LES POLITICIENS ET LES CAPITALISTES

Le _Credo_ politique et social se façonne et se modèle sur le Credo

religieux,--toujours hypocrite, jamais sincère. «Que se cache-t-il sous

les apparences brillantes et fardées dont la société se montre si fière?

La pourriture et le néant. Toute moralité lui manque. Elle n'est rien

qu'un sépulcre blanchi.»[1]

Jamais la société n'a atteint un tel degré de décomposition sociale; un

ramollissement effroyable se produit dans les moeurs; on ne pense qu'à

satisfaire ses passions brutales, ses goûts, ses caprices. La fortune

est aux plus audacieux; les honneurs, la gloire, aux plus habiles.

Posséder, jouir, dominer, voilà les vertus d'aujourd'hui.

Les vertus les plus sublimes

Ne sont que des vices dorés.[2]

Il y a quelque chose de si faux, de si vide, de si plat et de si mesquin

dans la manière de voir de notre race! dit Brand. Qui donc, même à son

lit de mort, consentirait à faire une offrande en secret? Demande au

héros de cacher son nom et de se contenter de la victoire! Pose la même

condition à un roi, à un empereur, et tu verras s'il accomplira quelque

chose. Demande au poète d'ouvrir en secret la cage à ses beaux oiseaux

chanteurs sans qu'on sache qu'ils lui doivent leur essor et l'éclat de

leur plumage! Non, l'abnégation ne fleurit nulle part ni dans les hautes

futaies ni dans les buissons. Le monde est dominé par des idées

d'esclave. Jusque sur les bords de l'abîme il s'attache avec une âpre

fureur à la poussière de la vie; lorsqu'elle cède et s'effrite, on voit

encore les hommes s'accrocher aux brins d'herbe, enfoncer leurs ongles

dans la boue.

L'édifice social est construit sur une base oppressive qui paralyse tous

les efforts libres. Toute tendance émancipatrice effraye «les soutiens

de la société»; ils ont peur de la lumière.

«STOCKMANN.--N'est-ce pas le devoir d'un citoyen de mettre le public au

courant des idées nouvelles?

LE PRÉFET.--Le public n'a pas du tout besoin de nouvelles idées. Il vaut

mieux pour lui se contenter des bonnes vieilles idées qu'il connaît

déjà.»[3]

Et lorsqu'un homme fait retentir une voix libre dans ces ténèbres, on le

déclare ennemi de la société.

«STOCKMANN.--C'est moi qui veux le vrai bien de la ville. Je veux

dévoiler les fautes qui tôt ou tard apparaîtront au grand jour. Oh! on

va bien voir que j'aime ma ville natale.

LE PRÉFET.--Tu l'aimes! Toi, qui par une aveugle bravade veut supprimer

la principale source de richesse de la ville!

STOCKMANN.--Cette source est empoisonnée! Nous vivons ici dans les

immondices et la putréfaction! c'est grâce à un odieux mensonge que

notre jeune société suce, pour se nourrir, la richesse des autres.

LE PRÉFET.--Illusion! Imagination! Pour ne pas dire plus encore! L'homme

qui lance des insinuations aussi offensantes contre sa ville natale est

un _ennemi de la société_.»[4]

Ibsen démasque ceux qui se chargent de maintenir ce qu'il est convenu

d'appeler l'ordre social, ceux qui prêchent la plus rare des

_vertus_,--la morale sociale. L'homme de sens est pour eux celui qui

agit dans leur sens. Quand le défaut d'un autre leur est profitable, ils

voudraient l'ériger en _vertu_.

Dans _John-Gabriel Borckman_, le dramaturge norvégien nous montre

comment une conscience peut être obscurcie par le désir trop intense

d'atteindre le pouvoir, comment un homme saisi par la passion du pouvoir

et de l'argent qui le donne, arrive à sacrifier son honneur, ses plus

intimes tendresses, à perdre la pitié pour ceux qui l'entourent et pour

lui-même. Pour conserver sa fortune et son pouvoir, l'un des héros de la

pièce dont l'honorabilité paraît à l'abri de tout soupçon, a eu recours

au vol, il laisse peser l'accusation de son crime sur son ami intime.

