du moins
d’un sang pur. Ses ancêtres étaient établis dans les États du Sud depuis
fort longtemps. Son père, John Marshall Clemens, de l’État de Virginie,
descendait de Gregory Clemens, un des juges qui condamnèrent Charles Iᵉʳ
à mort. Un cousin du père de Twain, Jérémiah Clemens, représenta l’État
d’Alabama au Congrès, de 1849 à 1853.
Par sa mère, Jane Lampton (ou mieux Lambton), le jeune Twain descendait
des Lambton de Durham (Angleterre), famille qui possède la même
propriété depuis le douzième siècle jusqu’aujourd’hui. Quelques
représentants de cette famille avaient émigré de bonne heure en
Nouvelle-Angleterre, et, leurs descendants s’étant aventurés toujours
plus loin dans les terres inexplorées, Jane Lampton était née dans
quelque hutte en troncs d’arbres du Kentucky. Cet État passait alors
pour une pépinière de jolies filles, et tout porte à penser que la jeune
maman de Mark Twain joignit de grandes qualités de cœur et d’esprit à sa
remarquable beauté.
John Marshall Clemens avait fait des études de droit en Virginie et il
exerça pendant quelque temps les fonctions de juge de comté (juge de
paix) de Hannibal. Ce fut le seul maître du jeune Samuel, et lorsqu’il
mourut, en mars 1847, Twain cessa d’étudier. Il avait été jusqu’alors
assez chétif et son père n’avait pas voulu le surmener, bien qu’il eût
été fort désireux de donner une solide instruction à ses enfants. Ce fut
assurément une bonne chose pour Twain de ne pas subir l’empreinte
uniforme de la culture classique. Ce sont les hommes, les livres, les
voyages et tous les incidents d’une vie aventureuse qui ont formé son
esprit, et c’est par là sans doute qu’il acquit ce tempérament si
unique, personnel et original.
Après la mort de son père, il entra dans une petite imprimerie de
village où son frère aîné Orion dirigeait, composait et fabriquait de
toutes pièces une petite feuille hebdomadaire. L’enfant de 13 ans fut
employé un peu dans tous les «services» et, en l’absence de son frère,
il se révéla journaliste de race en illustrant ses articles au moyen de
planches de bois grossièrement gravées à l’aide d’une petite hachette.
Le numéro où parurent ces illustrations éveilla l’attention de tous les
lecteurs du village, mais «n’excita nullement leur admiration», ajouta
son frère en racontant l’incident.
Dès son jeune âge, Samuel avait témoigné d’un tempérament fort
aventureux. Avant d’entrer à l’imprimerie de son frère, il fut retiré
trois fois du Mississipi et six fois de la Rivière de l’Ours, et chaque
fois il avait bien manqué y rester: mais sa mère, douée d’une
imperturbable confiance en l’avenir, avait simplement dit: «Les gens
destinés à être pendus ne se noient jamais!»
Vers dix-huit ans, le jeune Clemens commença à se trouver trop à
l’étroit dans ce petit village d’Hannibal. Il partit et alla
d’imprimerie en imprimerie à travers tous les États de l’Est. Il vit
l’exposition de New-York en 1855, visita Boston et d’autres villes,
vivant de rien, travaillant quelques semaines dans les imprimeries où il
parvenait à s’embaucher. A la fin, à bout de ressources, il rentra chez
lui, travailla dans quelques autres imprimeries à Saint-Louis, Muscatine
et Keokuk jusqu’en 1857. Ce fut à ce moment qu’il changea de métier pour
la première fois: il obtint de son ami Horace Bixby la faveur de devenir
son élève... Horace Bixby était pilote sur le Mississipi. Le charme de
cette existence paresseuse sur les eaux tranquilles du fleuve attirait
le jeune homme et il en devait garder toute sa vie une empreinte
indélébile. Dans _Tom Sawyer_, _Huckleberry Finn_, _La Vie sur le
Mississipi_, Twain a abondamment parlé de ce beau métier rendu inutile
maintenant par les progrès de la civilisation.
