Brand est le type de l'homme fort, conscient, il a du courage, de la
force, de l'audace, il aime le combat: la lutte a peur des courageux.
«La lumière plane sur les champions .»[17] On puise du courage à les
suivre. Ah! certes, Brand n'arrive pas à réaliser ses rêves, il ne
parvient pas à construire sa Nouvelle Eglise, il est lapidé par la foule
qui demande des jouissances immédiates.
--«Quelle sera notre récompense?» gronde-t-elle. «La pureté de la
volonté! La pureté de la conscience!» répond l'apôtre.
Mais la populace préfère ses misères. Brand est frappé, il expire pour
avoir voulu aimer l'Idéal. Et qu'importe! «Il est doux d'être le martyr
d'une grande idée.»[18]
Brand n'est qu'un symbole, un rayon qui nous éclaire le chemin à suivre.
Comme _Solness le Constructeur_, Brand est «un homme de génie qui rêve ;
trop haut, tombe du haut de son rêve et en meurt».[19] Qu'importe!
Qu'importe! D'autres viendront, continueront et achèveront peut être
l'oeuvre commencée. Toute idée porte son fruit tôt ou tard. Lorsque
Danton, près de s'incliner sous le couperet, dit à son bourreau: «Tu
montreras ma tête au peuple: elle en vaut la peine,» ce ne fut pas la
vanité qui lui arracha ses terribles paroles. Le grand tribun de la
liberté sentit au moment suprême que rien ne vivifie les idées comme les
supplices des martyrs.
Si Brand, par sa vie, nous apprend à vivre, à vouloir, il nous enseigne,
par sa mort, à savoir mourir. Oui, il y a toujours quelque lâcheté à se
laisser vaincre, lorsqu'on peut être victorieux. Mais Brand a lutté.
L'homme fort ne se laisse jamais abattre. Le danger ne l'arrête point,
quand sa conscience l'appelle à l'affronter, il ne cède qu'à la
nécessité à laquelle il serait inutile de faire résistance; les
difficultés l'animent, loin de le rebuter; il ne craint ni ne recherche
la mort; toujours prêt à la recevoir, il se contente de l'attendre de
pied ferme. Nous devons oser également vivre et mourir, tenir ferme
contre les calamités de la vie, voir la mort sans faiblesse, lorsqu'on
ne peut l'éviter, et nous y exposer sans crainte toutes les fois que le
devoir véritable nous y appelle.
Les dernières paroles de Brand sont: «Chaque race envoie un de ses fils
à la mort pour expier les crimes de tous.» Ce ne sont pas là les paroles
d'un égoïste! Lorsque Brand meurt, une voix s'élève et murmure: «Dieu
est charité.»
Charité ici ne désigne point le mensonge par lequel les «Soutiens de la
Société actuelle» nourrissent les misérables en leur jetant parfois des
os desséchés de leurs somptueux festins. La _Charité_ ici veut dire
_Amour_. Dieu, c'est l'Amour.
Quand la Sorbonne condamna la traduction de l'_Axiochus_ de Platon et
que le Parlement condamna le traducteur, Etienne Dolet, à être brûlé
«dans un lieu commode et convenable», celui-ci, voué au bourreau pour
athéisme répondit par un chant d'immortalité:
Si au besoin le monde m'abandonne....
Dois-je en mon coeur pour cela mener deuil?
Non, pour certain, mais au ciel lever oeil
Sans autre égard....[20]
Ces cantiques sont plus utiles à la foule ingrate que tous les
blasphèmes,--à la foule qui tue ceux qui lui veulent du bien. Aristote
et Sénèque sont condamnés, comme impies, à la mort; le grand et vertueux
Socrate est condamné à mort en prêchant l'unité de Dieu, afin d'éteindre
les haines religieuses entre nations; Christophe Colomb, après avoir
découvert l'Amérique, est jeté dans les fers; Spinoza est flétri par la
synagogue.... Les siècles passent et l'on s'agenouille devant ces
surhumains considérés par leurs contemporains comme fous et criminels!
Il y a des époques où savoir être fou, c'est faire acte de sagesse! Ce
sont ces fous, «ces martyrs qui tirent l'humanité de ses impasses, qui
affirment, quand elle ne sait comment sortir du doute».[21]
C'est la flamme épique de ces grands enthousiasmes, c'est le soc de fer
de ces mâles volontés qui font l'histoire, qui jettent à l'univers de
nouveaux principes, qui construisent des Eglises nouvelles.
«Des millions s'occupent à perpétuer l'espèce; c'est par quelques-uns
seulement que se propage l'humanité.»[22]
On ne fera jamais rien avec la foule. L'esclavage des siècles l'a trop
avilie. La foule désire la récompense avant la peine, elle veut des
miracles même mensongers. L'idée, la conviction désintéressée, le
courage qui ne veut d'autre récompense que celle du devoir accompli, le
sacrifice qui ne cherche d'autre satisfaction qu'en lui-même, toutes ces
chimères lumineuses dépassent trop le niveau ordinaire de la vie pour ne
pas prêter à des soupçons malins,--et l'on accuse ceux qui ne cherchent
que la vérité et la justice, et on les condamne en les déclarant ennemis
de la société.
