III

Brand est le type de l'homme fort, conscient, il a du courage, de la

force, de l'audace, il aime le combat: la lutte a peur des courageux.

«La lumière plane sur les champions .»[17] On puise du courage à les

suivre. Ah! certes, Brand n'arrive pas à réaliser ses rêves, il ne

parvient pas à construire sa Nouvelle Eglise, il est lapidé par la foule

qui demande des jouissances immédiates.

--«Quelle sera notre récompense?» gronde-t-elle. «La pureté de la

volonté! La pureté de la conscience!» répond l'apôtre.

Mais la populace préfère ses misères. Brand est frappé, il expire pour

avoir voulu aimer l'Idéal. Et qu'importe! «Il est doux d'être le martyr

d'une grande idée.»[18]

Brand n'est qu'un symbole, un rayon qui nous éclaire le chemin à suivre.

Comme _Solness le Constructeur_, Brand est «un homme de génie qui rêve ;

trop haut, tombe du haut de son rêve et en meurt».[19] Qu'importe!

Qu'importe! D'autres viendront, continueront et achèveront peut être

l'oeuvre commencée. Toute idée porte son fruit tôt ou tard. Lorsque

Danton, près de s'incliner sous le couperet, dit à son bourreau: «Tu

montreras ma tête au peuple: elle en vaut la peine,» ce ne fut pas la

vanité qui lui arracha ses terribles paroles. Le grand tribun de la

liberté sentit au moment suprême que rien ne vivifie les idées comme les

supplices des martyrs.

Si Brand, par sa vie, nous apprend à vivre, à vouloir, il nous enseigne,

par sa mort, à savoir mourir. Oui, il y a toujours quelque lâcheté à se

laisser vaincre, lorsqu'on peut être victorieux. Mais Brand a lutté.

L'homme fort ne se laisse jamais abattre. Le danger ne l'arrête point,

quand sa conscience l'appelle à l'affronter, il ne cède qu'à la

nécessité à laquelle il serait inutile de faire résistance; les

difficultés l'animent, loin de le rebuter; il ne craint ni ne recherche

la mort; toujours prêt à la recevoir, il se contente de l'attendre de

pied ferme. Nous devons oser également vivre et mourir, tenir ferme

contre les calamités de la vie, voir la mort sans faiblesse, lorsqu'on

ne peut l'éviter, et nous y exposer sans crainte toutes les fois que le

devoir véritable nous y appelle.

Les dernières paroles de Brand sont: «Chaque race envoie un de ses fils

à la mort pour expier les crimes de tous.» Ce ne sont pas là les paroles

d'un égoïste! Lorsque Brand meurt, une voix s'élève et murmure: «Dieu

est charité.»

Charité ici ne désigne point le mensonge par lequel les «Soutiens de la

Société actuelle» nourrissent les misérables en leur jetant parfois des

os desséchés de leurs somptueux festins. La _Charité_ ici veut dire

_Amour_. Dieu, c'est l'Amour.

Quand la Sorbonne condamna la traduction de l'_Axiochus_ de Platon et

que le Parlement condamna le traducteur, Etienne Dolet, à être brûlé

«dans un lieu commode et convenable», celui-ci, voué au bourreau pour

athéisme répondit par un chant d'immortalité:

Si au besoin le monde m'abandonne....

Dois-je en mon coeur pour cela mener deuil?

Non, pour certain, mais au ciel lever oeil

Sans autre égard....[20]

Ces cantiques sont plus utiles à la foule ingrate que tous les

blasphèmes,--à la foule qui tue ceux qui lui veulent du bien. Aristote

et Sénèque sont condamnés, comme impies, à la mort; le grand et vertueux

Socrate est condamné à mort en prêchant l'unité de Dieu, afin d'éteindre

les haines religieuses entre nations; Christophe Colomb, après avoir

découvert l'Amérique, est jeté dans les fers; Spinoza est flétri par la

synagogue.... Les siècles passent et l'on s'agenouille devant ces

surhumains considérés par leurs contemporains comme fous et criminels!

Il y a des époques où savoir être fou, c'est faire acte de sagesse! Ce

sont ces fous, «ces martyrs qui tirent l'humanité de ses impasses, qui

affirment, quand elle ne sait comment sortir du doute».[21]

C'est la flamme épique de ces grands enthousiasmes, c'est le soc de fer

de ces mâles volontés qui font l'histoire, qui jettent à l'univers de

nouveaux principes, qui construisent des Eglises nouvelles.

«Des millions s'occupent à perpétuer l'espèce; c'est par quelques-uns

seulement que se propage l'humanité.»[22]

On ne fera jamais rien avec la foule. L'esclavage des siècles l'a trop

avilie. La foule désire la récompense avant la peine, elle veut des

miracles même mensongers. L'idée, la conviction désintéressée, le

courage qui ne veut d'autre récompense que celle du devoir accompli, le

sacrifice qui ne cherche d'autre satisfaction qu'en lui-même, toutes ces

chimères lumineuses dépassent trop le niveau ordinaire de la vie pour ne

pas prêter à des soupçons malins,--et l'on accuse ceux qui ne cherchent

que la vérité et la justice, et on les condamne en les déclarant ennemis

de la société.