Tous les «soutiens de la société» qu'Ibsen nous présente ont chacun au

moins un point noir qu'il leur faut dissimuler. Ils accumulent les

richesses par tous les moyens, au détriment des autres, et ils veulent

faire croire que la fortune leur a donné une nature supérieure et le

droit de diriger à leur gré le troupeau humain, qu'ils considèrent comme

une classe inférieure à eux. Ils s'érigent en classe dirigeante, ils

prétendent maintenir sous leur tutelle la masse des travailleurs qui les

nourrit par ses travaux pénibles et incessants. Ils généralisent des

idées, ils composent des phrases, des formules, et ils les lancent dans

la foule, comme un dogme religieux ou politique. Les phrases générales

sont devenues une monnaie courante. L'aphorisme de Guizot: «Parler,

c'est gouverner» est devenu la loi conductrice des hommes politiques

dont le consul Bernick[5] est le type autorisé.

«Notre industrieuse petite ville, dit-il, s'inspire, Dieu merci, d'idées

saines et morales, que nous avons tous contribué à faire germer, et que

nous continuerons à développer de notre mieux, chacun dans notre sphère.

Vous, monsieur le Vicaire, appliquez votre bienfaisante activité à

l'école et à la famille. Nous autres, les hommes du travail pratique,

nous servirons la société en y répandant le bien-être; et nos femmes et

nos filles continueront comme par le passé leurs oeuvres de

bienfaisance.»

Bernick est l'homme le plus riche et le plus influent de la ville, tout

le monde s'incline devant lui, sa maison passe pour une maison modèle,

sa vie pour une vie modèle, mais cette bonne réputation, ce bonheur,

reposent sur un terrain fangeux, sur des mensonges. Sa fortune, il l'a

volée et a fait croire que c'est un autre, un associé, qui se l'est

appropriée; il a aimé aussi, dans sa jeunesse, une femme qu'il abandonna

pour en épouser une autre plus riche. Pendant toute sa vie il n'a eu que

deux cultes, celui de l'hypocrisie et celui du mensonge, pas d'autre.

Lui, l'homme le plus considéré de la ville, le plus heureux, le plus

riche, le plus puissant et le plus honoré, il a laissé accabler un

innocent sous le poids de sa propre faute, et lorsque quinze ans plus

tard l'innocent, revenu d'Amérique où il avait été obligé de se

réfugier, demande que Bernick dise à tous la vérité, celui-ci s'écrie:

«A l'heure même où j'ai le plus besoin de toute ma considération! c'est

impossible!»

Et tout le monde lui accorde cette considération, car on ne mesure point

la valeur d'un homme politique à la puissance de ses idées, ni à ses

moyens pour les faire aboutir, mais à son éloquence vide, pleine de

lieux communs et de formules sans fond. Ou se laisse entraîner et

éblouir par des discours ronflants, des déclamations pompeuses et un

verbiage sonore, mais dépourvu d'idées et de sentiments.

On ne vit que sur des mots, des mots, toujours des mots! On demande à

Monsen[6] s'il renoncerait à s'occuper de ses intérêts privés si les

électeurs portaient leur choix sur lui. «Mes intérêts privés en

souffriraient sûrement; mais, si l'on croit que le bien public l'exige,

je mettrai de côté toute considération personnelle»,--et il s'empare de

la fortune d'un autre et disparaît.

Les politiciens d'Ibsen prêchent le respect de l'ordre, mais qu'est

donc leur ordre, sinon la sécurité des spéculateurs ne tremblant pas

pour leurs biens mal acquis!

«Quand on se mêle à la vie publique, dit Bratsberg[7], on se trouve

quelquefois forcé à des compromis et on ne peut pas conserver aussi bien

son indépendance de caractère et de conduite.»

Et ces gens sont les maîtres de la société!

Lorsque, il y a dix-neuf siècles, en présence d'une foule où il y avait

certainement des pauvres et des ouvriers, Jésus de Nazareth déclara

qu'il était plus aisé de faire passer un chameau par le trou d'une

aiguille que de voir un riche entrer dans le royaume des cieux, les

riches qui entendirent cette parole durent trouver qu'elle ne servirait

guère à apaiser les haines sociales. Et puisque le royaume des cieux

leur est refusé, ils décidèrent de conquérir celui de la Terre. Ils

tâchent d'imposer leurs principes aux autres. Et on les suit. En les

voyant bien posés dans le monde et entourés de considération, bon nombre

de natures faibles viennent à eux, fières d'être admises en si bonne

compagnie. Celles qui résistent le payent cher.

