XXV

Les deux vapeurs le _Pacific_ et le _Labrador_ courent à toute vitesse

sur l'Océan; l'un est sorti du canal de Saint-Georges, l'autre de la

Manche; les mêmes eaux les portent, et, dans l'air frais et pur

qu'aucunes souillures terrestres ne ternissent, leurs fumées noires

tracent la ligne qu'ils suivent.

Sur le pont du _Labrador_ une femme à la toilette élégante, une

Parisienne, Cara, une jumelle de courses à la main, sonde les

profondeurs vaporeuses de l'horizon, et quand passe un officier elle lui

demande, mais sans préciser la question; si tous les vapeurs partis

d'Europe le samedi pour l'Amérique suivent la même route.

Sur le pont du _Pacific_, Léon regarde aussi la mer, mais il ne cherche

rien à l'horizon; que lui importe que tel navire soit ou ne soit pas en

vue; s'il promène les yeux çà et là, c'est en rêvant mélancoliquement.

Depuis longtemps il n'avait pas eu une heure de solitude et de liberté;

il avait été si bien pris, si étroitement enveloppé par Cara, qu'il

avait peu à peu cessé de s'appartenir, pour lui appartenir à elle,

n'ayant pas une pensée, une sensation, un sentiment qui lui fussent

propres ou personnels, tous lui étaient suggérés par elle, ou tout au

moins étaient partagés avec elle. On ne se dégage pas facilement d'une

pareille absorption, on ne s'affranchit pas comme on veut d'une pareille

servitude, car ce n'est pas seulement le corps qui se façonne par

l'habitude, l'esprit et le coeur se modifient tout aussi aisément, tout

aussi rapidement, et ce n'est pas du jour au lendemain qu'ils reprennent

leur personnalité: seul sur ce navire il ne sentait en lui qu'un vide

douloureux, une tristesse vague, que l'ennui de la vie à bord et la

monotonie du spectacle de la mer roulant continuellement une longue et

grosse houle rendaient encore plus pesants. À qui parler? L'oreille qui

l'écoutait ordinairement ne pouvait l'entendre, les yeux dans lesquels

il cherchait l'accord de sa pensée ne pouvaient lui répondre.

Mais peu à peu il se laissa gagner par le charme mélancolique du voyage,

la monotonie même des choses qui l'entouraient le pénétra, la répétition

régulière de ce qui se passait sous ses yeux lui offrit un certain

intérêt, et de nouvelles habitudes vinrent insensiblement remplacer

celles qui avaient été si brusquement rompues par son départ.

D'ailleurs la vie même du bord avait pris une activité pour l'équipage

et pour les passagers un intérêt qu'elle n'avait pas pendant les

premières journées où l'on s'éloignait de l'Europe; on approchait de

Terre-Neuve, de ce que les marins appellent les bancs, et c'est toujours

le moment critique de la traversée.

La température s'était refroidie, l'air s'était obscurci, et l'on avait

rencontré de grands icebergs qui, descendant du pôle, s'en venaient

fondre dans les eaux chaudes du _Gulf Stream_; plusieurs fois le vapeur

avait brusquement viré de bord, changeant sa route pour ne pas aller

donner contre ces écueils flottants, s'ouvrir et couler bas. Puis

d'épais brouillards, plus froids que la neige avaient enveloppé le

navire, et jour et nuit le sifflet d'alarme, par des coups stridents,

avait averti les autres navires qui pouvaient se trouver sur son chemin.

--Coulerons-nous ceux que nous rencontrerons, serons-nous coulés par

eux?

De pareilles questions discutées avec les officiers qui, dans leurs

caoutchoucs couverts de givre et la barbe prise en glace, arpentent le

pont, sont faites pour distraire l'esprit et susciter l'émotion.

Quand Léon débarqua à New York, son état moral ne ressemblait en rien à

celui dans lequel il se trouvait lorsqu'il s'était arraché des bras de

Cara à la gare du Nord.

Si son père et sa mère, si Byasson avaient pu le voir, ils auraient cru

que les espérances du fonctionnaire de la préfecture de police étaient

en train de se réaliser: la puissance de l'accoutumance était

considérablement affaiblie, et il ne faudrait pas bien des journées de

voyage encore sans doute pour qu'elle fût tout à fait détruite. Alors,

que resterait-il de cette liaison? Ne verrait-il pas Cara ce qu'elle

était réellement?

Avant son départ de Paris il avait été convenu qu'il descendrait au

grand hôtel de la cinquième avenue, et c'était là qu'on devait lui

envoyer des dépêches, s'il était besoin qu'on lui en envoyât; en tout

cas, c'était là qu'on devait lui adresser ses lettres.