Aimons la foule, aimons le peuple, mais ne le lui disons jamais! surtout

ne cherchons pas à lui plaire. Si nous voulons tôt ou tard lui faire

comprendre et adopter nos idées, ne cherchons pas à avoir l'air

d'accepter les siennes. Montrons-nous tels que nous sommes,

dévoilons-lui la vérité, la vérité entière, la vérité toute nue,

fût-elle dure. Ce n'est pas eu flattant la foule, en lui répétant

qu'elle a toujours raison que nous la réveillerons. Si la foule voulait

avoir raison, elle serait déjà libre à l'heure actuelle! Non, la foule

n'a pas toujours raison.

«La majorité n'a jamais raison, dit Stockmann[23], jamais! C'est un de

ces mensonges sociaux contre lesquels un homme libre de ses actes et de

ses pensées doit se révolter. Qui forme la majorité des habitants d'un

pays? Est-ce les gens intelligents ou les imbéciles? Je suppose que nous

serons d'accord qu'il y a des imbéciles partout, sur toute la terre, et

qu'ils forment une majorité horriblement écrasante. La majorité a la

force, malheureusement, mais elle n'a pas la raison. L'ennemi le plus

dangereux de la vérité et de l'affranchissement intellectuel, c'est la

majorité compacte.... Les vérités de la majorité, les vérités de la

foule, de la masse sont celles qui sont en passe de devenir des

mensonges....» «Bjornson dit que la majorité a toujours raison, et c'est

ce qu'un politique pratique doit dire. Moi, au contraire, je suis obligé

de dire: La minorité a toujours raison. Je parle de cette minorité de

gens qui marchent à l'avant-garde vers un but que la majorité n'est pas

encore en état d'atteindre.»[24]

_L'idée des minorités_, défendue par les héros d'Ibsen, renferme une

pensée de justice et d'équité bien opposée à la primauté de la force. Si

même les minorités n'arrivent pas à réaliser leurs idées, elles sont

utiles: elles ne laissent pas les majorités s'endormir; elles sont un

contrôle nécessaire, elles sont un guide, toujours utile, jamais

nuisible.

Toute vérité nouvelle, dit Tolstoï, qui change les moeurs et qui fait

marcher l'humanité en avant n'est acceptée tout d'abord que par un petit

nombre d'hommes qui ont parfaitement conscience de celte vérité. Les

autres, qui ont accepté par confiance la vérité précédente, celle sur

laquelle est basé le régime existant, s'opposent toujours à l'extension

de la nouvelle. Mais plus il y a d'hommes qui se pénètrent de toute

vérité nouvelle, plus cette vérité est assimilable, plus elle provoque

de confiance chez les hommes d'une culture inférieure. Ainsi le

mouvement s'accélère, s'élargit comme celui d'une boule de neige,

jusqu'au moment où toute la masse passe d'un coup du côté de la vérité

nouvelle et établit un nouveau régime.[25]

Si Ibsen donne toujours raison à la minorité, il ne dit nulle part qu'il

faut dédaigner la majorité. «Les millions d'êtres humains qui composent

une grande nation se réduisent pour elle-même et pour les autres à

quelques milliers d'hommes qui sont sa conscience claire, qui résument

son activité sociale sous toutes ses faces: politique, industrie,

commerce, culture intellectuelle. Pourtant ce sont ces millions d'êtres

ignorés, à existence bornée et locale, vivant et mourant sans bruit, qui

font tout le reste: sans eux, rien n'est.»[26]

Oui, sans la majorité rien n'est, Ibsen nous fait seulement voir que

c'est l'individu, la minorité qui a toujours raison. Stockmann, Brand,

Solness, nous répètent maintes fois: Tout être est une force, il faut

que cette force s'exprime. «Chacun est le gardien naturel de sa propre

santé, physique, mentale et spirituelle; les intérêts de l'homme

n'autorisent la soumission de la spontanéité individuelle à un contrôle

extérieur qu'au sujet de ces actions d'un chacun qui touchent les

intérêts d'autrui.»[27]

Respecter la liberté d'autrui n'est possible qu'à l'homme libre, et pour

devenir libre, dit Brand, l'homme n'a à compter que sur lui-même. Il ne

doit pas être esclave de la majorité, il ne doit être esclave de

personne. «Faut-il, demande Elisée Reclus, que nous, les ennemis du

christianisme, nous rappelions à toute une société qui se prétend

chrétienne ces mots d'un homme dont elle a fait un Dieu: «Ne dites à

personne: Maître,maître!» Que chacun reste le maître de soi-même. Ne

vous tournez point vers les chaires officielles, ni vers de bruyantes

tribunes, dans la vaine attente d'une parole de liberté.»[28] Prenez la

liberté vous-même, restez toujours vous-même! «Ce que tues, sois-le

pleinement, pas à demi.... Place au soleil, place partout à qui veut

être vraiment soi-même!»[29] Que l'homme dans un élan de fierté et

d'énergie devienne son propre Maître, que la Conscience devienne son

dieu, la Justice son prêtre, l'Humanité son autel!

La philosophie sociale dans le theatre d'Ibsen · 第 62 / 96 题