LA PRESSE

La presse est le représentant attitré des «soutiens de la société».

C'est par sa voix qu'ils répandent leurs mensonges. Le journal joue

aujourd'hui le rôle le plus important qu'il soit possible d'imaginer,

son influence est immense, il dirige en maître incontesté les destinées

des peuples. Ibsen nous montre en quelles mains néfastes se trouve,

généralement, cette force puissante. «Je rédige mon journal, dit

Aslaksen dans l'_Union des jeunes_[1], d'après le principe suivant:

c'est le grand public qui fait vivre les journaux, mais le grand public

est le mauvais public, il lui faut donc un mauvais journal. Tous les

numéros de ma feuille sont conçus dans cet esprit. D'ailleurs, mon

journal est ma seule source dévie.»

Le _Phare_[2] est l'organe du parti radical. Son rédacteur en chef,

Pierre Mortensgaard, est très content de l'évolution du pasteur Rosmer,

il est convaincu que cette nouvelle recrue est d'une grande importance

pour son parti, mais il déclare à Rosmer que s'il veut servir la cause

libérale, il lui faut garder le silence sur son apostasie, car «des

libres-penseurs, le parti en compte suffisamment, ce qui lui manque, ce

sont des hommes respectables, animés de sentiments chrétiens».

Autrefois les écrivains, les savants passaient une partie de leur vie à

étudier les moeurs d'une époque avant d'en écrire l'histoire;

aujourd'hui, les _reporters,_ souvent d'intelligence bornée, parlent sur

tous les sujets sans en connaître un mot. Ils débitent des contes

risibles, des scandales navrants, des histoires mensongères. Ce sont eux

qui écrivent l'histoire contemporaine à laquelle ils donnent la couleur

de leur journal, d'où la vérité est bannie: leur seul but est de débiter

leur marchandise. La presse est devenue une institution industrielle.

Le reporter est l'âme du journal, la source la plus féconde de sa

prospérité matérielle. Le public ajoute moins d'importance aux articles

de fond qu'aux nouvelles diverses. Les journaux qui font fortune sont

ceux qui arrivent à avoir la primeur des attentats et des scandales.

Ils ne cherchent que la glorification du vice sous toutes ses formes,

les plus triviales comme les plus raffinées. Quelle triste école

d'inconscience, de légèreté, de servilisme! A quel déplorable spectacle

la presse nous fait assister! L'injure n'a plus de bornes, toutes les

bassesses sont déchaînées, tout est atteint: talent, honneur, probité,

vertu. Souvent cela va jusqu'au crime. L'absurdité de ses polémiques

n'est égale qu'à la valeur morale de ses louanges pompeuses. Oeuvre de

désagrégation et de haine, elle crée un courant de lâcheté et de

bassesse, de délation, de calomnie et de honte. Les reporters ont

remplacé l'étincelle divine des sentiments généreux par la bouffonnerie

et le grotesque.

Le scepticisme des temps présents est le fruit de ces feuilles qui sont

un poison moral pour les masses. Les oeuvres sérieuses n'ont pas le

temps de mûrir. Chacun mange son blé en herbe et vit pour le moment. On

ne cherche ni la justice ni la vérité, mais le mot drôle; et une

boutade, dite spirituelle, fait accepter les idées les plus absurdes,

les plus révoltantes.

Petra Stockmann[3] refuse de traduire pour le _Journal du peuple_ une

nouvelle anglaise parce que «c'est une histoire tendant à prouver qu'il

y a une providence surnaturelle qui protège tous les gens soi-disant

bons et qui à la fin leur donne toujours raison, tandis que les gens

soi-disant mauvais reçoivent leur châtiment.

LE RÉDACTEUR HOVSTAD.--Mais c'est très gentil. C'est justement ce que le

public demande.

PETRA.--Et c'est cela que vous voulez offrir à votre public? Vous savez

bien que les choses ne se passent pas ainsi dans la vie réelle.

HOVSTAD.--Vous avez parfaitement raison, seulement un rédacteur ne peut

pas toujours agir comme il veut. On est souvent forcé de s'incliner

devant l'opinion du public dans les questions de peu d'importance. La

politique est au fond la cause principale de la vie, du moins pour un

journal; et, pour gagner le public aux idées politiques, il ne faut pas

l'effrayer. Quand les lecteurs trouvent une histoire morale dans le

rez-de-chaussée du journal; ils sont plus disposés à avaler et à

digérer ce que nous publions au-dessus; ils se rassurent.»

Le journal s'est acquis, sur les esprits les plus éclairés comme sur les

couches profondes une puissance sans pareille. Les réclames éhontées,

dissimulées sous forme d'articles sont rédigées dans le but de tromper

le public et causent la ruine des honnêtes travailleurs qui amassent

péniblement un petit pécule.

