XXVII

Elle n'était pas femme à s'endormir dans le succès et à attendre

patiemment que Léon fût disposé à réaliser l'engagement tacite qu'elle

avait eu tant de peine à lui arracher.

Il pouvait réfléchir lorsqu'il serait de sang-froid et revenir alors sur

cet engagement.

D'autre part il y avait à craindre que ses parents n'intervinssent

auprès de lui, soit en accourant eux-mêmes d'Amérique, soit en faisant

agir un homme d'affaires habile, et qu'ils n'arrivassent ainsi à changer

sa résolution, qui n'était pas assez ferme pour qu'on pût avoir pleine

confiance en elle.

Dans ces circonstances, le mieux était donc de ne pas perdre une minute

et de faire célébrer aussi promptement que possible le mariage

religieux.

Elle savait que les mariages de ce genre se font facilement et

rapidement en Amérique, mais elle ignorait en quoi consistaient au juste

cette facilité et cette rapidité. On lui avait dit que l'acte de

naissance et l'acte de baptême étaient les seules pièces qu'on exigeait;

cela était-il vrai? Était-il vrai aussi que les délais entre la demande

et la célébration étaient insignifiants? Elle voulait mieux que des

on-dit plus ou moins vagues; c'était des certitudes qu'il lui fallait.

Le lendemain matin, alors que Léon était encore au lit, elle sortit

«pour aller remercier le bon Dieu; son absence ne serait que de quelques

minutes, le temps d'aller à l'église la plus voisine, et elle revenait».

Ce fut en effet à l'église catholique la plus rapprochée qu'elle se fit

conduire; mais, au lieu de remercier le bon Dieu, elle entra à la

sacristie et demanda si elle pouvait parler à un prêtre qui fût Français

ou qui entendît le français. À ces mots, un prêtre qui arrangeait des

surplis dans un tiroir lui répondit avec un accent étranger

très-prononcé qu'il était à sa disposition.

Il se préparait à entrer dans l'église, croyant qu'il s'agissait d'une

confession, quand elle le retint: elle venait lui demander un conseil

pour un mariage; et alors, dans un coin de la sacristie, elle lui

raconta l'histoire qu'elle avait préparée.

Elle venait d'arriver à New-York avec son fiancé, et ils étaient pressés

de partir pour l'Ouest; mais avant ils voulaient faire bénir leur union

par l'Église, si toutefois on ne leur imposait pas de trop longs délais;

car si ces délais devaient les retenir à New-York, ils seraient obligés

de se mettre en route avant d'avoir reçu le sacrement du mariage, ce qui

serait une grande douleur pour leurs âmes chrétiennes: elle désirait

donc qu'on abrégeât ces délais autant que possible; elle était disposée

à payer toutes les dispenses nécessaires, et de plus à faire à la

chapelle de la très-sainte Vierge un cadeau proportionné au service

qu'on lui aurait rendu.

L'entretien fut long et Cara le fit sans cesse revenir sur ce point

décisif qu'il fallait pour leur salut qu'on les mariât avant leur départ

pour l'Ouest. Mais le succès dépassa ses espérances, car le prêtre

consentit à les marier à l'instant même, s'ils avaient les pièces

exigées pour le mariage. Elle crut avoir mal entendu ou que le prêtre

l'avait mal comprise, et elle recommença ses explications. Le prêtre,

après l'avoir patiemment écoutée, lui répéta ce qu'il lui avait déjà

dit. Elle eut peur alors qu'un tel mariage ne fût pas valable; mais le

prêtre lui assura qu'il était au contraire indissoluble. Elle pouvait

donc se présenter avec son fiancé quand elle le voudrait; ce jour même,

le lendemain, et après s'être l'un et l'autre confessés, ils seraient

mariés; ils n'auraient pas besoin d'amener des témoins, on leur en

fournirait: un bedeau et un enfant de choeur rempliraient cet office.

Tout autre qu'un prêtre lui eût tenu ce langage, elle eût cru qu'on se

moquait d'elle; mais ces paroles étaient évidemment sérieuses; il ne lui

restait donc qu'à profiter de ce qu'elle venait d'apprendre et au plus

vite; elle remercia ce prêtre si complaisant et lui dit qu'elle allait

revenir bientôt avec son fiancé.

