L'EMANCIPATION DE LA FEMME.--LE MARIAGE LIBRE.--LA SOCIÉTÉ NOUVELLE.

I

Il y a un peu plus d'un quart de siècle que John Stuart-Mill posa le

problème de l'émancipation de la femme.[1] Depuis ce moment les idées du

penseur anglais se sont frayé un passage dans tous les pays.

Défenseur de l'être humain, Ibsen ne pouvait pas ne pas songer a

l'amélioration de la condition de la femme qui est non seulement esclave

de la société, mais aussi du mari ou du père. Il ne pouvait pas ne pas

voir que le monde traite l'homme et la femme avec la plus monstrueuse

inégalité, que dans toutes les conditions de la vie la femme est

infériorisée, et dans le mariage même asservie. Son bon sens, son grand

coeur de poète lui disait que celle qui porte la moitié du fardeau de la

vie doit aussi participer à la moitié des droits qu'elle donne. Et,

comme beaucoup d'autres esprits supérieurs, Ibsen a consacré la

puissance de sa plume à la défense de la femme.

Car la division en deux de l'unité humaine n'est pas rationnelle. Cette

division blesse la nature, offense la raison et la morale. La question

féminine agite et révolutionne actuellement le monde moderne. Les

philistins des deux sexes qui n'osent pas s'arracher au cercle étroit

des préjugés, appellent ce mouvement «la folie du siècle». «Ils sont de

l'espèce des chouettes qui se trouvent partout ou règne la nuit et qui

poussent des cris d'effroi quand un rayon de lumière tombe dans leur

commode obscurité.»[2] Ils évoquent la prétendue inégalité des sexes,

mais ils oublient que l'égalité n'implique pas l'idée de ressemblance,

elle n'exige pas même extérieur, même force, elle comprend la justice

_immanente_ pour tous les êtres, faibles ou forts; elle met en présence

des êtres humains qui se respectent les uns les autres.

La grandeur des individus vient non de leurs muscles, mais de leur

intellectualité et de leur morale. La condition différente des sexes est

la suite d'une évolution fausse. L'homme a usurpé graduellement la

responsabilité pour la pensée et l'action de la femme, la femme lui a

cédé graduellement sa liberté de corps et d'âme.

La femme moderne a déjà prouvé qu'elle possède les mêmes capacités

intellectuelles que l'homme et qu'il n'y a pas de branche d'activité

humaine où elle ne puisse remplacer et souvent même dépasser l'homme.

L'histoire et nos relations particulières fourmillent d'exemples sur la

valeur intellectuelle et morale d'un très grand nombre de femmes,

valeur qui sera encore mieux développée quand nous jouirons d'un tout

autre mode d'éducation qu'aujourd'hui. «L'opinion générale accorde aux

femmes une conscience ordinairement plus scrupuleuse que celle des

hommes; or, qu'est-ce que la conscience si ce n'est pas la soumission

des passions à la raison?»[3]

L'âme féminine possède plus souvent que celle de l'homme les nobles

vertus de générosité et de bonté, car le rôle du féminisme est tout de

pacification: la femme se jette dans la mêlée sociale pour en atténuer

le choc, adoucir la douleur des vaincus et grandir le coeur des

vainqueurs.

Il ne s'agit pas de la protection à accorder aux femmes, mais de leurs

droits à la liberté. La protection et la liberté sont deux termes qui

s'excluent. Vouloir établir une supériorité ou une infériorité de sexes,

c'est fausser les plateaux de la balance, en violenter l'équilibre,

c'est forfaire à la nature. La sujétion de la femme est un legs de la

sauvagerie primitive et aussi longtemps que l'égalité des sexes ne sera

pas complète, le règne de la raison humaine sera une fiction.

Que celui qui veut l'homme libre réclame l'affranchissement de la femme.

Il faut élever les femmes jusqu'à nous, leur donner autant de droits

qu'à nous; ni esclaves, ni courtisanes, il faut en faire des compagnes

libres, capables de travailler avec nous à la transformation de la

société. Travailler à l'émancipation de la femme, c'est améliorer le

bien-être général. Il faut que l'homme et la femme unissent leurs

intelligences comme ils unissent leurs coeurs. «L'homme et la femme, dit

Kant, ne constituent l'être humain entier et complet que réunis; un sexe

complète l'autre.» La famille doit être composée de deux êtres qui

respectent la dignité individuelle réciproque. Fille, épouse ou libre,

il n'y a pas de différence au point de vue du droit et de la morale

entre l'homme et la femme. Libres tous deux, nul n'est le maître.[4]

C'est l'homme libre de toute tyrannie sociale; c'est la femme affranchie

de tout joug, égale à l'homme en droits et en devoirs, ayant reçu la

même éducation que lui, indépendants tous les deux et sans préjugés, qui

formeront la famille nouvelle.

La philosophie sociale dans le theatre d'Ibsen · 第 68 / 96 题