Elle le retint

--Un seul mot.

--Mais....

--Mieux vaut le dire tout de suite que plus tard, puisqu'il est

douloureux et qu'il doit être dit: ces affaires sont embarrassées ...

très-embarrassées; nous avons des dettes qui certainement dépasseront

notre avoir; de combien, je ne sais, car mon pauvre papa, pour ne pas

m'effrayer, ne me disait pas tout; mais enfin ces dettes se révéleront

assez lourdes, je le crains: qu'il soit bien entendu que je veux

qu'elles soient toutes payées.

--C'est bien ainsi que je le comprends.

--On n'est pas la fille d'un magistrat sans entendre parler des choses

de la loi; j'ai des droits à faire valoir comme héritière de ma mère;

j'abandonne ces droits, j'abandonne tout, je consens à ce que tout ce

que je possède soit vendu pour que ces dettes soient payées.

Mais Léon ne partit pas le soir pour Rouen comme il le désirait, car il

trouva rue Royale une dépêche de son père annonçant son arrivée à Paris

pour le soir même.

Ce que Léon voulait en se rendant à Rouen, c'était prendre connaissance

des affaires de son oncle, et dire aux créanciers qui allaient s'abattre

menaçants qu'ils n'avaient rien à craindre, qu'ils seraient payés

intégralement et qu'il le leur garantissait, lui Léon Haupois-Daguillon,

de la maison Haupois-Daguillon de Paris.

Son père à Balaruc, cela lui était facile, il n'avait personne à

consulter, il agissait de lui-même, dans le sens qu'il jugeait

convenable.

Mais l'arrivée de son père à Paris changeait la situation.

Il fallait laisser à celui-ci le plaisir de sa générosité envers cette

pauvre Madeleine; cela était convenable, cela était juste, et, de plus,

cela était, jusqu'à un certain point, habile; on s'attache à ceux qu'on

oblige; le service rendu serait un lien de plus qui attacherait son père

à Madeleine; il l'aimerait d'autant plus qu'il aurait plus fait pour

elle.

C'était par le train de six heures que M. et madame Haupois-Daguillon

devaient arriver à la gare de Lyon. À six heures moins quelques minutes,

Léon les attendait à la porte de sortie des voyageurs. Tout d'abord il

avait pensé à demander à Madeleine si elle voulait l'accompagner, ce qui

eût été une prévenance à laquelle son père et sa mère auraient été

sensibles; mais la réflexion l'avait fait vite renoncer à cette idée; il

ne pouvait pas, à Paris, sortir seul avec Madeleine.

De la gare de Lyon à la rue de Rivoli, le temps se passa pour M. et

madame Haupois en questions, pour Léon en récit.

Il y avait une demande qu'il attendait et pour laquelle il avait préparé

sa réponse: «Comment était-il arrivé à Saint-Aubin juste au moment de la

mort de son oncle?»

Ce fut sa mère qui la lui posa:

Son explication fut celle qu'il avait déjà donnée à Madeleine: le

médecin de Rouen qu'il rencontre par hasard et qui le prévient que son

oncle est menacé de devenir aveugle.

Cette histoire du médecin avait l'inconvénient de ne pas expliquer la

lettre de son oncle; mais devait-on supposer que Savourdin parlerait de

cette lettre? Cela n'était pas probable; si contre toute attente le

vieux caissier en parlait, il serait temps alors de l'expliquer d'une

façon telle quelle.

Élevé par un père et une mère qui l'aimaient, Léon n'avait pas été

habitué à mentir, aussi se serait-il assez mal tiré de son récit fait

dans le calme et en tête à tête avec ses parents; mais en voiture, au

milieu du bruit et des distractions, il en vint à bout sans trop de

maladresse.

En entrant dans le salon où Madeleine se tenait, M. Haupois-Daguillon

ouvrit ses bras à sa nièce et l'embrassa tendrement.

Puis après l'oncle vint la tante.

Mais ce fut plutôt en père et en mère qu'ils l'accueillirent qu'en oncle

et en tante.

Madame Haupois-Daguillon eut soin d'ailleurs de bien marquer cette

nuance:

--Désormais cette maison sera la tienne, lui dit-elle, et tu trouveras

dans ton oncle un père, dans Léon un frère; pour moi tu peux compter sur

toute ma tendresse.

Madeleine était trop émue pour répondre, mais ses larmes parlèrent pour

elle.

Madame Haupois Daguillon était depuis trop longtemps éloignée de sa

maison de commerce pour ne pas vouloir reprendre dès le soir même les

habitudes de toute sa vie; aussi, malgré les fatigues d'un voyage de

vingt-deux heures, voulut-elle, après le dîner, aller coucher rue

Royale.

