«Un homme est condamné dans son oeuvre, s'il fait les choses à demi et
ne songe qu'aux apparences, s'il ne traduit pas ses idées par des actes
et non seulement par des paroles ou des sentiments.»[1]
Cela veut dire: parler est bien, agir est mieux. Une société ne se bâtit
pas avec des mots, des sentiments ou des idées, elle ne se compose pas
d'abstractions, mais d'hommes en chair et en os, qui, même pour aimer,
se posent toujours la question de Faust: «Par où commencer?»
Par où doit-il commencer, l'individu qui désire s'affranchir des
servitudes sociales et devenir un être libre et conscient? «Par briser
la chaîne des moeurs et des coutumes», répond Falk dans la _Comédie de
l'Amour_. Plus de mensonges, plus d'hypocrisies, plus de conventions
fausses. C'est la philosophie du _Canard Sauvage_. Les critiques qui
prétendent qu'Ibsen a voulu dire dans cette pièce: «N'enlevez pas le
mensonge au vulgaire, vous lui enlèveriez le bonheur en même temps»,
n'ont pas saisi l'esprit de l'oeuvre du penseur norvégien. L'idée
fondamentale du _Canard Sauvage_ est celle-ci: «Il vaut mieux détruire
le bonheur que de le laisser subsister sur un mensonge.»
L'esprit puissant de l'auteur de _Brand_ a parfaitement compris quel
rôle considérable, prépondérant et néfaste, les préjugés et les
mensonges jouent dans la société actuelle. Son théâtre est un cri de
révolte contre cet état de choses. Malgré les progrès de la
civilisation, malgré la diffusion de plus en plus grande des lumières
scientifiques, le préjugé et le mensonge règnent encore en maîtres dans
la société. Ils s'exercent de tous côtés. Il y a des préjugés de
religions, des préjugés de nations, de classes, de conditions sociales.
Il suffit qu'un de nos semblables appartienne à telle classe, à telle
famille, à telle corporation, pour qu'on lui attribue d'avance tel
défaut, tel travers.
Et ce qu'il y a de plus déplorable dans ces erreurs de jugement, c'est
que nul ne peut s'en déclarer absolument exempt.
Le mensonge suppose un désordre dans la vie. Si l'on était ce qu'on
devrait être, on n'éprouverait nullement le besoin de dissimuler ce
qu'on est. Ah! les préjugés et les mensonges! ce sont eux qui causent
tous les malheurs de ce monde!
On peut tromper non seulement les autres, mais soi-même, et non pas par
erreur, mais volontairement. Il faut distinguer le mensonge de l'erreur.
L'erreur est inconsciente, tandis que le mensonge sait ce qu'il fait
quand il abuse les autres. «On peut nuire à la vérité sans mentir,
lorsqu'on ignore l'inexactitude qu'on commet; on peut dire une chose
vraie en mentant, lorsque, la croyant fausse, on cherche à égarer le
prochain par caprice ou dans un but égoïste.»[2] L'intention positive de
tromper est le trait caractéristique du mensonge. Mentir, c'est abuser
les hommes le sachant et le voulant, qu'on le fasse en actes ou en
paroles, par le silence ou par d'insidieux discours.
«C'est une chimère de croire que l'esprit aille de lui-même au vrai.
L'erreur lui est aussi naturelle que la vérité; il n'est pas bon en
sortant des mains de la nature. S'il est fait pour la vérité, il ne
l'atteint qu'en la cherchant péniblement; elle est une récompense plutôt
qu'un privilège. Il ne peut, s'il pense, éviter l'erreur, et les
exigences de la vie, son propre intérêt, les lois mêmes de la morale,
exigent qu'il agisse et qu'il pense.
Pourtant, il faut se garder de tomber dans un autre excès; le pessimisme
n'est pas plus vrai que l'optimisme, même dans la théorie de la
connaissance. _L'erreur peut être corrigée, si elle ne peut être
évitée_.»[3]
Le mensonge, lui, peut être évité.