Assurément, les grands traits innés d’un caractère se développent
toujours et malgré toutes les circonstances, mais on est en droit de se
demander ce que serait devenue la gaieté communicative et gamine de
Twain s’il avait été élevé à Ecclefechan au lieu de l’être à Hannibal,
et en quoi se serait métamorphosée la gravité de Carlyle s’il avait
passé sa jeunesse à Hannibal et non à Ecclefechan...
Il y a cinquante ans, un pilote sur le Mississipi était un grand
personnage. D’une habileté consommée, il était maître absolu du bord, et
à ce moment-là un vice-président des États-Unis ne gagnait pas plus que
lui. C’était une très haute position, mais fort difficile à acquérir; et
Samuel Clemens dut s’imposer un incroyable labeur, un travail auprès
duquel la préparation au doctorat en philosophie n’est rien. Pour
apprécier à sa juste valeur l’éducation d’un pilote, il faut lire toute
_la Vie sur le Mississipi_... mais peut-être ce petit extrait
pourra-t-il donner une faible idée d’un des éléments de cette éducation:
la culture intensive de la mémoire:
«Il y a une faculté qu’avant tout autre un pilote doit posséder et
développer d’une façon intense, c’est la mémoire. Il n’est pas
suffisant d’avoir une bonne mémoire, il faut l’avoir parfaite. Le pilote
ne saurait avoir la moindre défaillance du souvenir ou le moindre doute
sur tel ou tel point du métier, il lui faut toujours _savoir_ clairement
et immédiatement. Quel mépris aurait accueilli le pilote d’autrefois
s’il avait prononcé un faible «Je crois» ou «Peut-être» au moment où il
fallait une décision prompte et une assurance résolue! Il est très
difficile de se rendre compte du nombre infini de détails qu’il faut
avoir présents à l’esprit quand on conduit un bateau le long du fleuve
encombré, à travers des passes instables et par des fonds mouvants.
Essayez de suivre une des rues de New-York en observant les détails de
chaque maison, la disposition, la couleur, la nature des murs, des
portes, des fenêtres, le caractère de chaque magasin, l’emplacement des
bouches d’égout, etc., etc. Tâchez de vous souvenir de tous ces détails
au point d’être capable de les retrouver immédiatement par la nuit la
plus noire... Imaginez maintenant que vous faites la même étude pour une
rue de plus de 4.000 kilomètres de longueur, et vous aurez une idée
encore très atténuée de tout ce que doit savoir un pilote du Mississipi.
De plus, il faut se dire que chacun de ces détails change constamment de
place suivant une certaine loi et suivant certaines conditions
climatériques... Vous comprendrez peut-être alors ce que peut être la
responsabilité d’un homme qui doit connaître tout cela sous peine de
mener un bateau et des centaines de vies à la perdition.
«Je crois, continue Mark Twain, que la mémoire d’un pilote est une
merveille. J’ai connu des personnes capables de réciter l’Ancien et le
Nouveau Testament d’un bout à l’autre, en commençant par l’Apocalypse
aussi bien que par la Genèse, mais je proclame que ce tour de force
n’est rien relativement au travail que doit déployer à chaque instant un
bon pilote.»
Le jeune Clemens s’exerça et étudia longtemps; il reçut enfin son brevet
de pilote, eut un emploi régulier et se considérait comme établi lorsque
éclata la guerre civile qui brisa cette jeune carrière. La navigation
commerciale sur le Mississipi cessa complètement, et les petits bateaux
de guerre, les canonnières noires, remplacèrent les grands paquebots
blancs dont les pilotes avaient été les maîtres incontestés. Clemens se
trouvait à la Nouvelle-Orléans lorsque la Louisiane se sépara des autres
États; il partit immédiatement et remonta le fleuve. Chaque jour son
bateau fut arrêté par des canonnières, et pendant la dernière nuit du
voyage, juste en aval de Saint-Louis, sa cheminée fut coupée en deux par
des boulets tirés des baraquements de Jefferson.
Élevé dans le Sud, Mark Twain sympathisait naturellement avec les
Esclavagistes. En juin, il rejoignit les Sudistes dans le Missouri et
s’enrôla comme second lieutenant sous les ordres du général Tom Harris.
