La famille a la plus grande part dans la corruption et dans la
dégradation de la société actuelle. Le véritable mal est là, il faut
avoir le courage de se l'avouer. Dans la _Comédie de l'amour_, dans le
_Canard sauvage_, dans les _Revenants_, dans la _Maison de poupée_,
Ibsen nous le dit avec une force et une franchise stoïciennes. «Votre
mariage, crie Falk,[1] mais c'est l'accord de deux positions
convenables, ce n'est point de l'amour!» L'amour qui seul devrait former
les unions, en est banni; c'est le code qui y préside. Le notaire rédige
le contrat où chacun stipule ses intérêts, où le mari discute le chiffre
de la dot, où la femme fait ses calculs, où l'on cherche à se tromper
mutuellement. «L'amour a cessé d'être une passion, c'est une science
cataloguée, une profession, avec ses corporations, son drapeau; les
fiancés et les époux en forment les cadres et les remplissent avec une
cohésion semblable à celle des plantes de la mer.»[2] L'amour n'est plus
un sentiment divin, c'est un vice. D'après les règles de la
civilisation moderne, ce n'est pas la femme que l'homme épouse, c'est sa
dot, son bien, sa fortune. Les mariages, pour la plupart, ne sont qu'un
marché immoral où deux jeunes gens se vendent à prix d'or.
«Le mariage[3] doit constituer une union que deux êtres n'accomplissent
que par amour réciproque et pour atteindre leurs fins naturelles. Mais
ce motif n'existe à proprement parler que très rarement de nos jours. Au
contraire, le mariage est considéré par la plupart des femmes comme une
sorte de refuge dans lequel elles doivent entrer à tout prix, tandis que
l'homme, de son côté, en pèse et en calcule minutieusement les avantages
matériels. Et la brutale réalité apporte même dans les mariages où les
motifs égoïstes et vils n'ont eu aucune action, tant de troubles et
d'éléments de désorganisation que ceux-ci ne comblent que rarement les
espérances que les époux caressaient dans leur jeune enthousiasme et
dans tout le feu de leur premier amour.»
Or, le mariage actuel n'est qu'une forme légale de la prostitution qui
amène la diminution graduelle de la fécondité et l'accroissement de la
dépopulation.
La cause de l'affaiblissement de la natalité est connue: la volonté de
l'homme la détermine. «Nous ne sommes pas assez riches pour nous donner
ce luxe-là.» Les enfants sont une charge qui diminue les jouissances
égoïstes des parents. Les riches ne veulent pas laisser trop de
copartageants de leur fortune; les moins riches craignent de succomber
sous le poids d'une famille nombreuse. Seules, les familles misérables
ont beaucoup d'enfants. Plus la richesse et l'aisance s'accroissent,
plus le nombre des enfants diminue. Les pauvres sont moins
abstentionnistes que les riches parce qu'ils n'ont pas le soin de
l'héritage à laisser en partage, et parce que les classes travailleuses
étant plus dépourvues de plaisir que la classe, dite supérieure, se
laissent aller au besoin génésique. D'ailleurs, les unions se font plus
librement parmi les ouvriers.
L'union libre, la société dirigeante la repousse et la flétrit.
Le pasteur Manders[4] appelle foyer, le foyer domestique où un homme vit
avec sa femme et ses enfants.
«OSWALD, peintre.--Oui, ou avec ses enfants et la mère de ses enfants.
LE PASTEUR.--? Mais ... miséricorde!
OSWALD.--Quoi?
LE PASTEUR.--Vivre avec ... la mère de ses enfants?
OSWALD.--Oui ... préféreriez-vous qu'on la repoussât?
LE PASTEUR.--Mais comment se peut-il qu'un homme ou une jeune femme qui
ont ... ne fût-ce qu'un peu d'éducation, s'accommodent d'une existence
de ce genre, aux yeux de _tout le monde_?
OSWALD.--Eh! que voulez-vous qu'ils fassent? Une jeune fille pauvre....
Il faut beaucoup d'argent pour se marier. Que voulez-vous qu'ils
fassent?