Kropp, chef d'usine du consul Bernick, fait avertir Aune, contremaître

dans cette usine, de cesser les conférences qu'il fait chaque samedi aux

ouvriers.

«AUNE.--Comment! je croyais qu'il m'était permis de consacrer mon temps

libre à être utile à la société.

KROPP.--Le consul dit que c'est ainsi qu'on la désorganise.

AUNE.--Ma société n'est pas celle du consul.

KROPP.--Avant toutes choses vous avez à remplir votre devoir envers la

société du consul Bernick,car c'est lui qui vous fait vivre.»[8]

Telle est leur justice. _Fiat justitia, percat mundus!_ Et l'on parle de

liberté!

«Liberté, égalité, fraternité n'ont plus le même sens qu'au temps de la

guillotine. Et les politiciens ne veulent pas le comprendre, et je les

hais. Ils ne désirent que des révolutions politiques, extérieures, et ce

qu'il faut; c'est la révolte de l'esprit humain.»[9]

Hélas! tout le monde ne peut pas se révolter. L'intolérable situation,

que le consul Bernick crée à son ouvrier Aune, le prouve. Je ne puis ne

pas citer ici le court dialogue qui présente si magistralement tout un

drame social.

«L'action sociale est faite de drames, comme la pensée est faite de

phrases. Un drame est une phrase qui a pour mots des actes humains.»[10]

Le consul Bernick, sans vouloir augmenter le nombre de ses ouvriers,

exige d'Aune que le bateau d'Etat, _l'Indian-Girl_, qu'on répare dans

ses usines, soit prêt en quelques jours à prendre la mer:

AUNE.--Mais c'est impossible. A fond de cale, le bateau est tout pourri,

monsieur le Consul.

BERNICK.--Il me le faut, autrement, je vous congédie.

AUNE.--Me congédier? moi dont le père et le grand-père ont travaillé

toute leur vie sur ce chantier! Avez-vous bien réfléchi, monsieur le

Consul, à ce que vous feriez en renvoyant ainsi un vieil ouvrier?

Croyez-vous que tout finisse pour lui avec un changement de maître? Je

voudrais que vous en vissiez un que l'on vient de chasser, rentrer, le

soir, dans sa maison, et poser ses outils derrière la porte.... C'est à

moi que les miens jetteront la pierre au lieu de vous la jeter. Ils ne

me feront pas de reproches, ils n'en auront pas le courage; mais de

temps en temps, je sentirai qu'ils me regardent d'un air interrogateur

et qu'ils se disent: «En somme, il doit bien l'avoir mérité.»

BERNICK.--C'est ainsi que va le monde. Il faut que le navire soit prêt;

je ne veux pas que la presse m'attaque; je veux qu'elle me soit

favorable et me soutienne pendant que j'élabore une grande affaire.

AUNE.--Un pauvre ouvrier peut avoir aussi des intérêts à sauvegarder ...

des intérêts de famille.... Ainsi on travaillera ... et _l'Indian Girl_

pourra prendre la mer après-demain.... Mais je ne réponds de rien....

Et le navire prend la mer, et, mal réparé, il coule, et il y a des

victimes.... Le consul Bernick en était averti à temps.... Mais que lui

importe? Il a sa bonne presse....

Le fossé qui sépare les hommes et les classes devient comme une immense

tranchée où vont se précipiter, poussés par l'intérêt, par le besoin,

par la haine, tous les membres de notre société malade. Jamais la

question sociale n'a été plus aiguë; dans un siècle où s'entassent

richesses sur richesses, où se reflètent lumière sur lumière, les

hommes, souvent les meilleurs, meurent de faim, les parents tuent leurs

enfants pour ne pas les entendre crier: du pain! Et on appelle cela:

_civilisation_! Honte et horreur!

L'exploitation du travail par le capital est la règle de notre corps

social, elle amène le paupérisme, cette tache hideuse, cette lèpre de

l'humanité, cette mauvaise conseillère de l'homme.