Avant de rentrer à l'hôtel, elle s'arrêta chez un bijoutier et elle

acheta un anneau ainsi qu'une pièce de mariage.

Arrivée à l'hôtel, elle garda sa voiture, puis rapidement elle monta à

la chambre de Léon; il était en train de s'habiller.

--Veux-tu mettre une redingote, lui dit-elle.

--Pourquoi ne veux-tu pas que je garde cette jaquette: je serai plus à

mon aise.

--Parce que nous allons nous marier, et je ne voudrais pas que tu fusses

en jaquette, cela me serait un mauvais souvenir.

--Nous marier! s'écria-t-il en riant.

Mais elle prit ses grands airs, et dignement elle lui raconta ce que le

prêtre de Saint-François venait de lui apprendre: ils étaient attendus;

elle avait promis de revenir avant une demi-heure.

Tout en parlant, elle changeait de robe et prenait une toilette noire,

simple et sévère.

--Eh bien? dit-elle.

--Mais un pareil mariage est absurde, dit Léon, il ne vaut rien.

--Que t'importe? ne t'inquiète pas de cela; dis-moi que tu reviens sur

ce que tu m'as promis hier, que tu ne veux plus ce que tu as voulu, que

j'ai eu tort d'avoir foi en toi, je comprendrai tout cela; mais ne dis

pas que ce mariage est absurde; s'il l'est, c'est une raison précisément

pour qu'il ne te fasse pas peur, puisqu'il ne t'engagera à rien; s'il ne

l'est pas, ce que j'espère, ce que je crois, pourquoi le refuserais-tu

aujourd'hui quand tu l'as accepté hier?

Il n'y avait pas à répondre, ou plutôt il y avait trop de choses à

répondre.

La cérémonie fut bâclée en peu de temps; ils signèrent sur un registre,

un vieux bedeau de quatre-vingts ans et un enfant de choeur de treize

ou quatorze ans signèrent après eux, puis le prêtre qui avait célébré la

messe signa à son tour;--ils étaient mariés.

Dans un rêve, les événements n'auraient pas marché plus vite.

Était-ce possible?

Précisément parce que la validité d'un mariage conclu dans ces

conditions paraissait plus que douteuse à Léon, il voulut faire quelque

chose de positif et de solide pour Hortense.

Après leur déjeuner, il la fit monter en voiture avec lui, et il dit au

cocher de les conduire dans Broadway à un numéro qu'il lui indiqua.

--Où allons-nous? demanda-t-elle.

--Tu vas le voir.

Ils s'arrêtèrent à la porte d'une Compagnie d'assurances sur la vie, et

là, tout aussi promptement qu'à l'église Léon conclut une assurance en

vertu de laquelle la compagnie s'engageait à payer à madame Hortense

Binoche, sa femme, si elle lui survivait et après son décès la somme de

cinquante mille dollars.

Quand Léon eut payé la première prime, il montra son portefeuille à

Hortense, il ne lui restait que quelques billets.

--Voilà toute ma fortune, dit-il assez gaiement.

Et il lui raconta comment le crédit qui lui avait été ouvert avait été

presque aussitôt supprimé.

--Ce qui est à la femme, dit-elle, est aussi au mari, nous partagerons,

et comme avec ce que j'ai apporté nous ne sommes pas tout à fait à sec,

nous nous en irons, si tu le veux bien, visiter les grands lacs et le

Canada, cela vaut bien la banale promenade des jeunes mariés en Suisse

ou en Italie.

Trois jours après le départ de Léon et de Cara, madame Haupois-Daguillon

débarquait à New-York et descendait à l'hôtel que son fils venait de

quitter.

Elle accourait ayant tout quitté, tout bravé pour le sauver, mais elle

arrivait trop tard: parti pour l'Ouest, où? on n'en savait rien, pour

l'Ouest avec milady. Il n'y avait pas à le chercher, ni à courir après

lui. Où le trouver? et d'ailleurs comment l'arracher à cette femme?

