III

La société actuelle, malgré tous les progrès accomplis, n'est qu'un

chaos où l'harmonie fait défaut; l'humanité est encore dans les limbes

et à l'état rudimentaire, dans un état social incomplet et faux où la

liberté et la justice n'existent pas. Des hommes y meurent de faim à

côté des élégances portées à un raffinement de luxe inouï, le nombre des

suicides et des victimes sociales, dits criminels, va en augmentant.

Tout le monde sent que cet état de choses ne peut plus durer longtemps:

un changement devient de plus en plus urgent. Dans son appel éloquent

adressé à la bourgeoisie, Louis Blanc disait: «Une révolution sociale

doit être tentée. L'ordre social actuel est trop rempli d'iniquités, de

misères et de servitudes pour pouvoir durer longtemps. Il n'est personne

qui n'ait intérêt, quelle que soit sa position, son rang, sa fortune, à

l'inauguration d'un nouvel ordre social. Il est possible, il est facile

même d'établir cette révolution pacifiquement.»[27]

La vérité, même dure et pénible, est toujours plus salutaire qu'une

erreur ou un mensonge agréable; jetée dans le courant des opinions et

des moeurs, elle est discutée, propagée, vulgarisée, finit à la longue

par pénétrer insensiblement les masses. Les vérités grandissent, se

répètent et se complètent chaque jour; on finit par les entendre et les

comprendre. L'appel de Louis Blanc, après plus d'un demi-siècle,

commence à réveiller des consciences. Partout, dans tous les pays, dans

toutes les classes, on sent le besoin de renouveler et d'élargir les

principes dont on était depuis trop longtemps prisonnier. La société

actuelle, existant encore sous le nom de civilisation, s'écroule de

toutes parts: un cataclysme social devient inévitable. Les plus

réfractaires eux-mêmes sont entraînés dans le tourbillon que soulève et

agite le problème social. Pour secouer l'indifférence générale, il a

fallu que la perception du péril devint claire et saisissante. Tout le

monde comprend aujourd'hui qu'il ne suffit pas d'ignorer un danger pour

le conjurer et que le meilleur moyen de s'y soustraire est de le

regarder en face et de prendre les mesures que suggère la raison. Une

profonde révolution se prépare, elle est lente mais irrésistible, elle

ronge les édifices déjà prêts à tomber.

Certes, les individus comme les nations croient toujours vivre à la fin

d'un monde ancien et au commencement d'un monde nouveau.

Le présent pour chaque homme est une époque de transition. Mais nous

assistons aujourd'hui effectivement à une de ces phases de

transformation si rares dans l'histoire du monde. «Il n'a pas été donné

à beaucoup de philosophes, durant le courant des âges, de vivre au

moment précis où se formait une idée nouvelle et de pouvoir, comme

aujourd'hui, étudier les degrés successifs de sa cristallisation.»[28]

Le dénouement du grand drame social qui se joue sous nos yeux est

peut-être prochain. Les vieilles formes n'existent plus, et le retour

aux Religions du passé est impossible.... Loin, à l'horizon, on voit

déjà poindre l'aube d'une Religion Nouvelle: _le Socialisme._ Les petits

et les humbles, les déshérités et les victimes de la société actuelle,

tous ceux qui peinent et souffrent, tournent leurs regards vers cette

aube lointaine, et ils croient y voir des rayons d'Espoir.... Et l'aube

grandit, et sa lumière augmente....

La religion définitive de l'humanité sera la conscience individuelle:

nul besoin de Gouvernement ni d'Etat.[29] Le socialisme n'est qu'une

étape très avancée, nous conduisant vers cet Idéal. Son rôle n'en est

pas moins très grand. Il est impossible à l'heure actuelle de ne pas se

rendre compte des proportions immenses de son développement.

Les idées socialistes sont discutées maintenant comme dignes de

considération, non seulement dans les cercles politiques, mais dans tous

les milieux.

Et le socialisme, comme toute Vérité Nouvelle, s'avance encore

lentement: «La vérité ne peut faire vite son chemin; ses pas seraient

trop peu sûrs s'ils étaient rapides. Tout est faible à l'origine. Le

nombre des apôtres est toujours bien petit, non pas seulement parce que

les apôtres sont exposés à être des martyrs, mais parce que la lumière,

quand elle se lève, n'est jamais aperçue que par quelques yeux.»[30]

En Allemagne, le parti socialiste comptait, en 1894, 1 600 000 voix; en

1898, il en réunit 2 600 000. En France, les socialistes avaient obtenu

en 1889, 91 000 voix; en 1893, ils en ont réuni 600 000 et en 1898 près

de 800 000.

