CHAPITRE III

L'EFFORT INDIVIDUEL

LA VOLONTÉ, L'ACTION, LA LIBERTÉ, LA JUSTICE

I

Brand[1], c'est la conception, vivante que la question sociale est avant

tout une question de force, de volonté, d'énergie, de lumière et de

morale individuelles.

On n'a le droit d'accuser qui que ce soit qu'après s'être jugé soi-même,

de dresser le bilan de la société qu'après avoir dressé celui de sa

propre vie. Brand, après avoir fait son examen de conscience, rejette

les mensonges dans lesquels il a été élevé, il devient _lui-même_ et

n'écoutant que la voix impérative de sa conscience, il se met à

régénérer les âmes des autres.

Il n'accepte aucun compromis. Il refuse les derniers sacrements à sa

mère, qui a toujours servi deux maîtres: Dieu et Mammon. Il sacrifie son

enfant unique à qui il faudrait le soleil du midi. Il perd sa mère, il

perd son enfant, sa femme, et il poursuit toujours sa tâche de

réformateur; il fait construire une _Eglise nouvelle_, mais le jour de

son inauguration il découvre qu'il va remplacer l'ancien mensonge par

un mensonge nouveau ... il jette à la mer les clefs de l'église, il

entraîne le peuple dans les montagnes, vers la Nature....

On pourrait peut-être reprocher à Brand de refouler en lui les attaches

les plus chères, si nous ne savions que «certains hommes ont le droit,

non pas officiellement, mais par eux-mêmes, d'autoriser leur conscience

à franchir certains obstacles, dans le cas seulement où l'exige la

réalisation de leur idée. Tous ceux qui s'élèvent tant soit peu

au-dessus du niveau commun, qui sont capables de dire quelque chose de

nouveau, doivent, en vertu de leur nature propre, être nécessairement

des criminels,--plus ou moins, bien entendu. Autrement il leur serait

difficile de sortir de l'ornière; quant à y rester, ils ne peuvent

certainement pas y consentir et leur devoir même le leur défend.»[2]

Accablé par la responsabilité de la mission qu'il a juré d'accomplir,

Brand ne voit qu'une chose: le but sacré auquel il doit aboutir. Le but

lui fait oublier sa propre douleur, car celui qui dit: «On ne possède

éternellement que ce qu'on a perdu»[3] souffre cruellement. Et cette

souffrance est d'autant plus grande que Brand jouit d'une vaste

intelligence par laquelle il embrasse les dangers du champ de bataille

où il veut combattre. «La douleur est une fonction intellectuelle,

d'autant plus parfaite que l'intelligence est plus développée.»[4]

Ibsen qui connaît la grandeur de la souffrance humaine, fait dire à

Rébecca[5] que la douleur n'endurcit pas, mais ennoblit le caractère.

ROSMER.--C'est la joie qui ennoblit l'esprit.

RÉBECCA.--Et la douleur aussi, ne crois-tu pas? La grande douleur?

ROSMER.--Oui, quand on peut la traverser, la surmonter, la vaincre.

C'est dans la douleur morale que les âmes fortes puisent leur

consolation, leurs forces, leurs vertus. La grandeur et la beauté des

âmes sont graduées sur la douleur. Ceux qui ont sur le front la flamme

du génie ont connu le baiser divin de la douleur. A mesure qu'on descend

l'échelle de la vie, le rire inconscient augmente; à mesure qu'on monte,

on voit régner la beauté grave de la douleur. Elle embellit l'image de

l'homme, elle grandit son coeur, elle élève sa pensée.

Ceux qui ne savent que se plaindre et gémir ne connaissent point la

souffrance; la vraie douleur est discrète, c'est dans le silence qu'elle

s'épanouit, c'est dans la solitude qu'elle se transforme en Force. Celui

qui porte en lui une capacité infinie de souffrir, ne connaît jamais le

désespoir; c'est la pénétrante lumière de la douleur qui lui éclaire le

chemin de la vie. La douleur n'est pas une humiliation; comme l'amour,

elle est le tressaillement des âmes fortes, des esprits intelligents. Si

l'amour ne va jamais sans douleur, la douleur engendre toujours l'amour.

