IBSEN, HOMME ET PENSEUR

Comme homme, Ibsen est bien le fils de la Norvège. Le peuple norvégien,

très peu expansif, offre moins de prise à l'observation qu'un autre. On

lui donne des défauts et des qualités qu'il n'a pas; souvent ceux qu'on

lui attribue sont l'exact contraire de ceux qu'il a réellement. La

Norvège est le pays des contrastes. Son caractère unique, spécial, est

de grouper à quelques toises de distance, les phénomènes les moins

habitués à se trouver ensemble. On y voit le sapin des cimes se marier

au noyer ami des plaines, les blocs du glacier et le gazon de la prairie

échanger, à quelques pas du fjord, un baiser fraternel.

La lutte constante avec la nature a amené le norvégien à s'identifier

avec elle, à se plier à ses exigences. La pauvreté du sol lui a imposé

le goût des réalités, et la majesté des rochers, la fraîcheur

frémissante du fjord, le soleil de minuit à demi voilé par de légers

flocons errants dans le ciel, lui ont appris la douceur du rêve....

Le paysan enseigne à ses enfants à se rendre utiles de très bonne heure.

L'exemple des parents et les dures nécessités de l'existence rurale les

rendent appliqués et graves; les enfants sont sérieux. Les hommes

paraissent lourds, mais c'est une lourdeur apparente qui vient plutôt de

la réflexion. Aucun aubergiste ne se présente, en Norvège, souriant au

voyageur. Le Norvégien est poli, sans servilité; dans toutes les

circonstances de la vie, il sait garder sa dignité. Si l'horizon

physique lui est éternellement fermé, si les blocs de granit, qui de

toutes parts enserrent le regard des Norvégiens, pèsent sur leur vie,

leur horizon intellectuel est large et leur âme morale est rarement

prisonnière,--je parle de ceux qui se sont débarrassés des hypocrisies

conventionnelles de la société: Brand, Rosmer, Dr Stockmann,

Nora, Hélène Alving, Held Wengel et beaucoup d'autres.[1]

Mais les meilleurs d'entre eux gardent encore des superstitions

extérieures. Ils croient sincèrement que si l'on peut apercevoir neuf

étoiles, neuf jours de suite, on est sûr de voir exaucé le voeu qu'on a

formé en les comptant.[2]

Les Norvégiens sont très confiants entre eux[3] et vis-à-vis de

l'étranger, mais c'est une confiance digne; le Norvégien n'ouvre jamais

entièrement son âme. C'est par là qu'on peut expliquer le théâtre à demi

voilé d'Ibsen.

Mais avant d'être norvégien, Ibsen reste _lui-même._ Les grands hommes

ont toujours été _quelqu'un_ dans toute la force du terme; ils sont

_eux-mêmes_ et plus vivants que personne; ils tirent plus des

profondeurs de leur âme que de tout ce qui les entoure; ils savent non

pas se subordonner aux choses extérieures, mais les subjuguer par leur

pensée, par leur volonté; ils dominent leur temps, ils s'imposent à la

postérité, par la réalité énergique, par la puissance et la souveraineté

de leur être individuel; d'autant plus utiles à connaître que leur

exemple nous apprend à devenir virils, à penser, à agir, à nous

affranchir de cette imitation servile de tous par chacun, qui est le

beau idéal des êtres les plus vulgaires.

Comme poète et penseur, Henrik Ibsen n'appartient «à aucune nation, à

aucune institution, à aucun parti[4]». Son théâtre ne vise pas

uniquement les moeurs de son pays, il vise toujours plus haut; ce n'est

pas l'âme norvégienne, c'est l'âme humaine qu'il dissèque.

Il y a des hommes qui n'appartiennent pas seulement à la contrée dans

laquelle ils sont nés, à la nation dont ils font partie, mais au trésor

commun de l'humanité. Ces esprits d'élite ne sont pas seulement la

gloire de la France, de la Russie, de l'Allemagne ou de la Norvège, mais

du genre humain tout entier. Certes, ils apportent le cachet de leur

patrie, chacun représente avec ampleur ce qu'a de caractéristique sa

nationalité, souvent même ils deviennent comme un trait d'union entre

leurs concitoyens et le reste du monde, ils servent de lien entre le

peuple au milieu duquel ils sont nés et tout ce qu'il y a d'esprits

cultivés dans l'univers, mais ils portent, ayant tout, en eux, le germe

du _Grand Tout_ de la Terre qu'on nomme Humanité. Elargissant le domaine

du Beau et du Bien, reculant les limites de la Science et de l'Art,

ouvrant à la méditation de nouveaux problèmes et à l'admiration des

horizons nouveaux, ces esprits créateurs, qui font l'histoire

universelle, prouvent que la Pensée humaine n'a point de frontières,

qu'elle est infinie....

Nous allons maintenant déterminer la philosophie du théâtre d'Henrik

Ibsen que nous diviserons en deux parties: partie négative: _La société

actuelle_; partie positive: _La société nouvelle_.

La philosophie sociale dans le theatre d'Ibsen · 第 28 / 96 题