Au moment même où nous écrivons ces lignes une union profonde, franche

et solide succède aux dissentiments qui divisaient divers groupes

socialistes. Cette union rendra le socialisme français plus fort, plus

puissant. Sans décider si le socialisme est ou non la solution des

problèmes urgents de l'humanité souffrante, il faut être aveugle pour ne

pas voir que les idées socialistes qui montent, sont des forces

vivantes, appelées à jouer un rôle considérable dans la transformation

de la société qui se prépare.

L'idée sociale pénètre partout, elle éveille, elle fortifie les

aspirations. Les espérances qu'on fonde sur le socialisme font naître de

grands devoirs pour ceux qui le mènent. L'heure est décisive. Il faut

qu'ils évitent, dès leur premier pas, toute équivoque. C'est une erreur

que de se dire: il faut aimer ce qu'on a quand on n'a pas ce qu'on aime.

Il faut que les socialistes rejettent la vieille formule qui gouvernait

jusqu'à présent le monde: «Ote-toi, que je m'y mette», et que tout dans

leur action soit franc, net et clair. La science de la répression est au

bout de son rouleau, et ce n'est pas la Force que les socialistes

doivent considérer, comme «accoucheuse des sociétés», mais la

Solidarité. La solidarité n'est possible qu'entre égaux. Ni préjugés, ni

passions, mais la Raison, la Justice et l'Egalité doivent être les armes

du socialisme. Il ne doit être ni une formule, ni un parti, mais un

principe. Il ne doit être ni Allemand, ni Français, ni Russe, mais

simplement humanitaire. Son rôle, c'est d'établir l'égalité sociale de

tous les êtres, quelle que soit leur origine, leur race, leur sexe.

«Tant que le cosmopolitisme ne sera pas, le régime socialiste est

impossible à établir.»[31] C'est vers le cosmopolitisme, vers

l'universalisme que le socialisme doit viser. Qu'il se dépouille de son

caractère étroit de secte ou de parti, qu'il apparaisse à tous comme le

réveil de l'humanité souffrante.

Si le socialisme est l'opposé de l'individualisme, il ne doit pas

exclure _l'individualité_. Ne rejetons pas de la conception sociale de

la vie humaine l'idée de l'individualité consciente. Si l'objet de la

conscience est l'unité, la société, l'humanité; l'individualité est la

forme de la conscience, la forme de la volonté, la forme de l'homme.

La suppression de la personnalité implique la suppression de la

conscience individuelle, sans laquelle il n'y a point de conscience

nationale, de conscience humaine.

Laissons l'homme évoluer indépendamment. La perte de la personnalité est

plus grave que la perte de la vie.

La justice du socialisme doit être égale pour tous les individus sans

aucune exception, cette justice doit être idéale et supérieure, qui

donnerait à chacun au moins un minimum de bien-être et de bonheur.

L'humanité ne peut avoir d'autre loi que celle de la Justice. «La

justice est le seul critérium vrai dans l'application des choses

humaines. La justice est le ferment du corps social.»[32]

Le socialisme, comme l'économie politique, sans justice, sans morale,

est une chimère. La justice ne doit oublier personne, ni celui qui

peine, ni celui qui pense, ni le mineur enfoui sous le sol qui, privé de

la lumière du jour et des gais sourires du soleil, expose sa vie au feu

du grisou, à l'éboulement des rocs; ni le laboureur courbé sur son dur

sillon, au front baigné de sueurs; ni le proscrit qui ne sait où reposer

sa tête douloureuse. Un peu plus de tendresse aussi pour ceux qui

planent dans les hautes régions de la science, pour ceux qui cherchent à

résoudre des problèmes divers, qui méditent sur les droits, les devoirs,

le but de notre existence, qui cherchent la réalisation du Beau et du

Vrai. N'épuisons jamais leur courage. Eloignons d'eux tout obstacle

capable de ralentir leur libre développement, laissons-les se

recueillir en paix, ne troublons pas leur repos; leurs pensées font

naître des étincelles qui illuminent souvent l'humanité entière.

Que les socialistes travaillent, agissent sans trêve, qu'ils préparent

les voies de l'Avenir, qu'ils se disent avec Oernulf[33]:

«Ne tiens pas de discours inutile, mais que tout ce que tu diras soit

tranchant comme la lame d'une épée»; et qu'ils n'oublient jamais les

maximes de Brand: «Qui veut vaincre ne doit pas céder. Si tu donnes

tout, excepté ta vie, sache que tu n'as rien donné.»

La philosophie sociale dans le theatre d'Ibsen · 第 76 / 96 题