GERMES TRANSITIFS

Si l'anthropologie moderne a prouvé la transmission des vices et des

maladies par les parents à leurs enfants, la psychologie n'a pas moins

démontré que parmi la médiocrité des êtres apparaissent quelques

individus mieux doués qui, après avoir traversé une période d'évolution

et de crise, triomphent, deviennent des types plus parfaits et

obtiennent de nouvelles victoires et de nouveaux progrès. «L'humanité,

en se débattant dans une lutte séculaire pour améliorer ses institutions

sociales, atteint involontairement à quelque chose de bien différent et

de bien plus grand: sa propre réforme, l'ennoblissement de son caractère

moral, le couronnement de l'évolution biologique grâce à la création

d'un type plus élevé et plus pur.»[1]

Ces êtres souffrent dans la société actuelle, leurs droits sont

méconnus. Ces âmes étouffent sous le poids des préjugés et des

mensonges, elles ne peuvent aisément s'enlever et prendre leur vol;

elles n'ont ni liberté, ni indépendance pour assurer leur existence,

elles doivent s'incliner sous la volonté des seigneurs de la finance,

de la politique, de la pensée. «Le manque d'oxygène affaiblit la

conscience, et l'oxygène manque presque absolument dans notre société,

puisque toute la majorité compacte est assez dénuée de sens moral pour

ne pas vouloir comprendre que l'on n'édifie rien sur une fondrière de

mensonge et de fourberie.»[2]

«On étouffe ici, dit Brand; un air de sépulcre s'élève de cet étroit

vallon. En vain on y déploierait un drapeau, aucun souffle frais et

libre ne le ferait flotter. «Tout ce qu'il y a de bon au fond des hommes

sera étouffé si on laisse subsister cet état de choses. Mais cela ne

doit pas durer! Oh! quel bonheur ce serait, quel bonheur de pouvoir

apporter un peu de lumière dans cet abîme de ténèbres et de méchanceté.

«Si j'avais le pouvoir, se lamente Rosmer[3], de leur faire avouer leurs

torts, de réveiller la honte et le repentir dans leurs coeurs, de les

amener à se rapprocher de leurs semblables avec confiance, avec amour!

Il me semble qu'on pourrait y arriver. Que la vie deviendrait belle

alors! Plus de combats haineux, rien que des luttes d'émulation, tous

les regards fixés sur un même but, toutes les volontés, tous les esprits

tendant sans cesse plus loin, toujours plus haut, chacun suivant le

chemin qui convient à son individualité. Du bonheur pour tous, créé par

tous.»

La corruption des moeurs, la dégradation actuelle de la société n'est

que le signe d'une nécessité absolue de sa transformation morale. De

tous côtés s'élève une plainte immense qui monte confuse. Au sein de

l'ivresse générale, du bien-être, de jouissances innombrables; au sein

de cet énervement, de ce mal qui ronge, on entend le bruit du réveil,

le murmure des volontés et des espérances.

Des idées nouvelles germent partout, elles cherchent à se faire jour,

à trouver une application dans la vie, mais elles se heurtent

continuellement à la force d'inertie de ceux qui ont intérêt à maintenir

le régime actuel, elles étouffent dans l'atmosphère suffocante des

anciens préjugés et des traditions. Les idées reçues sur la constitution

des États, sur les lois de l'équilibre social, sur les relations

politiques et économiques des citoyens entre eux, ne tiennent plus

devant la critique sévère qui les sape chaque jour, à chaque occasion,

dans le salon comme au cabaret, dans les ouvrages du philosophe comme

dans la conversation quotidienne.

«Les institutions politiques, économiques et sociales tombent en ruines;

elles gênent, elles empêchent le développement des germes qui se

produisent dans leurs murs lézardés et naissent autour d'elles. Un

besoin de vie nouvelle se fait sentir. Le code de moralité établie,

celui qui gouverne la plupart des hommes dans leur vie quotidienne,

ne paraît plus suffisant. On s'aperçoit que telle chose, considérée

auparavant comme équitable n'est qu'une criante injustice; la moralité

d'hier est reconnue aujourd'hui comme étant d'une immoralité révoltante.

Le conflit entre les idées nouvelles et les vieilles traditions éclate

dans toutes les classes, de la société, dans tous les milieux, jusque

dans le sein de la famille.»[4]

Et c'est le réveil. On a beau vouloir arrêter le courant: on n'a pas la

force de le détourner. Le courant suit son chemin, marche à

l'accomplissement de sa mission, dissipant l'atmosphère étouffante qui

l'environne. Il faut changer cette atmosphère sépulcrale. Il faut qu'un

beau soleil entre ici.

«Que venez-vous faire dans notre société? demande Rorlund à Lona, qui

revient d'Amérique.

--Lui donner de l'air, monsieur le pasteur![5] lui répond celle-ci. Mais

lorsqu'un édifice est resté trop longtemps fermé, on a de la peine à

l'aérer, les fenêtres ne s'ouvrent pas facilement, souvent même on est

obligé de les briser....

--Que voulez-vous édifier?

--Édifier? Il s'agit d'abord de démolir.[6]»

«Et cela n'a aucune importance, dit Stockmann[7], qu'une société

mensongère soit démolie! Il faut l'anéantir, il faut faire disparaître,

comme des animaux nuisibles, tous ceux qui vivent dans le mensonge.

J'aime tant ma ville natale, ajoute-t-il, que je préférerais la ruiner

que de la voir prospérer sur un mensonge.»

Mais on ne détruit que ce qu'on remplace. «Si les vieux mots sont usés,

il ne faut pas les enlever de la langue avant d'en avoir créé

d'autres.»[8]

Dans les pages qui vont suivre nous chercherons les mots que les

personnages d'Ibsen substituent à ceux qu'ils veulent enlever de la

langue actuelle; nous chercherons à déterminer les bases sur lesquelles

ils comptent édifier la Société nouvelle. Car toute phase sociale est

poussée par une phase future qui se prépare à la remplacer. C'est la loi

de l'évolution universelle de tous les phénomènes: physiques, moraux et

sociaux. La société actuelle doit céder sa place à une société nouvelle,

sinon la loi d'évolution se trouverait suspendue, hypothèse

anti-scientifique. Si l'évolution condamne toute transformation

arbitraire, elle condamne aussi toute immobilité, toute inertie; loin

d'exclure la possibilité des réformes pacifiques, elle ne veut pas

laisser l'humanité s'endormir, elle l'engage à l'activité consciente,

à la marche vers une ère nouvelle.

--Ils ont eu leur aurore,--dit Brand au seuil de l'Église nouvelle qu'il

a fait construire,--pourquoi ne verraient-ils pas leur déclin? L'ordre

universel veut de la place pour les formes à naître.... Ce qui ne périt

pas, c'est l'esprit incréé, c'est l'âme, dissoute dans l'éclosion

printanière du monde, l'âme qui, d'audace et de foi virile, a construit

une arche allant de la matière à la source de l'être. Cette âme est

maintenant partagée en petites portions qui se débitent en détail.

De cette mutilation, de ces tronçons d'âme, de ces membres détachés,

épars, il faut qu'_un tout_ surgisse.... Hommes, vous êtes au croisement

des chemins! Avec votre volonté entière, vous devez vouloir le nouveau,

l'anéantissement de toutes les constructions pourries, pour que le grand

sanctuaire ait la place qui lui revient....

La philosophie sociale dans le theatre d'Ibsen · 第 49 / 96 题