Le travail est une loi écrite à la première page de l'histoire de

l'univers, mais personne ne doit échapper à cette loi. Le travail

naturel est un état de félicité; il procure à celui qui s'y livre

une jouissance intime, exquise. Il y a en celui qui travaille un

accroissement de vie saine et forte, dont le sentiment lui est

délicieux. Mais le travail forcé, excessif, est une souffrance. Le

travail est la loi inviolable sous le niveau de laquelle tous doivent

plier; il doit régner du haut en bas de la société. Mais est-il juste

que les uns travaillent à l'excès et que les autres mènent une vie

oiseuse? Est-il juste que la richesse fainéante profite des produits

du travail de ceux qui peinent démesurément? La capital est le lot du

petit nombre, et c'est la foule qui travaille, c'est la foule qui est

exploitée. Les grosses fortunes s'accroissent et la misère se

généralise. L'argent devient le maître, il donne ou refuse du travail,

c'est-à-dire du pain, à l'ouvrier qui est à sa merci. Celui-ci travaille

sans relâche, sans repos, n'ayant jamais de loisir, tant que sa poitrine

a un souffle, tant que ses bras lui obéissent, tant qu'on lui donne du

travail. Et lorsqu'on le lui refuse, il se retrouve sur le pavé de la

rue, sans abri, sans argent; il ne peut attendre de personne ni appui ni

secours; plus malheureux qu'un cheval hors de service qu'on abat par

charité, il est condamné à voir sa femme, ses enfants, lentement, mourir

de faim. N'est-ce pas là le vrai esclavage? L'esclavage n'est pas venu,

comme on se plaît à le croire, de la guerre; il a été l'aliment et même

la cause des guerres. L'esclavage vient du capital ou accumulation des

revenus, car, tant qu'il n'y eut pas excédent de revenus ou lorsque

l'excédent était trop faible, l'esclavage ne pouvait s'établir. Mais au

fur et à mesure du développement du capital marchait à sa suite cette

institution néfaste qui permettait à certains hommes de s'approprier le

travail de leurs semblables en leur donnant en échange un minimum de

subsistance ou, comme aujourd'hui, un minimum de salaire. C'est une

violation et une atteinte injustifiable à la dignité humaine. Cet ordre

de choses permet aux puissants du jour d'accaparer une plus large part

de la fortune commune, il crée le despotisme, il augmente le nombre des

prolétaires, et l'antagonisme des classes en est le fruit inévitable.

Le jour où les hommes ont le droit d'acheter les services d'autrui,

l'esprit de solidarité va en s'affaiblissant et toutes les tendances se

portent vers la possession des richesses.

Plus les jouissances des uns deviennent bruyantes, plus les souffrances

des autres apparaissent humiliantes. «Le capital est fils du travail; la

propriété est fille du capital», disent les riches. Mais si la propriété

est fille du travail, pourquoi les vrais travailleurs n'arrivent-ils

jamais à la propriété, même par un travail opiniâtre, pénible, qui trop

souvent les tue? Pourquoi les prolétaires, les «déclassés» se

recrutent-ils généralement parmi ceux qui travaillent et non pas parmi

les riches, les oisifs? Demandez à ces travailleurs qui consument leur

vie dans une misère permanente, si leur travail leur vaut jamais des

droits à la propriété? Ceux qui ne meurent pas avant l'âge achèvent leur

misérable existence dans un état épouvantable. Ce n'est pas dans leurs

rangs que se forment des propriétaires contents et satisfaits.

Et l'exploitation capitaliste tue non seulement les mineurs, les

salariés, les ouvriers de fabriques et d'usines, mais aussi les ouvriers

de la pensée, travailleurs intellectuels, vivant au jour le jour, sans

pouvoir penser au lendemain, à la maladie, au chômage. Ils travaillent

tant qu'ils portent en eux une étincelle de vie; cette étincelle

éteinte, ils tombent, épuisés, cassés. Et les autres, les riches, les

oisifs, les paresseux, les vrais parasites, leur crient: «Déclassés!»