Les hommes, dit Tolstoï[4], qui ignorent la vérité et qui font le mal,
provoquent chez les autres la pitié pour leurs victimes et le dégoût
pour eux, ils ne font du mal qu'à ceux qu'ils attaquent; mais les hommes
qui connaissent la vérité et qui font le mal sous le masque de
l'hypocrisie, le font à eux-mêmes et à leurs victimes, et encore à des
milliers d'autres hommes, tentés par le mensonge qui cache le mal.
«Nulle société ne peut vivre sainement en se nourrissant de
mensonge.»[5]
«La fin de l'homme est d'être sincère.»[6]
Il faut donc chercher la vérité.
Croire en la Vérité, c'est avoir la foi qui nous permet d'ordonner
toutes choses par rapport à elle. Aimer la Vérité, c'est s'y soumettre
dans ce qu'elle a d'absolu et d'irrésistible, la rechercher toujours
dans l'ordre changeant des circonstances et n'agir jamais que
conformément à elle. Si l'amour de la vérité est par lui-même
l'expression la plus pure de notre foi, nous devons irrévocablement
condamner le mensonge et tout ce qui s'y rapporte. La vérité dans la
connaissance des lois morales a déjà supprimé l'iniquité de l'esclavage,
les tortures judiciaires, les persécutions barbares; espérons qu'elle
élargira toujours ses limites. Toutes les erreurs, tous les symboles qui
ont été l'objet du culte des hommes n'ont produit quelque bien que par
suite de la parcelle de vérité qu'ils renfermaient. Il faut poursuivre
la vérité partout et toujours.
Dans les _Soutiens de la Société_, Dina, voulant aller en Amérique,
demande à Johann qui en revient, si les gens de là-bas sont moraux.
JOHANN.--Moraux?
DINA.--C'est-à-dire s'ils sont aussi convenables, aussi honnêtes qu'ici.
JOHANN.--Dans tous les cas, ils ne sont pas aussi mauvais qu'on le
pense. N'ayez aucune crainte à ce sujet.
DINA.--Vous ne comprenez pas. Au contraire, je voudrais qu'ils ne
fussent pas si nobles et si vertueux.
JOHANN.--Et comment les voudriez-vous?
DINA.--Je voudrais qu'ils fussent ... nature. Nature, franchise, vérité
en tout. Végéter dans cette vie pour les bienfaits illusoires de la vie
future?--C'est un mensonge qui en engendre bien d'autres.
A force de s'inquiéter de l'avenir on oublie le présent. «Le passé ne
nous doit point embarrasser, puisque nous n'avons qu'à avoir regret de
nos fautes; mais l'avenir nous doit encore moins toucher, puisqu'il
n'est point du tout à notre égard, et que nous n'y arriverons peut-être
jamais. Le présent est le seul temps qui est véritablement à nous, et
dont nous devons user selon Dieu. C'est là où nos pensées doivent être
principalement comptées. Cependant le monde est si inquiet qu'on ne
pense jamais à la vie présente et à l'instant où l'on vit, mais à celui
où l'on vivra. De sorte qu'on est toujours en état de vivre à l'avenir,
et jamais de vivre maintenant. Notre-Seigneur n'a pas voulu que notre
prévoyance s'étendît plus loin que le jour où nous sommes. Ce sont les
bornes qu'il faut garder et pour notre salut et pour notre repos.»[7]
«Le _mot futur_, dit Falk[8], assombrit pour nous le jour lumineux:
Notre _prochain_ amour! Notre _future_ femme, notre _seconde_ vie! La
préoccupation de cette idée fait un mendiant de l'homme le plus
fortuné. Aussi loin que vous regardez devant vous, ce mot enlaidit
votre existence en détruisant la joie du moment. Vous ne sauriez vous
arrêter un instant tranquillement en votre bonheur sans vous embarquer
vers d'autres rives, et ce rivage atteint, vous reposez-vous un instant?
Non, il faut vous hâter de fuir, et toujours ainsi jusqu'à la mort.»