LE PASTEUR.--Ce que je veux qu'ils fassent? Je vais vous dire, moi, ce
qu'il faut qu'ils fassent. Ils doivent vivre loin l'un de l'autre!
OSWALD.--Ce discours ne vous servirait pas à grand'chose auprès de nous
autres, jeunes hommes, passionnés, amoureux.
LE PASTEUR.--Et les autorités qui tolèrent de telles choses, qui les
laissent s'accomplir en plein jour! Et cette immoralité s'étale
effrontément, elle acquiert, pour ainsi dire, droit de cité!...»
Les pasteurs Manders exaltent la famille. «Elle est la base de l'État,»
disent-ils. «Est-ce que la famille n'est pas la base de la société? Un
agréable chez soi, des amis fidèles, un petit cercle bien choisi, dans
lequel nul élément discordant ne vient apporter le trouble?»[5]
Oui, la famille est un des éléments les plus puissants de la société,
mais si la famille antique présentait vraiment une unité sociale, la
famille d'aujourd'hui en est moins qu'un reflet faible et pâle: elle
n'est plus qu'un centre de corruption.
Le vieux fêtard Werlé[6], après avoir constitué sa richesse sur les
ruines d'Ekdal, après une vie de débauche, cause de la mort de sa femme,
a l'idée de régulariser sa fausse position et de se remarier avec
Mme Sverby, femme digne de lui sous tous les rapports. Pour
éviter les «mauvaises langues et les méchants propos», il fait appel à
son fils Grégoire qui vit, solitaire, dans les usines.
GRÉGOIRE.--Ah! c'est comme cela! Madame Sverby étant en jeu, on avait
besoin d'un joli tableau de famille dans la maison, quelques scènes
attendrissantes entre le père et le fils. La vie de famille!
Quand l'avons-nous menée ici? Jamais, aussi loin que vont mes souvenirs.
Mais aujourd'hui il en faut un peu, cela aurait si bonne façon, si l'on
pouvait dire qu'entraîné par la piété filiale, le fils est rentré à la
maison pour assister aux noces de son vieux père! Que resterait-il de
tous ces bruits qui représentent la pauvre défunte succombant aux
chagrins et aux souffrances? Pas un écho, le fils les aurait fait
évanouir.
WERLÉ.--Grégoire!... Ah! je le vois bien: il n'est personne au monde que
tu respectes moins que moi.
GRÉGOIRE.--Je t'ai vu de trop près.
WERLÉ.--Tu m'as vu par les yeux de ta mère.
GRÉGOIRE.--Cette nature confiante était prise dans un filet de
perfidies, habitant sous le même toit ... que d'autres femmes ... ses
servantes ... sans se douter que son foyer reposait sur un mensonge! Ton
existence m'apparaît, quand je la regarde, comme un champ de carnage
jonché de cadavres....
Dans le même drame Hialmar interroge sa femme sur son passé. Elle finit
par reconnaître sa liaison avec Werlé, dévoilée à son mari par Grégoire.
HIALMAR.--Comment as-tu pu me cacher une pareille chose?
GINA.--Oui, ça n'est pas bien à moi; j'aurais dû te l'avouer depuis
longtemps.
HIALMAR.--Tu aurais dû me le dire tout de suite. Au moins j'aurais su
qui tu étais.
GINA.--M'aurais-tu épousée tout de même, dis?
HIALMAR.--Comment peux-tu le supposer?
GINA.--Voilà pourquoi je n'ai rien osé dire. Je ne pouvais pourtant pas
faire mon propre malheur!
Telles sont les bases de la famille actuelle: mensonge et corruption;
instrument de profit comme pour Gina,[7] pour Stensgard[8] ou instrument
de plaisir égoïste comme pour Helmer[9].
L'homme et la femme souffrent de cet état de choses, mais la femme en
souffre davantage. L'homme, dit Bebel[10], de qui provient le plus
souvent le scandale dans le mariage, sait, grâce à sa situation
prépondérante, se dédommager ailleurs.