«Pour que les grands jouissent et prospèrent, disent-ils, il faut que

les petits souffrent et végètent.» Le faut-il? Malheureux, ils ne voient

donc pas que les _petits_ bougent? Leur réveil sera affreux, car l'homme

le plus terrible est celui qui a faim. Ne voient-ils donc pas se former

cette force nouvelle, d'une puissance écrasante, _la grève_, qui se

développe avec une rapidité inouïe? Elle devient de plus en plus

redoutable, elle s'approche et, comme la foudre, elle éclatera le jour

où on l'attendra le moins.

«D'un coté, les riches et leurs clients s'efforcent de représenter

l'organisation actuelle du travail et la répartition des biens comme un

résultat du libre jeu des lois naturelles, ferment les yeux sur la

misère où croupissent des millions de leurs semblables, déclarent

inévitables les maux qu'il leur est impossible de nier, couvrent d'un

badigeon rose les fissures de la muraille, trouvent tout excellent, tout

délicieux, dans un monde où rien ne leur manque, et pour le reste se

reposent sur la fusillade et sur le canon. D'un autre côté, la classe

ouvrière, sans propriété, dépendant pour son existence immédiate du

travail qu'il plaît à d'autres de lui accorder en s'en appropriant le

bénéfice, est loin d'admirer cet ordre de choses. Ne le jugeant pas

immuable, elle ne veut plus s'en contenter et s'organise à peu près dans

tous les pays pour le transformer par les voies révolutionnaires ou par

des crimes.»[11]

Car l'ouvrier Aune a commis un crime, mais à qui la faute? Il est las

du travail déprimant auquel le condamne sa misère. La douleur morale et

physique, si patiente qu'elle soit, a des limites. La misère est un

guide terrible; elle mine la raison, la pensée humaine, elle engendre

la haine, elle est ténèbres et chaos. C'est la misère qui conduit les

classes pauvres à ces effrayantes dégradations humaines et sociales.

La souffrance devient convulsion et la compression se transforme en

explosion; l'obéissance passive devient révolte, et lorsque l'effort du

labeur est résolu par l'effort de la colère, de l'exaspération, alors,

c'est horrible, ces hommes doux, qui sont las de souffrir, deviennent

des monstres....

Encore une fois, à qui la faute? N'est-ce pas à ceux qui établissent

deux lois, deux morales, les unes pour eux, les autres pour le peuple!

Et on appelle cela: Fraternité! Combien Blanqui[12] a-t-il raison de

dire que «la fraternité n'est que l'impossibilité de tuer son frère».

La fraternité, aujourd'hui! une hypocrisie, un piège, un poignard! La

fraternité de Caïn!--L'inquisition disait: mon frère! à sa victime sur

le chevalet. Ce mot: _la fraternité_ sera bientôt un sarcasme comme

cette autre parole: pour l'amour de Dieu! devise de charité divine,

devenue l'ironie suprême de l'égoïsme et de l'insensibilité. Faible,

l'homme se laisse réduire à un minimum en raison même de sa faiblesse.

Fort, il empiète et dévore dans la mesure de sa force. Il ne s'arrête

qu'aux barrières infranchissables. _Homo homini lupus_.

«Aucun homme de sens ne peut soutenir qu'il soit juste qu'une faible

minorité jouisse de tous les avantages de la vie, sans les avoir gagnés

par son travail ou mérités d'une façon quelconque, tandis que l'immense

majorité vient au monde condamnée à une vie de labeur incessant, pour

trouver à grand'peine une substance précaire.»[13]

Qui donc ne se sent pas pris d'une immense pitié pour ces déshérités de

la vie, pour ces pauvres gens qui peinent et qui souffrent, qui n'ont

pas ici-bas leur part de soleil et de bonheur? ... Oui, l'ouvrier Aune

a commis un crime, mais n'est-ce pas le crime du consul Bernick qui l'a

engendré? Les crimes des hommes qui se disent supérieurs poussent à la

dégradation ces êtres, affaiblis par le travail exagéré, par la misère,

aptes à subir si profondément l'influence extérieure.

Les riches et les forts n'ont même pas besoin d'entourer leurs vices et

leurs crimes d'ombre et de mystère, ils peuvent les pratiquer au grand

jour; pour les défendre, ils ont tout à leur disposition: l'argent, la

force publique, la presse.

La philosophie sociale dans le theatre d'Ibsen · 第 37 / 96 题