La société actuelle, malgré tous les progrès accomplis, n'est qu'un
chaos où l'harmonie fait défaut; l'humanité est encore dans les limbes
et à l'état rudimentaire, dans un état social incomplet et faux où la
liberté et la justice n'existent pas. Des hommes y meurent de faim à
côté des élégances portées à un raffinement de luxe inouï, le nombre des
suicides et des victimes sociales, dits criminels, va en augmentant.
Tout le monde sent que cet état de choses ne peut plus durer longtemps:
un changement devient de plus en plus urgent. Dans son appel éloquent
adressé à la bourgeoisie, Louis Blanc disait: «Une révolution sociale
doit être tentée. L'ordre social actuel est trop rempli d'iniquités, de
misères et de servitudes pour pouvoir durer longtemps. Il n'est personne
qui n'ait intérêt, quelle que soit sa position, son rang, sa fortune, à
l'inauguration d'un nouvel ordre social. Il est possible, il est facile
même d'établir cette révolution pacifiquement.»[27]
La vérité, même dure et pénible, est toujours plus salutaire qu'une
erreur ou un mensonge agréable; jetée dans le courant des opinions et
des moeurs, elle est discutée, propagée, vulgarisée, finit à la longue
par pénétrer insensiblement les masses. Les vérités grandissent, se
répètent et se complètent chaque jour; on finit par les entendre et les
comprendre. L'appel de Louis Blanc, après plus d'un demi-siècle,
commence à réveiller des consciences. Partout, dans tous les pays, dans
toutes les classes, on sent le besoin de renouveler et d'élargir les
principes dont on était depuis trop longtemps prisonnier. La société
actuelle, existant encore sous le nom de civilisation, s'écroule de
toutes parts: un cataclysme social devient inévitable. Les plus
réfractaires eux-mêmes sont entraînés dans le tourbillon que soulève et
agite le problème social. Pour secouer l'indifférence générale, il a
fallu que la perception du péril devint claire et saisissante. Tout le
monde comprend aujourd'hui qu'il ne suffit pas d'ignorer un danger pour
le conjurer et que le meilleur moyen de s'y soustraire est de le
regarder en face et de prendre les mesures que suggère la raison. Une
profonde révolution se prépare, elle est lente mais irrésistible, elle
ronge les édifices déjà prêts à tomber.
Certes, les individus comme les nations croient toujours vivre à la fin
d'un monde ancien et au commencement d'un monde nouveau.
Le présent pour chaque homme est une époque de transition. Mais nous
assistons aujourd'hui effectivement à une de ces phases de
transformation si rares dans l'histoire du monde. «Il n'a pas été donné
à beaucoup de philosophes, durant le courant des âges, de vivre au
moment précis où se formait une idée nouvelle et de pouvoir, comme
aujourd'hui, étudier les degrés successifs de sa cristallisation.»[28]
Le dénouement du grand drame social qui se joue sous nos yeux est
peut-être prochain. Les vieilles formes n'existent plus, et le retour
aux Religions du passé est impossible.... Loin, à l'horizon, on voit
déjà poindre l'aube d'une Religion Nouvelle: _le Socialisme._ Les petits
et les humbles, les déshérités et les victimes de la société actuelle,
tous ceux qui peinent et souffrent, tournent leurs regards vers cette
aube lointaine, et ils croient y voir des rayons d'Espoir.... Et l'aube
grandit, et sa lumière augmente....
La religion définitive de l'humanité sera la conscience individuelle:
nul besoin de Gouvernement ni d'Etat.[29] Le socialisme n'est qu'une
étape très avancée, nous conduisant vers cet Idéal. Son rôle n'en est
pas moins très grand. Il est impossible à l'heure actuelle de ne pas se
rendre compte des proportions immenses de son développement.
Les idées socialistes sont discutées maintenant comme dignes de
considération, non seulement dans les cercles politiques, mais dans tous
les milieux.
Et le socialisme, comme toute Vérité Nouvelle, s'avance encore
lentement: «La vérité ne peut faire vite son chemin; ses pas seraient
trop peu sûrs s'ils étaient rapides. Tout est faible à l'origine. Le
nombre des apôtres est toujours bien petit, non pas seulement parce que
les apôtres sont exposés à être des martyrs, mais parce que la lumière,
quand elle se lève, n'est jamais aperçue que par quelques yeux.»[30]
En Allemagne, le parti socialiste comptait, en 1894, 1 600 000 voix; en
1898, il en réunit 2 600 000. En France, les socialistes avaient obtenu
en 1889, 91 000 voix; en 1893, ils en ont réuni 600 000 et en 1898 près
de 800 000.