Et cela vient du mensonge que nous nous forgeons de notre existence,
voulant nous persuader que cette vie n'est rien et que la vie future, la
vie d'outre-tombe est tout. «La souffrance ne nous atteint point, car
rien ne nous touche en ce monde, sinon le désir d'en sortir.»[9]
L'homme, disent ces prêcheurs, doit être tout entier dans l'attente des
biens futurs; il ne doit considérer la vie présente que comme un rapide
voyage dont la seule importance est de préparer notre éternel avenir.
Or, il n'y a qu'une seule vie: celle que nous vivons. «Le bonheur que
nous comprenons, nous ne le trouvons qu'ici-bas.»[10] «Il faut chercher
la vie, pour la faire passer avant toute chose.»[11]
Il faut vivre, car quand l'esprit commence à peine à s'éveiller, les
forces physiques commencent déjà à décliner. Cette heure est à toi, tout
le reste est folie!
Il n'y a rien de mystique dans la vie. La vie est une force de vérité et
de lumière.
Dans les _Revenants_, Mme Alving discute avec son fils le
sentiment filial:
Mme ALVING.--Un enfant ne doit-il pas de l'amour à son père,
malgré tout?
OSWALD.--Quand ce père n'a aucun titre à sa reconnaissance? Quand
l'enfant ne l'a jamais connu? Et toi, si éclairée sur tout autre point,
tu croirais vraiment à ce vieux préjugé?
Mme ALVING.--Il n'y aurait donc là rien qu'un préjugé?
OSWALD.--Oui, tu peux en convenir, mère. C'est une de ces idées
courantes que le monde admet sans contrôle. C'est un mensonge.
Et Mme Alving, ne poursuivant que la vérité, finit par être
d'accord avec son fils.
L'enfant ne doit pas plus être à la discrétion de l'autorité familiale
que l'homme à la discrétion de l'autorité gouvernementale. Il faut à
l'enfant, comme au chêne, pour croître et devenir homme dans son
individualité forte, l'espace et la liberté.
Dans la _Maison de Poupée_, Nora apprend que la société a le droit
romain, le droit international, le droit administratif, le droit
policier, et que seul le Droit humain lui manque; elle, qui considérait
la justice comme un sentiment qui fait partie intégrante de notre âme,
elle apprend que la justice n'est qu'une fiction, une loi créée par la
société pour garantir ses mensonges et que c'est la loi qui crée souvent
le délit,--et elle déclare nettement que «ce sont de bien mauvaises
lois».
NORA.--J'apprends que les lois ne sont pas ce que je croyais; mais que
ces lois soient justes, c'est ce qui ne peut m'entrer dans la tête.
HELMER.--Tu parles en enfant: tu ne comprends rien à la société dont tu
fais partie.
NORA.--Non, je n'y comprends rien. Mais je veux y arriver et m'assurer
qui des deux a raison, de la société ou de moi.
Et Nora quitte le foyer domestique, elle ne veut plus accepter aucune
idée toute faite sans l'avoir examinée, elle s'en va chercher la vérité,
la lumière.
Lorsque le docteur Stockmann[12] est déclaré ennemi de la société pour
lui avoir voulu du bien, il ne se rend pas aux mensonges du milieu qui
l'environne, mais, fort dans la vérité, il le quitte, il l'abandonne, il
s'isole, il reste seul. Partout où il y a lutte entre les «soutiens de
la société» et les indépendants, Ibsen prend toujours parti pour ces
derniers. Apôtre du «moi individuel», il semble nous dire: Pour changer
la société, il faut commencer par l'individu.
L'individu qui désire reconquérir la totalité de sa personnalité
originale, doit se soustraire plus ou moins complètement à l'influence
générale, s'isoler du groupe social, redevenir lui-même, abandonner
toutes les conventions mensongères, rechercher la vérité et la lumière,
reconquérir sa puissance, sa force individuelle, qu'il mettra plus tard
au service de la société.
Nora et Stockmann peuvent devenir les membres les plus éclairés et les
plus dévoués de la société. «Les affections sociales ne se développent
en nous qu'avec nos lumières.»[13]
C'est surtout dans _Brand_ que s'exprime la puissance morale de
l'individu.