Cependant ce voyage de madame Haupois-Daguillon ne fut pas complétement

inutile; grâce au consul, pour qui elle avait une lettre de

recommandation, grâce à un homme d'affaires actif et intelligent avec

qui on la mit en relations, elle apprit, avant de se rembarquer pour

l'Europe, que Léon s'était marié à l'église Saint-François devant l'abbé

O'Connor, avec la demoiselle Hortense Binoche.

Marié! Lui, son fils!

Marié avec cette femme, une fille!

Léon et Cara employèrent trois mois à visiter la région des grands lacs

et à descendre le Saint-Laurent; c'était un vrai voyage de noces; jamais

on n'avait vu jeunes mariés plus tendres; cependant il y avait des

heures où le mari paraissait sombre et préoccupé; quant à la femme, elle

était radieuse, tout lui plaisait, la séduisait, l'enchantait.

Enfin ils s'embarquèrent à Québec pour Glasgow, et ce fut seulement

après une promenade en Écosse, non moins sentimentale que celle du

Canada, qu'il rentrèrent à Paris.

Une surprise,--cruelle pour Cara,--les y attendait; le concierge de la

rue Auber remit à Léon toute une liasse de papiers timbrés.

De la lecture de ces assignations, il résultait que M. et madame

Haupois-Daguillon demandaient au tribunal de la Seine la nullité d'un

prétendu mariage conclu par leur fils, Léon Haupois-Daguillon, avec une

demoiselle Hortense Binoche, devant un prêtre de l'église de

Saint-François, à New-York (États-Unis), lequel mariage n'avait été

précédé d'aucune publication, et avait été fait sans le consentement des

père et mère du marié; qu'aux termes de l'article 182 du Code civil, le

mariage ainsi contracté était nul, et qu'il importait aux demandeurs de

ne pas laisser écouler le délai prévu par l'article 183 du même Code

pour porter leur action en nullité devant la justice.

Faisant un rouleau de toutes ces paperasses, Léon les porta

immédiatement chez Nicolas pour savoir ce qu'il devait faire; l'avis de

l'avocat fut qu'il n'y avait absolument rien à faire et qu'il était

inutile de se défendre, attendu qu'il n'y avait pas un tribunal en

France qui ne prononcerait la nullité d'un mariage conclu dans de

semblables conditions: une seule chose était possible, c'était

d'adresser des sommations respectueuses aux parents et, après les délais

légaux et les formalités en usage, de précéder à un nouveau mariage.

--Il n'y a que cela de pratique, dit Nicolas, et c'est le conseil que je

vous donne si toutefois vous voulez de nouveau et toujours vous marier.

Comme Léon s'en revenait rue Auber et passait sur la place de la

Madeleine, il aperçut une dame en grand deuil qui traversait le

boulevard comme pour entrer à l'église; cette dame ressemblait d'une

façon frappante à sa mère: même tournure, même taille, même démarche,

c'était à croire que c'était elle.

Mais cette pensée ne se fut pas plus tôt présentée à son esprit qu'il la

chassa: cela n'était pas possible, c'était sa vision intérieure qu'il

voyait; sa mère n'était pas en deuil.

De qui serait-elle en deuil?

Il regarda plus attentivement; une voiture ayant barré le passage à

cette dame, celle-ci s'arrêta et tourna à demi la tête du côté de Léon.

C'était-elle! le doute n'était pas possible, c'était bien elle; mais

alors que signifiait ce deuil?

Instinctivement et sans réfléchir il traversa le boulevard en courant.

Quand il rejoignit madame Haupois-Daguillon, elle atteignait les

premières marches de l'escalier.

--Mère? s'écria-t-il d'une voix étouffée.

Elle se retourna et en l'apercevant tout près d'elle elle recula.

--En deuil, dit-il, tu es en deuil, de qui?

Elle le regarda un moment.

--De mon fils, dit-elle.

Et elle continua de gravir l'escalier sans se retourner, le laissant

écrasé, suffoqué.

Cara · 第 64 / 75 题