De dépêches, il n'en attendait point; loin de s'aggraver l'état de sa

mère avait dû s'améliorer, et il n'y avait pas à craindre qu'Hortense

fût malade; triste, oui, ennuyée, mais non malade. Ce ne fut donc que

par une sorte d'acquit de conscience qu'il demanda s'il n'y avait pas de

dépêche à son nom.

Grande fut sa surprise, profonde fut son angoisse lorsqu'on lui en remit

une, et sa main trembla en l'ouvrant:

«Arriverai par _Labrador_ peu après toi; n'écris à personne, ne

télégraphie pas sans nous être vus.

«HORTENSE.»

Il resta stupéfait.

Que se passait-il? Pourquoi cette dépêche? Pourquoi ce voyage? Pourquoi

ne devait-il pas écrire? Pourquoi ne devait-il pas télégraphier?

Toutes ces questions se pressaient dans sa tête troublée sans qu'il leur

trouvât une réponse satisfaisante ou raisonnable.

Cette dépêche, en plus de l'inquiétude qu'elle lui causa, n'eut qu'un

résultat, qui fut de lui imposer le souvenir de Cara; il ne vit plus

qu'elle, il ne pensa plus qu'à elle, il fut à elle comme s'il était

encore à Paris et comme s'il venait de la quitter.

Pourquoi arrivait-elle?

Était-elle jalouse?

Il n'y avait guère que cette explication qui parût sensée, et encore

avait-elle un côté absurde: une femme jalouse n'envoie pas une dépêche à

celui qu'elle soupçonne.

Il se rendit au bureau de la compagnie transatlantique française pour

savoir quand devait arriver le _Labrador_; on lui répondit que, parti du

Havre le samedi, il était attendu d'un moment à l'autre.

Ainsi Hortense avait quitté le Havre le jour où lui-même s'embarquait à

Liverpool: c'était là un fait qui rendait ce mystère de plus en plus

inextricable.

Le mieux était donc d'attendre sans chercher à comprendre ce qui

échappait à des conjectures raisonnables.

Et, en attendant, il se fit conduire chez le banquier où sa mère lui

avait ouvert un crédit; cela occuperait son temps et calmerait son

impatience, cela le distrairait de voir Wallstreet, le quartier de la

finance.

Il fit passer sa carte à ce banquier qui, depuis longtemps, était en

relation d'affaires avec la maison Haupois-Daguillon. Celui-ci le reçut

plus que froidement. Alors Léon parla de son crédit.

Sans répondre, le banquier prit une dépêche dans un tiroir et la lui

présenta; elle était en français et ne contenait que quelques mots:

«Considérez lettre du 5 courant comme non avenue et ouverture de crédit

annulée.

«Haupois-Daguillon.»

C'était marcher de surprise en surprise; mais, si la première était

stupéfiante, celle-là en plus était outrageante.

C'était sa mère qui annulait, par une dépêche adressée à son banquier

et non à lui-même, le crédit qu'elle lui avait ouvert avant son départ,

gracieusement, généreusement, sans même qu'il le demandât, et d'une

façon beaucoup plus large qu'il ne paraissait nécessaire.

Évidemment c'était quand sa mère avait appris le départ d'Hortense,

qu'elle avait envoyé une dépêche; mais alors, pourquoi l'avoir adressée

au banquier et non à lui? il y avait là une marque de méfiance qui lui

causa une profonde blessure, aussi cruelle que l'avait été celle faite

par la demande de conseil judiciaire.

Qu'elle crût qu'il l'avait trompée en se faisant accompagner par

Hortense dans ce voyage, cela il l'admettait et il ne pouvait pas trop

se fâcher de cette absence de confiance; mais qu'elle le supposât

capable de s'approprier indélicatement un argent qu'on lui refusait,

cela malgré ses efforts pour se calmer, l'exaspérait et lui donnait la

fièvre.

Ce fut dans ces dispositions qu'il attendit que le _Labrador_ arrivé,

mais retenu à la quarantaine, pût débarquer ses passagers.

Si Hortense ne pouvait pas lui apprendre ce qui avait inspiré la dépêche

au banquier, au moins elle lui expliquerait ce qui avait nécessité son

voyage; il n'aurait plus à aller d'une interrogation à une autre, les

brouillant, les enchevêtrant et n'arrivant à rien.

De loin il l'aperçut, appuyée sur le bastingage, lui faisant des signes

avec son mouchoir.

Enfin elle mit le pied sur le pont volant et, se faufilant au milieu des

passagers qui ne se hâtaient point, n'étant attendus par personne, elle

arriva à Léon, et émue, palpitante, elle se jeta dans ses bras.

Cara · 第 62 / 75 题