Sa carrière militaire ne dura que deux semaines. Après avoir échappé de
peu à l’honneur d’être capturé par le colonel Ulysse Grant, il donna sa
démission, prétextant une trop grande fatigue. Dans ses œuvres, Twain
n’a jamais parlé de cette courte expérience qu’avec ironie et il l’a
présentée souvent comme un épisode burlesque, mais si l’on en croit les
rapports officiels et la correspondance des généraux Sudistes, il se
serait très valeureusement conduit... Ce n’est donc pas le courage qui
lui manqua... Il vaut mieux penser que ses sympathies esclavagistes
n’étaient que superficielles et qu’en lui se cachaient des sentiments de
justice et d’humanité auxquels il se décida à obéir. C’est du reste ce
qui lui est arrivé constamment durant tout le reste de sa vie: jamais il
ne consentit à avouer les élans de son grand cœur et il cacha
constamment ses bonnes actions sous le voile de son ironie, masquant le
sanglot par le rire...
Mais revenons à la biographie. Son frère Orion, étant _persona grata_
auprès des ministres du Président Lincoln, réussit à se faire nommer
premier secrétaire du territoire de Névada. Il offrit aussitôt à son
cadet de l’accompagner en qualité de secrétaire privé, avec «rien à
faire, mais sans traitement». Les deux frères partirent ensemble et
firent un magnifique voyage à travers la Prairie.
Pendant toute une année, Mark Twain parcourut en explorateur et chasseur
les territoires avoisinant les mines d’argent de Humboldt et
d’Esmeralda. C’est à ce moment qu’il fit ses premiers débuts d’écrivain.
Il envoya quelques lettres au journal de la ville la plus proche, à
l’_Entreprise Territoriale_ de Virginia City. Cela attira l’attention
du propriétaire du journal, M. J. T. Goodman, qui lui demanda une
correspondance régulière. Les lettres du jeune Clemens firent une
certaine sensation... Il ne s’agissait alors que de l’organisation de
ces contrées incultes et non policées, mais dans ses lettres
hebdomadaires, Samuel Clemens disait si rudement leur fait aux
législateurs et aux aventuriers que, à chaque séance du Conseil d’État,
un nouveau scandale éclatait, chaque député se voyant véhémentement
accusé de quelque énormité... Voyant cela, le correspondant de
l’_Entreprise Territoriale_ redoubla ses coups et se décida à signer ses
chroniques; il adopta comme pseudonyme le cri par lequel on annonçait
autrefois la profondeur des eaux en naviguant sur le Mississipi: _Mark
three! Quarter twain! Half twain! Mark twain!_[A].
A cette époque le duel était fort répandu, et toujours sérieux. L’arme
était le revolver de marine Colt. Les adversaires étaient placés à
quinze pas et avaient chacun six coups; ils se blessaient presque
toujours mortellement. Or, Mark Twain, dont les articles suscitaient
beaucoup de colères, eut une querelle avec M. Laird, directeur du
journal l’_Union_ de Virginia City, et une rencontre fut jugée
nécessaire. Aucun des deux combattants n’était bien fort au revolver;
aussi se mirent-ils tous deux à s’exercer activement. Mark Twain
tiraillait dans les bois, sous la direction de son second, lorsqu’on
entendit les coups de feu de l’adversaire, qui s’exerçait non loin de
là. Le compagnon de Twain lui prit alors son arme et à trente mètres
abattit un oiseau... L’adversaire survint alors, vit l’oiseau, demanda
qui l’avait tué. Le second de l’humoriste déclara que c’était Twain...
et M. Laird, après quelques instants de réflexion, offrit des excuses
publiques.
Cet incident eut des conséquences importantes. Les duellistes étaient
pourchassés avec rigueur, et, apprenant qu’il était recherché par la
police, Twain dut fuir jusqu’en Californie. A San-Francisco, il trouva
un poste de rédacteur au _Morning Call_, mais ce travail routinier ne
lui convenait pas et il alla tenter la fortune auprès de mines d’or. Il
ne découvrit heureusement aucun filon précieux, et sut échapper à la
terrible fascination qui retient tant de milliers d’hommes dans les
abominables baraquements des placers. De retour à San-Francisco, trois
mois après, il écrivit encore quelques lettres à son ancien journal de
Virginie, puis accepta d’aller étudier la question de la culture de la
canne à sucre à Hawaï pour le compte du journal l’_Union_ de Sacramento.