Au moment même où nous écrivons ces lignes une union profonde, franche
et solide succède aux dissentiments qui divisaient divers groupes
socialistes. Cette union rendra le socialisme français plus fort, plus
puissant. Sans décider si le socialisme est ou non la solution des
problèmes urgents de l'humanité souffrante, il faut être aveugle pour ne
pas voir que les idées socialistes qui montent, sont des forces
vivantes, appelées à jouer un rôle considérable dans la transformation
de la société qui se prépare.
L'idée sociale pénètre partout, elle éveille, elle fortifie les
aspirations. Les espérances qu'on fonde sur le socialisme font naître de
grands devoirs pour ceux qui le mènent. L'heure est décisive. Il faut
qu'ils évitent, dès leur premier pas, toute équivoque. C'est une erreur
que de se dire: il faut aimer ce qu'on a quand on n'a pas ce qu'on aime.
Il faut que les socialistes rejettent la vieille formule qui gouvernait
jusqu'à présent le monde: «Ote-toi, que je m'y mette», et que tout dans
leur action soit franc, net et clair. La science de la répression est au
bout de son rouleau, et ce n'est pas la Force que les socialistes
doivent considérer, comme «accoucheuse des sociétés», mais la
Solidarité. La solidarité n'est possible qu'entre égaux. Ni préjugés, ni
passions, mais la Raison, la Justice et l'Egalité doivent être les armes
du socialisme. Il ne doit être ni une formule, ni un parti, mais un
principe. Il ne doit être ni Allemand, ni Français, ni Russe, mais
simplement humanitaire. Son rôle, c'est d'établir l'égalité sociale de
tous les êtres, quelle que soit leur origine, leur race, leur sexe.
«Tant que le cosmopolitisme ne sera pas, le régime socialiste est
impossible à établir.»[31] C'est vers le cosmopolitisme, vers
l'universalisme que le socialisme doit viser. Qu'il se dépouille de son
caractère étroit de secte ou de parti, qu'il apparaisse à tous comme le
réveil de l'humanité souffrante.
Si le socialisme est l'opposé de l'individualisme, il ne doit pas
exclure _l'individualité_. Ne rejetons pas de la conception sociale de
la vie humaine l'idée de l'individualité consciente. Si l'objet de la
conscience est l'unité, la société, l'humanité; l'individualité est la
forme de la conscience, la forme de la volonté, la forme de l'homme.
La suppression de la personnalité implique la suppression de la
conscience individuelle, sans laquelle il n'y a point de conscience
nationale, de conscience humaine.
Laissons l'homme évoluer indépendamment. La perte de la personnalité est
plus grave que la perte de la vie.
La justice du socialisme doit être égale pour tous les individus sans
aucune exception, cette justice doit être idéale et supérieure, qui
donnerait à chacun au moins un minimum de bien-être et de bonheur.
L'humanité ne peut avoir d'autre loi que celle de la Justice. «La
justice est le seul critérium vrai dans l'application des choses
humaines. La justice est le ferment du corps social.»[32]
Le socialisme, comme l'économie politique, sans justice, sans morale,
est une chimère. La justice ne doit oublier personne, ni celui qui
peine, ni celui qui pense, ni le mineur enfoui sous le sol qui, privé de
la lumière du jour et des gais sourires du soleil, expose sa vie au feu
du grisou, à l'éboulement des rocs; ni le laboureur courbé sur son dur
sillon, au front baigné de sueurs; ni le proscrit qui ne sait où reposer
sa tête douloureuse. Un peu plus de tendresse aussi pour ceux qui
planent dans les hautes régions de la science, pour ceux qui cherchent à
résoudre des problèmes divers, qui méditent sur les droits, les devoirs,
le but de notre existence, qui cherchent la réalisation du Beau et du
Vrai. N'épuisons jamais leur courage. Eloignons d'eux tout obstacle
capable de ralentir leur libre développement, laissons-les se
recueillir en paix, ne troublons pas leur repos; leurs pensées font
naître des étincelles qui illuminent souvent l'humanité entière.
Que les socialistes travaillent, agissent sans trêve, qu'ils préparent
les voies de l'Avenir, qu'ils se disent avec Oernulf[33]:
«Ne tiens pas de discours inutile, mais que tout ce que tu diras soit
tranchant comme la lame d'une épée»; et qu'ils n'oublient jamais les
maximes de Brand: «Qui veut vaincre ne doit pas céder. Si tu donnes
tout, excepté ta vie, sache que tu n'as rien donné.»