--Je vais t'accompagner, lui dit son fils.

À peine dans la rue, Léon se pencha à l'oreille de sa mère:

--Comment trouves-tu Madeleine? lui demanda-t-il.

L'intonation de cette question était si douce, que madame

Haupois-Daguillon s'arrêta surprise et, s'appuyant sur le bras de son

fils, elle força celui-ci à la regarder en face:

--Pourquoi me demandes-tu cela? lui dit-elle.

--Mais pour savoir ce que tu penses maintenant de Madeleine, que tu

n'avais pas vue depuis deux ans.

--Et pourquoi tiens-tu tant à savoir ce que je pense de Madeleine?

--Pour une raison que je te dirai quand tu auras bien voulu me répondre.

Ces quelques paroles s'étaient échangées rapidement; la voix du fils

était émue; celle de la mère était inquiète.

Cependant tous deux avaient pris le ton de l'enjouement.

--Sur quoi porte ta question? demanda madame Haupois-Daguillon, qui

paraissait vouloir gagner du temps et peser sa réponse avant de la

risquer.

--Comment sur quoi? Mais sur Madeleine, puisque c'est d'elle que je te

parle.

--J'entends bien, mais toi aussi tu m'entends bien; tu me demandes

comment je trouve Madeleine; est-ce de sa figure que tu parles? de son

esprit, de son coeur, de son caractère?

--De tout.

--Quand je voyais Madeleine, elle était une bonne petite fille,

intelligente.

--N'est-ce pas?

--Douce de caractère et d'humeur facile.

--N'est-ce pas? et pleine de coeur.

--Elle était tout cela alors, mais ce qu'elle est maintenant je n'en

sais rien; deux années changent beaucoup une jeune fille.

--Assurément, mais moi qui, depuis dix jours, vis près d'elle, je puis

t'assurer que, s'il s'est fait des changements dans le caractère de

Madeleine, ils sont analogues à ceux qui se sont faits dans sa personne.

--Il est vrai qu'elle a embelli et qu'elle est charmante.

--Alors que dirais-tu si je te la demandais pour ma femme?

--Je dirais que tu es fou.

X

Lorsque pendant trente ans on a dirigé une grande maison de commerce,

avec une armée d'employés ou d'ouvriers sous ses ordres, on a pris bien

souvent dans cette direction des habitudes d'autorité qu'on porte dans

la vie et dans le monde; partout l'on commande, et à tous, sans admettre

la résistance ou la contradiction.

C'était le cas de madame Haupois-Daguillon qui, même avec ses enfants

qu'elle aimait cependant tendrement, était toujours madame

Haupois-Daguillon.

Lorsqu'elle avait pris le bras de son fils, c'était en mère qu'elle lui

avait tout d'abord parlé d'un ton affectueux et vraiment maternel; mais

ce ne fut pas la mère qui s'écria: «Tu es fou»; ce fut la femme de

volonté, d'autorité, la femme de commerce.

Léon connaissait trop bien sa mère peur ne pas saisir les moindres

nuances de ses intonations, et c'était précisément parce qu'il avait au

premier mot senti chez elle de la résistance qu'il avait été si net et

si précis dans sa demande: c'était là un des côtés de son caractère; mou

dans les circonstances ordinaires, il devenait ferme et même cassant

aussitôt qu'il se voyait en face d'une opposition.

--En quoi est-ce folie de penser à prendre Madeleine pour femme?

demanda-t-il.

Ils étaient arrivés sur la place de la Concorde, madame Haupois s'arrêta

tout à coup, puis, après un court mouvement d'hésitation, elle tourna

sur elle-même.

--Rentrons rue de Rivoli, dit-elle.

--Et pourquoi?

--Ton père n'est pas encore couché, tu vas lui expliquer ce que tu viens

de me dire....

--Mais....

--Madeleine est la nièce de ton père; elle est son sang; par le malheur

qui vient de la frapper, elle devient jusqu'à un certain point sa

fille, c'est donc à lui qu'il appartient de décider d'elle. Je ne veux

pas, si la réponse de ton père est contraire à tes désirs ... que tu

m'accuses d'avoir pesé sur lui et d'avoir inspiré cette réponse.

--Mais c'était là justement ce que je voulais, dit-il avec un sourire,

tu l'as bien deviné.

--Rentrons, explique-toi franchement avec ton père, il te dira ce qu'il

pense.

--Mais toi?

--Je te le dirai aussi.

--Tu me fais peur.

Et, sans échanger d'autres paroles, ils revinrent à l'appartement de la

rue de Rivoli.

M. Haupois fut grandement surpris en voyant entrer dans sa chambre sa

femme et son fils.

--Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.

--Léon va te l'expliquer, mais en attendant qu'il le fasse longuement,

je veux te le dire en deux mots,--il désire prendre Madeleine pour

femme.

--Il est donc fou!

--C'est justement le mot que je lui ai répondu.

Puis, s'adressant à son fils:

--Tu ne diras pas que ton père et moi nous nous étions entendus.

Léon resta déconcerté, et pendant plusieurs minutes il regarda son père

et sa mère, ses yeux ne quittant celui-ci que pour se poser sur

celle-là.

Enfin il se remit.

--Il y a une question que j'ai adressée à ma mère, veux-tu me permettre

de te la poser?

--Laquelle?

--En quoi est-ce folie de vouloir épouser Madeleine?

--Elle n'a pas un sou.

--Je ne tiens nullement à épouser une femme riche.

--Nous y tenons, nous!

--Je ne t'obligerai jamais, dit M. Haupois, à épouser une femme que tu

n'aimerais pas, mais je te demande qu'en échange tu ne prennes pas une

femme qui ne nous conviendrait pas.

--En quoi Madeleine peut-elle ne pas vous convenir? ma mère

reconnaissait tout à l'heure qu'elle était charmante sous tous les

rapports.

--Sous tous, j'en conviens, répondit M. Haupois, sous un seul excepté,

sous celui de la fortune; ta position....

--Oh! ma position.

--Notre position si tu aimes mieux, notre position t'oblige à épouser

une femme digne de toi.

--Je ne connais pas de jeune fille plus digne d'amour que Madeleine.

--Il n'est pas question d'amour.

--Il me semble cependant que, si l'on veut se marier, c'est la première

question à examiner, répliqua Léon avec une certaine raideur, et pour

moi je puis vous affirmer que je n'épouserai qu'une femme que j'aimerai.

Peu à peu le ton s'était élevé chez le père aussi bien que chez le fils,

madame Haupois jugea prudent d'intervenir.

--Mon cher enfant, dit-elle avec douceur, tu ne comprends pas ton père,

tu ne nous comprends pas; ce n'est pas sur la femme, ce n'est pas sur

Madeleine que nous discutons, c'est sur la position sociale et

financière que doit occuper dans le monde celle qui épousera l'héritier

de la maison Haupois-Daguillon. Aie donc un peu la fierté de ta maison,

de ton nom et de ta fortune. Autrefois on disait: «noblesse oblige»; la

noblesse n'est plus au premier rang; aujourd'hui c'est «fortune qui

oblige». Tu sens bien, n'est-il pas vrai, que tu ne peux pas épouser une

femme qui n'a rien.

Depuis que ce gros mot de fortune avait été prononcé, Léon avait une

réplique sur les lèvres: «Mon père n'avait rien, ce qui ne l'a pas

empêché d'épouser l'héritière des Daguillon;» mais, si décisive qu'elle

fût, il ne pouvait la prononcer qu'en blessant son père aussi bien que

sa mère, et il la retint:

--Il y aurait un moyen que Madeleine ne fût pas une femme qui n'a rien,

dit-il en essayant de prendre un ton léger.

--Lequel? demanda M. Haupois, qui n'admettait pas volontiers qu'on ne

discutât pas toujours gravement et méthodiquement.

--Elle est, par le seul fait de la mort de mon pauvre oncle, devenue ta

fille, n'est-ce pas?

--Sans doute.

--Eh bien! tu ne marieras pas ta fille sans la doter; donne-lui la

moitié de ma part, et en nous mariant nous aurons un apport égal.

--Allons, décidément, tu es tout à fait fou.

--Non, mon père, et je t'assure que je n'ai jamais parlé plus

sérieusement; car je m'appuie sur ta bonté, sur ta générosité, sur ton

coeur, et cela n'est pas folie.

--Tu as raison de croire que je doterai Madeleine; nous nous sommes déjà

entendus à ce sujet, ta mère et moi, de même que nous nous sommes

entendus aussi sur le choix du mari que nous lui donnerons.

--Charles! interrompit vivement madame Haupois en mettant un doigt sur

ses lèvres; puis tout de suite s'adressant à son fils: C'est assez; nous

savons les uns et les autres ce qu'il était important de savoir; ton

père et moi nous connaissons tes sentiments, et tu connais les nôtres:

il est tard; nous sommes fatigués, et d'ailleurs il ne serait pas sage

de discuter ainsi à l'improviste une chose aussi grave; nous y

réfléchirons chacun de notre côté, et nous verrons ensuite chez qui ces

sentiments doivent changer. Reconduis-moi.

Cara · 第 21 / 75 题