L'enfance d'Ibsen. La pharmacie de Grimstad. La révolution
hongroise. Christiania. L'école de Helmberg. La première pièce
d'Ibsen, _Catilina_. Ibsen, rédacteur d'_Andrimmer_. Ses premières
poésies. Ibsen, metteur en scène du théâtre de Bergen (1851-1857)
et directeur du théâtre de Christiania (1857-1862). Son mariage.
_La comédie de l'Amour_. Le subside, le _Digter gage_, du Storthing
norvégien. La guerre entre le Danemark et la Prusse. L'exil.
1828-1864.
I
Henrik Ibsen naquit, le 20 mars 1828[1] à Skien, province de Télemarken
où son bisaïeul, d'origine danoise, était venu s'établir en 1726.
Patrie de Lammers, célèbre orateur protestant dont les prédications
enflammées créèrent un grand mouvement religieux en Norvège, Skien est
considéré comme le foyer du piétisme luthérien.
Le père du dramaturge, commerçant aisé, avait un caractère expansif; sa
mère était austère, d'humeur silencieuse, taciturne. La famille
jouissait d'une considération particulière dans cette petite ville de
province. «Notre maison, écrit Ibsen, était située près de l'église,
remarquable par sa haute tour, à droite se trouvait une potence; à
gauche, l'hôtel de ville, la prison avec un asile d'aliénés et deux
écoles. Partout des maisons, aucune verdure, aucun horizon libre. Mais
dans l'air, un bruit sourd et formidable mugissait sans cesse; il
ressemblait tantôt â des gémissements, tantôt à de lugubres
lamentations: c'était le murmure des cascades et le chant plaintif des
scieries qui se trouvaient en dehors de la ville. Quand plus tard je
lisais des histoires sur la guillotine, je pensais toujours à ces
scieries.
«L'église était le plus joli bâtiment de la ville. Ce qui préoccupait
surtout mon imagination, c'était la lucarne, au bas du clocher; elle
avait pour moi un sens mystérieux; la première impression consciente
qu'elle produisit sur moi ne s'efface pas de ma mémoire. Je me rappelle,
un jour, ma bonne me conduisit à l'église et me tenant entre ses mains
me mit dans la lucarne. Ce fut pour moi un éblouissement étrange....
J'ai vu les passants, j'ai vu notre maison et les stores de nos
fenêtres; j'ai aperçu aussi manière.... Tout à coup un tumulte ... on me
fait des signes de là-bas.... Lorsque je suis descendu, j'ai appris que
ma mère m'apercevant dans la lucarne se mit à crier et tomba sans
connaissance. Dès qu'elle me revit, elle commença à pleurer, à
m'embrasser. Quand plus tard, dans ma jeunesse, je traversais la place,
je levais toujours mon regard vers cette lucarne et il me semblait
qu'un lien mystérieux existait entre elle et moi.»
En 1836,--le jeune Henrik avait huit ans--ses parents furent ruinés par
une catastrophe commerciale. Cette ruine changea complètement la
situation de la famille Ibsen; elle quitta Skien, une misérable
habitation succéda à la riche demeure. La transformation produisit une
impression profonde sur le futur dramaturge; il s'enfonçait en lui-même,
évitait la société, recherchait la solitude. Tandis que ses frères
cadets jouaient dans la cour, Ibsen, lui, s'enfermait dans un petit
cabinet noir près de la cuisine et y passait seul des heures et des
jours. «Il nous paraissait peu aimable, écrit la soeur d'Ibsen, et nous
faisions tout notre possible pour l'empêcher de s'isoler de nous. Nous
aurions désiré qu'il jouât avec nous. Nous frappions à la porte de son
cabinet noir; lorsque nos gamineries lui faisaient perdre patience,
Henrik ouvrait subitement sa porte et se mettait à nous poursuivre, mais
pas bien fort, car il était de constitution faible. Et immédiatement
après, il s'enfermait de nouveau dans sa solitude.»
Isolé, il lisait beaucoup de vieux livres de marine, que possédait son
père, il aimait aussi à faire des tours de passe-passe, à peindre ou à
découper avec du papier des figures, des groupes, etc.
En 1842, la famille d'Ibsen revint à Skien et l'auteur des _Revenants_
entra dans une école dirigée par des théologiens. Il se passionnait
surtout beaucoup pour l'histoire et la théologie. Il se séparait
rarement de la Bible. «Un jour, raconte un de ses anciens camarades,
Ibsen ayant à préparer un devoir; y rendit compte d'un songe qu'il
avait fait: «J'étais avec des amis; nous venions de traverser des
montagnes et très fatigués nous nous étions couchés, comme jadis Jacob,
sur des pierres. Mes compagnons s'endormirent, moi je ne pouvais fermer
l'oeil. Mais la fatigue prenant enfin le dessus, je me suis endormi et
j'ai fait un rêve; un ange me disait:
--Lève-toi et suis-moi!
--Où veux-tu me conduire à travers ces ténèbres? lui dis-je.
--Marchons, répondit-il, je dois te montrer le spectacle de la vie
humaine, telle qu'elle est, dans toute sa réalité.
Plein d'épouvanté, je le suivis, et il me conduisit longtemps par des
marches gigantesques.... Tout à coup j'ai vu une grande ville morte
pleine de traces de ruine et de pourriture, c'était tout un monde de
cadavres, les restes de la grandeur fanée, de la puissance flétrie....
Et une lumière pâle, comme celle des églises, éclairait cette ville
morte.... Et mon âme se remplit de terreur.... Et l'ange me dit tout
bas: Ici, vois-tu, tout est vanité!
Et j'ai entendu un bruit--bruit d'un orage,--puis des soupirs, des
milliers de voix humaines, puis un rugissement de tempête, rugissement
formidable, et les morts et les cadavres s'agitèrent, et leurs bras se
tendirent vers moi.... Et je me suis réveillé tout couvert de sueur.»
Orphelin à seize ans, Henrik Ibsen fut obligé pour gagner sa vie de
quitter l'école et d'accepter une place d'élève-commis dans une
pharmacie à Grimstad, petite ville de 800 habitants, sur les bords du
Skager-Rack qui fait communiquer la mer du Nord avec le Cattégat.
Tout en préparant des pilules et des sirops, il s'abandonnait à la
versification.
Le frémissement électrique qui parcourait alors l'Europe entière et la
remuait jusque dans ses fondements, ébranla aussi la Scandinavie.
Jusqu'à cette époque la Norvège se trouvait sous l'influence du
Danemark, mais dès 1847 le mouvement nationaliste y devint grand; on
commença à purifier le dialecte norvégien, qui fut adopté par les
écrivains, on ne donna dans les théâtres que des pièces nationales et ce
mouvement eut sa répercussion jusqu'à la pharmacie de Grimstad, où le
jeune poète discutait si la Révolution Française deviendrait la
Révolution Universelle.
Lorsque, en 1848, la nation hongroise, sortant de la torpeur dans
laquelle l'Autriche l'avait plongée, entama l'oeuvre de la renaissance,
lorsque après trois siècles de luttes contre les usurpations inhumaines,
luttes douloureuses et sanglantes, la Hongrie se révolta; lorsque le
poète de son indépendance, Petoefi, s'écria: Debout, peuple hongrois!
une voix isolée et faible mais enflammée lui répondit des bords du
Skager-Rack, celle d'Ibsen, qui, dans un long poème, surexcita les
hongrois à l'action, à la lutte pour la Liberté.