Aimons la foule, aimons le peuple, mais ne le lui disons jamais! surtout
ne cherchons pas à lui plaire. Si nous voulons tôt ou tard lui faire
comprendre et adopter nos idées, ne cherchons pas à avoir l'air
d'accepter les siennes. Montrons-nous tels que nous sommes,
dévoilons-lui la vérité, la vérité entière, la vérité toute nue,
fût-elle dure. Ce n'est pas eu flattant la foule, en lui répétant
qu'elle a toujours raison que nous la réveillerons. Si la foule voulait
avoir raison, elle serait déjà libre à l'heure actuelle! Non, la foule
n'a pas toujours raison.
«La majorité n'a jamais raison, dit Stockmann[23], jamais! C'est un de
ces mensonges sociaux contre lesquels un homme libre de ses actes et de
ses pensées doit se révolter. Qui forme la majorité des habitants d'un
pays? Est-ce les gens intelligents ou les imbéciles? Je suppose que nous
serons d'accord qu'il y a des imbéciles partout, sur toute la terre, et
qu'ils forment une majorité horriblement écrasante. La majorité a la
force, malheureusement, mais elle n'a pas la raison. L'ennemi le plus
dangereux de la vérité et de l'affranchissement intellectuel, c'est la
majorité compacte.... Les vérités de la majorité, les vérités de la
foule, de la masse sont celles qui sont en passe de devenir des
mensonges....» «Bjornson dit que la majorité a toujours raison, et c'est
ce qu'un politique pratique doit dire. Moi, au contraire, je suis obligé
de dire: La minorité a toujours raison. Je parle de cette minorité de
gens qui marchent à l'avant-garde vers un but que la majorité n'est pas
encore en état d'atteindre.»[24]
_L'idée des minorités_, défendue par les héros d'Ibsen, renferme une
pensée de justice et d'équité bien opposée à la primauté de la force. Si
même les minorités n'arrivent pas à réaliser leurs idées, elles sont
utiles: elles ne laissent pas les majorités s'endormir; elles sont un
contrôle nécessaire, elles sont un guide, toujours utile, jamais
nuisible.
Toute vérité nouvelle, dit Tolstoï, qui change les moeurs et qui fait
marcher l'humanité en avant n'est acceptée tout d'abord que par un petit
nombre d'hommes qui ont parfaitement conscience de celte vérité. Les
autres, qui ont accepté par confiance la vérité précédente, celle sur
laquelle est basé le régime existant, s'opposent toujours à l'extension
de la nouvelle. Mais plus il y a d'hommes qui se pénètrent de toute
vérité nouvelle, plus cette vérité est assimilable, plus elle provoque
de confiance chez les hommes d'une culture inférieure. Ainsi le
mouvement s'accélère, s'élargit comme celui d'une boule de neige,
jusqu'au moment où toute la masse passe d'un coup du côté de la vérité
nouvelle et établit un nouveau régime.[25]
Si Ibsen donne toujours raison à la minorité, il ne dit nulle part qu'il
faut dédaigner la majorité. «Les millions d'êtres humains qui composent
une grande nation se réduisent pour elle-même et pour les autres à
quelques milliers d'hommes qui sont sa conscience claire, qui résument
son activité sociale sous toutes ses faces: politique, industrie,
commerce, culture intellectuelle. Pourtant ce sont ces millions d'êtres
ignorés, à existence bornée et locale, vivant et mourant sans bruit, qui
font tout le reste: sans eux, rien n'est.»[26]
Oui, sans la majorité rien n'est, Ibsen nous fait seulement voir que
c'est l'individu, la minorité qui a toujours raison. Stockmann, Brand,
Solness, nous répètent maintes fois: Tout être est une force, il faut
que cette force s'exprime. «Chacun est le gardien naturel de sa propre
santé, physique, mentale et spirituelle; les intérêts de l'homme
n'autorisent la soumission de la spontanéité individuelle à un contrôle
extérieur qu'au sujet de ces actions d'un chacun qui touchent les
intérêts d'autrui.»[27]
Respecter la liberté d'autrui n'est possible qu'à l'homme libre, et pour
devenir libre, dit Brand, l'homme n'a à compter que sur lui-même. Il ne
doit pas être esclave de la majorité, il ne doit être esclave de
personne. «Faut-il, demande Elisée Reclus, que nous, les ennemis du
christianisme, nous rappelions à toute une société qui se prétend
chrétienne ces mots d'un homme dont elle a fait un Dieu: «Ne dites à
personne: Maître,maître!» Que chacun reste le maître de soi-même. Ne
vous tournez point vers les chaires officielles, ni vers de bruyantes
tribunes, dans la vaine attente d'une parole de liberté.»[28] Prenez la
liberté vous-même, restez toujours vous-même! «Ce que tues, sois-le
pleinement, pas à demi.... Place au soleil, place partout à qui veut
être vraiment soi-même!»[29] Que l'homme dans un élan de fierté et
d'énergie devienne son propre Maître, que la Conscience devienne son
dieu, la Justice son prêtre, l'Humanité son autel!