Ce fut à Honolulu qu’il accomplit son premier exploit de journaliste. Le
clipper _Hornet_ avait fait naufrage et arrivait à Honolulu avec
quelques survivants qui avaient vécu de quelques boîtes de conserves
pendant quarante-trois jours. Mark Twain leur fit raconter leurs
aventures, travailla toute le nuit et envoya dès le lendemain à son
journal un merveilleux récit du naufragé. Ce récit arrivé le premier à
San-Francisco, fit sensation, et l’_Union_ en témoigna sa reconnaissance
à Mark Twain en décuplant ses honoraires ordinaires.
Après avoir passé six mois dans les îles Sandwich, Mark Twain revint en
Californie et fit sur son voyage quelques conférences qui furent bien
accueillies. En 1867, il se rendit dans l’Amérique Centrale, traversa
l’isthme de Panama, revint dans les États de l’Est et accepta
d’accompagner un pèlerinage de Quakers en Terre-Sainte, en qualité de
correspondant de l’_Alta California_ de San-Francisco. Il visita alors
les principaux ports Méditerranéens et la Mer Noire. C’est de ce voyage
qu’est née la principale inspiration des _Innocents à l’Étranger_, le
livre qui assura la célébrité de Mark Twain. Il avait déjà écrit, il est
vrai, la _Grenouille Sauteuse_, cette histoire d’une bonne farce bien
yankee, mais ce fut cette peinture des _Innocents à l’Étranger_ qui
éveilla l’attention. Un critique digne de foi affirme que les cent mille
exemplaires--auxquels rêve tout romancier--se vendirent en un an.
Les quatre années suivantes furent consacrées à des tournées de
conférences: travail désagréable, mais lucratif. Mark Twain a toujours
eu horreur de s’exhiber sur une plate-forme quelconque, et cependant
c’est à cet exercice qu’il dut de gagner si vite la faveur du public. Il
fit partie, avec Henry Ward Beecher, d’un petit groupe d’hommes que
chaque municipalité de petite ville recherchait à tout prix et dont le
nom seul assurait la réussite d’une série de conférences.
La tournée qui comprenait la Cité des Quakers eut un résultat heureux et
important. Par son frère, qui faisait partie de la bande, M. Samuel
Clemens fit la connaissance de Miss Olivia L. Langdon, et il en résulta,
en février 1870, le plus gentil mariage que l’on puisse rêver. Quatre
enfants naquirent de cette union. Le premier ne vécut que deux ans. Le
second, une fille, Suzanne-Olivia, douée d’une intelligence remarquable,
mourut à l’âge de vingt-quatre ans. Deux autres filles naquirent en 1874
et en 1880. L’une d’elles, qui avait toujours vécu avec son père, est
morte dans son bain en 1909, moins d’un an avant Mark Twain lui-même.
Après son mariage, Twain résida d’abord à Buffalo, dans une propriété
que M. Langdon avait donnée à sa fille en cadeau de noces. Il acheta une
part d’administrateur dans un journal quotidien, l’_Express de Buffalo_,
auquel il collabora activement. Mais ce travail au jour le jour ne lui
convenait pas et ce fut là sa dernière incursion dans le domaine du
journalisme. Au bout d’une année, il renonça à ses fonctions; désormais
assuré de gagner tout l’argent qu’il voudrait en écrivant à sa
fantaisie, il se vit libre de choisir le moment et le lieu de ses
travaux.
Il y avait alors à Hartford un petit milieu littéraire très intéressant.
Cette petite ville, fort pittoresque et très tranquille, avait attiré
auprès d’elle quelques hommes d’élite, et son charme captiva le célèbre
humoriste. Il s’y établit en octobre 1871 et bientôt après y bâtit une
maison dont on parla beaucoup aux États-Unis. C’est qu’elle avait été
bâtie selon des plans tout nouveaux et qu’elle devait servir de
protestation contre le mauvais goût de l’architecture domestique en
Amérique. Pendant plusieurs années, cette maison fut un objet
d’étonnement pour le touriste ingénu. Le simple fait que ses chambres
fussent disposées pour la commodité de ceux qui devaient les occuper,
que ses fenêtres, ses vérandas, ses tourelles fussent construites en vue
du confort et de la beauté, eut le don de réveiller l’apathie des
critiques et de causer de grandes discussions dans tous les journaux et
dans toutes les revues des États-Unis, à propos de ce qu’on appelait «la
nouvelle farce de Mark Twain».
