«Qui n'a pas été renversé une fois dans sa vie! Il faut se relever et ne
faire semblant de rien. Seuls le présent d'un homme et son avenir
peuvent racheter son passé.»
Borckman[1], qui dit ces paroles, semble indiquer par là que la
rénovation est possible, qu'il n'est jamais tard de renaître, mais que
seuls le présent et l'avenir sont capables de racheter le passé. Des
hommes forts et intelligents peuvent toujours réagir et se refuser à
être plus longtemps serfs du mensonge. Mais non seulement l'homme est
perfectible, la société l'est aussi. «Si quelque esclave de ce monde
fait une brèche au grand capital humain, un autre, par son travail, peut
toujours réparer le dommage.»[2] Un individu, comme une nation, peut se
tromper, s'égarer, mais aussi le reconnaître, se repentir et réparer le
mal.
Ibsen ne se contente pas de faire exprimer à ses héros l'idée de la
possibilité de la régénération morale de l'individu et de la société, il
leur fait indiquer la base même de cette rénovation: l'Amour.
«Notre coeur est ce jeune univers créé pour recevoir l'esprit divin.
C'est là qu'il faut tuer le vautour de la convoitise. C'est là que le
nouvel Adam doit naître.»[3]
C'est grâce à l'Amour de Lona que Bernick[4] se repent, avoue à tous ses
torts et commence une vie nouvelle. Mais c'est surtout _Peer Gynt_ qui
nous offre la démonstration éclatante que l'Amour est le premier jalon
de tout relèvement moral.
Peer Gynt, après avoir gâché sa vie dans bien des aventures, revient,
tête blanche, dans son pays natal où, dans sa jeunesse, il fut aimé par
une jeune fille, Solveig. Il éprouve des remords d'avoir toujours fui la
voie droite, la vie sérieuse. La nuit vient; il court dans la forêt où
il connut, dans son enfance, des heures délicieuses, et il lui semble
entendre autour de lui des voix s'élever: des bobines de fil qui roulent
à ses pieds murmurent: «Nous sommes des questions que tu devais
résoudre»; le vent gémit: «Nous sommes des chants que tu devais
chanter»; et des gouttes de rosée tombent des branches en soupirant:
«Nous sommes des larmes que tu n'as pas répandues»; et des brins de
paille lui disent: «Nous sommes les oeuvres que tu devais accomplir,
nous sommes les forces que tu n'as pas voulu aimer.»
Peer Gynt veut se persuader qu'en gâchant sa vie, il est resté
_lui-même_, qu'il a vécu suivant son _moi,_ mais le vide qui se fait
autour de lui, lui prouve qu'il n'a été qu'un égoïste. Peer Gynt est
seul. Sa conscience se réveille. «Terre splendide, prie-t-il, ne
t'offense pas parce que j'ai foulé ton herbe inutilement! Soleil
magnifique, tu as versé tes rayons sur une hutte inhabitée--le
propriétaire n'était jamais chez lui.... Oh! je veux monter jusqu'au
plus haut sommet, je veux voir encore une fois le soleil se lever, je
veux contempler la terre promise....»
Il arrive devant la maison de Solveig au moment où celle-ci, vieillie,
sort de la hutte, un bâton et un livre de cantiques à la main.
PEER GYNT.--Un pécheur est devant toi. A toi de le juger.
SOLVEIG.--C'est lui. Loué soit Dieu!
PEER GYNT.--Accuse-moi, dis combien j'ai péché envers toi!
SOLVEIG.--Tu n'as commis aucun péché!
PEER GYNT.--Dis-moi mon crime.
SOLVEIG.--Tu as fait de ma vie un poème. Bénie soit notre rencontre! Le
vrai Peer Gynt qui avait au front un sceau le marquant pour une haute
destinée, a vécu dans ma conscience, dans mon espoir, dans mon amour!
Une clarté illumine la figure de Peer Gynt. Il pose sa tête sur les
genoux de Solveig qui chante: «Dors, mon ami, je te bercerai, je te
veillerai ... dors et rêve!» Solveig chante et le soleil se lève....
«Faire un homme heureux, c'est mériter de l'être», dit Jean-Jacques[5].
Dans _Peer Gynt_, Ibsen prouve que l'homme, apte à faire jaillir de son
coeur dans celui d'un autre être humain les rayons ardents de l'amour,
est capable de se relever moralement. L'amour, c'est le soleil qui
vivifie; il ennoblit, il régénère. «L'amour possède une force surhumaine
qui élève au-dessus de la fange de la vie quotidienne, et le fait
briller de toute sa magnificence aux yeux de tous.»[6]
C'est la richesse du coeur qui seule donne du prix aux richesses de
toutes nos facultés; même la science n'est vivante et complète que par
l'amour. Les hommes ne font rien avec une idée, quand un sentiment ne
s'y joint pas. On regrette moins d'avoir eu du coeur que de l'esprit.
L'amour féconde, agrandit et élève toutes les facultés intellectuelles
et morales. Par lui le sentiment proprement dit, qui n'est d'abord que
le produit d'une sensation, devient affectif, manifeste des préférences,
éveille l'activité et agit ainsi sur la volonté avec une puissance de
plus en plus grande. Que de crimes seraient évités si nous étions
entourés de plus de sympathie, si la solidarité était plus chaude et
plus réconfortante! C'est ce manque de fraternité et d'amour qui rend la
lutte pour la vie si terrible et si acharnée. Sans amour tout changement
du régime actuel ne sera qu'une substitution d'une classe à une autre,
un changement de noms pour les maux qui demeurent.
Le mal de l'humanité ne vient pas de la nature, il vient, il grandit
parce que les hommes ne savent plus aimer. Aucun mécanisme ne donnera à
l'humanité le bonheur, si elle ne veut pas comprendre qu'il y a ici-bas
un moyen capable d'adoucir toutes les misères et toutes les souffrances,
et c'est l'Amour. L'être humain à l'instant où bat son coeur, se
transfigure et s'illumine comme une aurore.
Seul l'amour établit une harmonie entre les individus. Cette harmonie
peut être aperçue par l'intelligence, mais elle n'est sentie et réalisée
que par le coeur. L'amour est l'intelligence descendue dans les fonds
mêmes de l'âme. L'intelligence qui n'arrive point à l'amour, à la
volonté, manque de puissance pour le développement de la vérité, elle
n'en atteint point la vaste et sublime profondeur. La science, les lois,
les institutions les plus sages, sont une lettre morte que l'amour seul
peut transformer en parole vivante. C'est que l'intelligence n'est que
le reflet du foyer d'amour, et à mesure que le foyer est plus actif, la
lumière est plus vive. Des plus intimes profondeurs de l'amour jaillit
la lumière de l'intelligence. Le génie, l'héroïsme, la morale, sont dus
à l'amour, c'est par amour qu'il peut être compris, c'est par amour
qu'il peut être régénéré, car l'amour seul crée l'amour.