La femme ne peut que bien rarement prendre aussi les chemins de
traverse, d'abord parce que s'y lancer est plus dangereux pour elle, en
sa qualité de partie prenante, et ensuite parce que chaque pas fait en
dehors du mariage lui est compté comme un crime que ni l'homme ni la
société ne pardonnent. La femme est obligée de considérer le mariage
comme un asile, car en dehors du mariage la société lui fait une
situation qui n'a rien d'enviable.
L'intérêt matériel enchaîne l'un à l'autre des êtres humains. L'une des
parties devient l'esclave de l'autre et est contrainte, par «devoir
conjugal», de se soumettre à ses caresses les plus intimes, qu'elle a
peut-être plus en horreur que ses injures et ses mauvais traitements.
Un pareil mariage n'est-il pas pire que la prostitution? La prostituée
est encore jusqu'à un certain point libre de se soustraire à son honteux
métier, elle a le droit de se refuser à vendre ses caresses à un homme
qui, pour une raison ou pour une autre, ne lui plaît pas. Mais une
femme vendue par le mariage est tenue de subir les caresses de son
mari, quand bien même elle a cent raisons de le haïr et de le mépriser.
Considérer la femme comme leur égale répugne aux préjugés des hommes.
La femme, pour eux, doit être soumise, obéissante, confinée exclusivement
dans son ménage; elle doit comprimer ses pensées, ses aspirations
personnelles, dût-elle périr intellectuellement de cette situation
opprimée. Que de souffrances morales, que de pleurs, de nuits sans
sommeil, brisant pour toujours l'organisme de ces pauvres êtres,
anéantissant leurs espérances!
Mme Alving[11] est l'une de ces admirables et malheureuses
figures. Elle a reçu dans sa jeunesse «quelques renseignements où il ne
s'agissait que de devoirs et d'obligations». Pendant vingt ans elle a
vécu là-dessus, souffrant silencieusement auprès de son mari malade et
débauché. Une seule fois seulement, lasse de vivre auprès d'un fou
qu'elle n'aimait pas, elle se précipite chez le jeune pasteur qu'elle
aime et dont elle se sent aimée. «Me voici, prends-moi!» «Femme, répond
le faux disciple de Jésus, retournez chez celui qui est votre époux
devant la loi!»
L'élan qui l'a poussée vers le bonheur et la liberté a été vite réfréné;
elle est redevenue la femme austère pour qui la vie est une vallée de
larmes et qui ne peut répandre autour d'elle la lumière et la gaîté
d'une âme heureuse. Durant vingt ans cette femme admirable eut le
courage de cacher à tous les misères de sa vie domestique. «J'ai
supporté bien des choses dans cette maison, avoue-t-elle plus tard. Pour
retenir mon mari les soirs et les nuits j'ai dû me faire le camarade de
ses orgies secrètes. J'ai dû m'attabler avec lui en tête-à-tête,
trinquer et boire avec lui, écouter ses insanités, j'ai dû lutter corps
à corps avec lui pour le mettre au lit. J'avais mon fils, c'est pour lui
que je souffrais tout. Mais lorsque j'ai reçu le dernier outrage, quand
j'ai vu dans les bras de mon mari ma propre bonne ... alors....» Alors,
elle se révolte, elle veut apprendre à son fils «la vraie vie....»
Nora[12], révoltée également par le mensonge de sa vie conjugale,
abandonne tout à fait et la maison et ses enfants....
Et c'est cette famille qui est appelée à former la jeune génération!
«La famille doit être un arbre puissant dont les racines plongent à une
grande profondeur dans le sol, tandis que les cimes montent haut vers le
ciel et que les branches protectrices couvrent un large espace. Or, elle
est réduite à l'état d'un maigre arbuste sans racines, dont le pauvre
feuillage est impuissant à donner un abri.»[13]
Les rejetons vigoureux et multipliés ne sortent que d'une famille forte.
Ceux qui ont été élevés d'une manière absurde ne peuvent pas élever les
autres d'une manière sensée. Une multitude d'aveugles ne donnera jamais
un voyant, une réunion de malades ne fera jamais un homme bien portant.
Quand on songe à la jeune génération qui s'élève au sein de ce milieu
corrompu et déséquilibré, une douleur, une épouvante, vous étreint
l'âme....