Mais avec le travail et le succès, le tempérament littéraire de Mark
Twain achevait de se développer. Il publia _Roughing It_, qu’il avait
écrit en 1872 et dont le succès égala presque celui des _Innocents_.
C’était encore un simple récit humoristique des expériences personnelles
de l’auteur, mais il y ajoutait cette fois de brillantes descriptions.
Avec l’_Age d’Or_ qui parut la même année et qu’il avait écrit en
collaboration avec Charles Dudley Warner, l’humoriste commença à se
transformer en philosophe. _Tom Sawyer_, qui parut en 1876, est une
piquante étude psychologique, et le roman qui lui fait suite,
_Huckleberry Finn_ (publié neuf ans plus tard), est une étude fort
émouvante du développement progressif d’une âme inculte et fruste. _Le
Prince et le Pauvre_ (1882), _Un Yankee à la Cour du Roi Arthur_ (1890)
et _Pudd’nhead Wilson_ (1893) sont tout vibrants de sympathie, de
tendresse et de délicate sentimentalité, l’humour y occupe une place
inférieure, et c’est ce qu’on ne sait pas assez en France, bien que Mark
Twain n’ait jamais écrit un livre d’où l’humour fût totalement absent.
En 1894 et 1895 parut en périodique un livre anonyme intitulé:
_Souvenirs personnels sur Jeanne d’Arc_. La plupart des critiques
l’attribuèrent à M. X. ou à M. Y... Aucun ne songea à Mark Twain, et
pourtant ce livre était bien caractéristique, à chaque page se
manifestait cette tranquille audace du grand homme qui savait si bien
parler en riant des choses les plus respectables et les plus tristes
sans jamais tomber dans la trivialité. Cette œuvre marque une date dans
la vie littéraire de Mark Twain, il y fait preuve d’une puissance
d’émotion qu’on n’aurait jamais soupçonnée chez l’auteur de la
_Grenouille Sauteuse_. Dans les _Innocents_ même Twain n’avait que de
l’esprit, maintenant il a du cœur, il a de l’âme.
Et à côté de ce développement moral, se manifeste aussi un développement
intellectuel. Le Mark Twain des _Innocents_ avait le regard perçant et
observateur; il savait trouver des mots drôles et des saillies
spirituelles, mais il avouait franchement qu’il ne savait pas «ce que
diable pouvait bien être la Renaissance». Après les _Souvenirs
personnels sur Jeanne d’Arc_, l’humoriste bruyant des premières années
est devenu un lettré accompli et un écrivain à qui l’Europe ne peut plus
guère offrir de surprises.
En 1873, Mark Twain passa plusieurs mois en Écosse et en Angleterre, et
fit quelques conférences à Londres. Il revint en Europe en 1878, et y
passa un an et demi. A son retour, il publia, presque coup sur coup:
_Une promenade à l’Étranger_, _le Prince et le Pauvre_, _la Vie sur le
Mississipi_ et _Huckleberry Finn_. Il faut noter que ce dernier livre,
qui est d’une très haute portée morale, fut d’abord mal accueilli, sinon
par le public, du moins par les libraires, qui le déclarèrent immoral.
Jusqu’alors, la fortune avait constamment souri aux entreprises de
Twain. On le citait--avec envie--comme un exemple de littérateur
millionnaire qui dédaigne les efforts des débutants pauvres et ne se
soucie plus de ce qu’on peut dire ou ne pas dire de lui. Mais, à ce
moment commencèrent des spéculations malheureuses, qui finirent par
emporter tout le fruit de son pénible labeur et le laissèrent chargé de
dettes contractées par d’autres. En 1885, il avait commandité la maison
d’édition Charles L. Webster et Cⁱᵉ à New-York. Les affaires de cette
maison commencèrent brillamment. Elle édita les _Mémoires du Général
Grant_, dont six cent mille exemplaires se vendirent en peu de temps.