L'amour et la douleur enseignent la bonté, la tendresse, la grâce; si

l'amour purifie, la douleur morale rend l'homme meilleur. «De même

qu'une oreille musicale est nécessaire pour partager le plaisir que

procure la musique, de même la sympathie pour la douleur d'autrui ne

peut naître que chez celui qui a éprouvé la douleur.»[6]

Les âmes fortes et viriles portent en elles un trésor inépuisable

d'amour et de douleur. L'amour et la douleur ont illuminé l'âme de

Brand. Brand souffre, mais il cache ses douleurs, il ne cherche pas de

consolation. Il est doux, par moments, d'être consolé par une âme

tendre, mais personne n'aime à consoler. Pour consoler, il faut avoir

beaucoup de coeur. Ne cherchons point de consolation, ne nous

appesantissons jamais sur nos propres tristesses: la douleur discrète

prépare aux nobles causes, elle sacre ceux qui savent souffrir

silencieusement.

Ni les imbécillités rieuses, ni les flétrissures, ne font courber le

front des Brand. On devient peut-être un peu dur, mais les Brand ne sont

pas des hommes aimables. Etre aimable est facile à ceux qui se plient

volontiers, par nonchalance ou par calcul égoïste, aux travers, aux

erreurs, aux mensonges du monde. Ce qui importe, avant d'être aimable,

c'est d'être vrai, d'être juste, soi-même, c'est d'avoir du caractère.

Brand est rude et souvent dur: il comprend que celui qui donne beaucoup,

a aussi le droit de demander autant. Brand sacrifie son bonheur et sa

vie, et il peut dire: «Qui ne sacrifie pas tout, jette son offrande à la

mer.» Une loi supérieure de justice, inscrite au fond du coeur de

l'homme, lui fait sentir que lorsque le sacrifice est exigible d'un

côté, il doit en être de même du côté opposé. Brand nous prouve que

c'est dans la volonté du sacrifice conscient que gît la force qui

ressuscite. Brand demande _Tout ou Rien_. «Si tu donnais tout en

réservant ta vie, sache que tu n'aurais rien donné.» Et il ajoute

amèrement: La vie! la vie! quel prix ce bon peuple y attache. Il n'y a

pas d'infirme qui ne tienne à l'existence comme si le salut du monde et

des âmes reposait sur ses chétives épaules!

Lorsqu'on demande à Brand: Combien durera la lutte?--il répond: Elle

durera jusqu'à votre dernier jour, jusqu'au sacrifice suprême, jusqu'à

ce que vous soyez libres de compromis, maîtres de votre volonté entière,

et que vous n'hésitiez plus lâchement devant cet ordre: _tout ou rien_!

Quelles seront vos pertes? tous vos désirs, toutes les réserves que vous

apportez au serment solennel; toutes les chaînes polies, dorées, qui

vous font esclaves de la terre, tous les somnifères qui vous endorment!

Ce que vous rapportera la victoire? Une volonté pure, une foi élevée une

âme entière et cet esprit de sacrifice qui donne tout avec joie, jusqu'à

la vie, enfin une couronne d'épines sur chaque front: le voilà votre

gain.

Si Brand indique le chemin du sacrifice, c'est qu'il l'a pris le

premier. «Il y a longtemps qu'on nous parle du bon chemin, qu'on nous

l'indique du doigt; plus d'un nous l'a montré, mais tu es le premier qui

l'aies pris toi-même,»[7] lui dit un homme du peuple.

Si Brand demande _tout_, c'est qu'il a assez de force et de volonté pour

_tout_ donner

La philosophie sociale dans le theatre d'Ibsen · 第 60 / 96 题