Le peuple qui n'a ni les loisirs ni les moyens d'analyser sa volonté,

ses désirs, ses idées, de les émettre librement, puise ses jugements

dans le journal. C'est lui qui plie et façonne à son gré l'opinion

publique, c'est lui qui la remue ou l'endort.[4] Le journal est, pour

les esprits simples, un oracle infaillible, ils croient ce qu'il

propage, ils répètent ses raisonnements. On est trop pressé pour penser

soi-même, on accepte et on fait siennes les appréciations les plus

erronées, les opinions toutes faites sans examen ni analyse. On ne se

demande pas si les jugements qu'on adopte ont été inspirés par la vérité

ou le mensonge, par l'équité ou la passion.

Et dire que la presse pourrait être pour la société la source de toutes

les vertus! La presse est ce qu'il y a de meilleur au monde lorsqu'elle

vibre à l'unisson des grandes et nobles émotions, lorsqu'elle rend

lucides les problèmes importants et combat les abus, lorsqu'elle sert la

vérité et la justice. Malheureusement elle est mise souvent au service

des ambitions personnelles les moins avouables et des cupidités les plus

affreuses. Chaque jour, le poison est répandu par torrents, tandis que

le remède se distribue goutte à goutte. Ah! certes, ce n'est pas la

presse qu'il faut accuser, mais ses représentants, les hommes, les

individus, les «soutiens de la société» qui la dirigent, les

Aslaksen[5], les Hovstad[6], les Mortensgaard[7].

«Pierre Mortensgaard, dit le précepteur Brendel, est maître de l'avenir.

Pierre Mortensgaard a en lui le don de la toute-puissance. Il peut faire

tout ce qu'il veut ... car il ne fait jamais plus qu'il peut. Pierre

Mortensgaard est capable de vivre sans idéal. Et cela, c'est précisément

le grand secret de la conduite et de la victoire. C'est le résumé de

toute la sagesse du monde.»

Le journal pourrait être le gardien le plus sûr du progrès,

l'avant-garde de la justice, marchant à la conquête de la lumière,

c'est lui qui pourrait arracher la foule aux suggestions funestes, lui

dévoilant les desseins pervers de ses vrais ennemis, c'est lui qui

pourrait l'affranchir du joug moral et matériel qui pèse sur sa tête

depuis des siècles. Quelle noble mission pour celui qui se l'impose! il

est beau le rôle que peut jouer chez un peuple libre, une institution

comme la presse, mais il faut que le peuple, que ceux qui dirigent la

presse aient une conception juste de la liberté; hélas, ne comprennent

pas toujours la liberté ceux qui la possèdent!

Faut-il restreindre la liberté de la presse? Jamais! «C'est un grand

péché que de tuer une pensée libre.»[8] La liberté peut dégénérer et

devenir licence, mais la liberté n'est pas et ne sera jamais la licence.

D'ailleurs, on ne supprime pas le mal par le mal. Personne ne peut ni

donner ni restreindre la liberté. Quand la presse deviendra digne de la

liberté, elle la prendra elle-même, si elle ne l'a pas; en tous cas,

elle saura en user. Aucune atteinte juridique à la presse ne peut être

tolérée. «Dans un état social vraiment assis, l'action de la presse est

très utile comme contrôle; sans la presse, des abus extrêmement graves

sont inévitables. C'est aux classes honnêtes à décourager par leur

mépris, la presse scandaleuse.»[9] La parole et la pensée doivent être

libres. L'homme ne serait pas l'homme, s'il ne parlait librement.

Arrêter l'essor de la pensée, c'est rabaisser la dignité humaine.

«Ce qu'il y a de mieux en nous, c'est la pensée.»[10]

La liberté de la presse est sacrée, il faut qu'elle puisse toujours se

produire librement, c'est l'un des biens de la civilisation, mais si

«Penser librement est beau

Penser juste est encore plus beau.»[11]

Et c'est par la justice qu'on acquiert souvent la liberté, car elle ne

s'octroie pas, il faut la conquérir. La liberté de parler et

d'écrire,--lorsqu'on ne la comprend pas, c'est-à-dire lorsqu'on ne la

porte pas dans son âme,--ne sert aux moralement faibles qu'a manifester

leur jalousie pour les moralement supérieurs, en déversant sur eux leur

malfaisante raillerie sinon leurs mensonges diffamatoires.

Le jour où l'on comprendra que l'invective ne remplace jamais la libre

discussion, que les impuissants seuls substituent l'injure à la raison,

que l'on combat mieux ses adversaires par des arguments solides que par

des insultes, qu'on flagelle mieux les hypocrites avec la vérité, la

justice, qu'avec la violence, la calomnie; le jour où l'on comprendra

que la liberté de tout homme s'arrête là où elle viole la liberté

d'autrui, la presse, comme toutes les autres institutions, deviendra

libre, et sa langue barbare et indécente sera purifée. La corruption du

langage amène la corruption des idées; elle fausse l'esprit qui devient

incapable de distinguer la vérité de l'erreur. Le coupable n'est pas le

lecteur, mais l'écrivain qui manque à la première condition de son

apostolat.

En attendant cet âge d'or, n'oublions point que «la liberté de propager

l'erreur et le mal par la parole et la presse a pour correctif naturel

la liberté de propager par les mêmes moyens la vérité et le bien».[12]

Que les honnêtes gens en usent.

Passons à la famille.

La philosophie sociale dans le theatre d'Ibsen · 第 40 / 96 题