Le premier chèque reçu par les héritiers de Grant fut de 150.000
dollars, et quelques mois après, ils en reçurent un autre de 200.000
dollars. C’est, croyons-nous, le chèque le plus considérable qui ait
jamais été payé pour un seul ouvrage. Pendant ce temps, M. Clemens
dépensait de fortes sommes à la fabrication d’une machine typographique
qui devait faire merveille. A l’essai, cette machine fonctionna très
bien, mais elle était trop compliquée et coûteuse pour devenir d’un
usage courant, et, après avoir dépensé toute une fortune entre 1886 et
1889 à réaliser ce rêve, Mark Twain dut y renoncer. Après cela, la
maison Webster, mal dirigée, fit faillite; Twain sacrifia encore 65.000
dollars pour essayer de la sauver. Il n’y réussit pas et se trouva enfin
engagé pour 96.000 dollars dans le passif de cette maison.
En 1895 et 1896, il fit le tour du monde, et son récit de voyage,
_Following the Equator_, paya toutes les dettes dont il avait assumé la
responsabilité. De 1897 à 1899, il parcourut l’Angleterre, la Suisse et
l’Autriche. Il se plut beaucoup à Vienne, où on voulait le retenir. Il y
fut témoin de quelques événements intéressants. Il se trouvait au
Reichsrath autrichien en cette séance mémorable qui fut violemment
interrompue par l’arrivée de soixante agents de police venus pour
arrêter seize membres de l’opposition. Il paraît que cet événement,
unique dans les annales parlementaires, l’impressionna vivement.
Après être demeuré plusieurs années en Amérique, Mark Twain,
septuagénaire, revint encore en Europe: c’était pour être solennellement
reçu docteur de l’Université Anglaise, en même temps que Rudyard
Kipling. En 1909, la mort de sa fille l’affecta beaucoup, et depuis
lors, souffrant d’une maladie de cœur, que l’abus du cigare ne
contribuait pas à guérir, Mark Twain languit et s’éteignit enfin, à
l’âge de soixante et quinze ans, le 20 avril 1910.
Nous laissons aux critiques autorisés le soin d’apprécier comme il
convient l’œuvre littéraire de Mark Twain: nous nous sommes bornés à
donner ici une esquisse biographique du célèbre humoriste, mais, pour
conclure, nous demandons la permission de protester contre les jugements
hâtifs portés par plusieurs auteurs des notices nécrologiques
consacrées à Mark Twain: est-il vrai que Mark Twain n’a été qu’une sorte
de bouffon grossier et sans art, qu’un pince-sans-rire flegmatique,
brutal amateur de lourdes plaisanteries?
Oui, Mark Twain a été cela, au début de sa carrière littéraire, et il
faut se rappeler qu’alors il venait d’être pilote sur le Mississipi, et
qu’il s’adressait à un public de pionniers et de rudes fermiers. Mais à
mesure que les années passaient, le talent de Twain s’affinait, son gros
rire s’atténuait, sa sensibilité, plus cultivée, vibrait chaque jour
davantage, et le joyeux conteur de bonnes farces était devenu, vers
soixante ans, un psychologue averti et un peintre attendri des plus
fines nuances du sentiment. Nous pourrions citer ici, à l’appui de ces
affirmations, plusieurs nouvelles toutes pénétrées de pitié et de
tendresse, telles que _Mémoires d’une Chienne_, _Enfer ou Paradis?_
etc... Dickens ou Daudet auraient pu signer ces pages émouvantes, mais
le génie de Twain s’est élevé plus haut encore, et dans _le Journal
d’Ève_, qui est un recueil des toutes premières impressions d’Ève au
paradis terrestre, il a atteint la perfection d’Homère ou de La
Fontaine. Ce petit chef-d’œuvre (qui mériterait d’être édité à part avec
les suggestives illustrations qui l’accompagnent dans le texte anglais)
est une merveille de grâce et d’esprit. Tout y est souple, aisé,
souriant, léger et tendre, et nous ne croyons pas exagérer en disant
qu’après avoir lu le _Journal d’Ève_, c’est à Voltaire ou à Anatole
France que l’on se sent contraint de comparer le spirituel humoriste
américain. Joignons-nous donc de tout cœur à ses compatriotes pour
déplorer la perte de ce grand homme.
RIGHT
MICHEL EPUY.