Le colonel Blunt absent, Sylvaine, soutenue par Mmes Caulfield et
Gascoyne, secondées par Percy Rakewood et miss Neville, s’habituait à
l’idée de l’avenir, et arrivait à y penser avec confiance, sinon avec
joie. Miss Neville, incapable de ruse ou de dissimulation, servait
admirablement par sa sincérité même les intérêts de son frère.
Sylvaine trouvait une grande douceur à l’affection de cette nouvelle
amie qui se montrait à la fois une sœur et une mère dans sa tendresse
protectrice; l’idée d’avoir à aimer cette charmante créature dilatait le
cœur de l’aimable vieille fille; persuadée que le colonel Blunt serait
un mari exemplaire, elle en donnait la conviction à Sylvaine, lui
répétant avec quel respect il parlait d’elle. Cette cour par procuration
avait sa séduction, et Mme Caulfield se faisait garante de toutes les
assertions de miss Neville.
Dans la réalité de la vie, les chagrins intimes se manifestent rarement
au dehors et la plupart des êtres humains suivent leur route en portant
silencieusement leur fardeau si lourd qu’il soit. Sylvaine ne faisait
pas exception; aussi Rakewood, sans entretenir de grande illusion sur le
bonheur que Sylvaine pouvait ressentir, se félicitait de l’avoir aidée à
prendre une décision et à fixer sa destinée. Pour l’acquit de sa
conscience et parce qu’il l’aimait paternellement, il avait essayé de
l’amener à lui parler avec abandon, mais pas plus que Kathleen il
n’avait réussi à obtenir d’elle l’aveu de la raison qui l’avait empêchée
d’aller à Escalquens. Kathleen, pour le moment, était embarquée sur le
yacht où se trouvait le colonel Blunt et de chaque escale écrivait des
récits pathétiques de l’angoisse du pauvre colonel, suppliant Sylvaine
de la faire cesser et de décider le jour où le retour serait permis.
Sylvaine n’avait pas encore trouvé en elle le courage de le fixer et
elle sentait qu’il faudrait demander à Mme Caulfield d’en prendre à son
insu l’initiative.
Mme Caulfield et miss Neville, également sentimentales, aimaient avec
Sylvaine à revenir en arrière sur les épisodes tendres de leur vie, la
blessant cruellement sans s’en douter. Miss Neville n’en avait eu qu’un
seul: elle avait été fiancée, et, cinq jours avant le mariage, le futur
époux avait disparu. Il avait annoncé une courte absence pour faire
visite à sa mère, chez qui il n’était jamais arrivé... Six semaines plus
tard, après les plus folles suppositions, on avait retrouvé son corps
dans la rivière, et il avait pu être prouvé qu’il s’était noyé
accidentellement. Miss Neville avait failli mourir elle-même et, pliant
sa robe de noces, s’était juré de ne la mettre jamais... Elle avait été
fidèle à son serment.
Sylvaine l’écoutait, secrètement jalouse, un peu farouche, se disant que
son lourd secret à elle, personne ne l’entendrait jamais, personne ne
pourrait la plaindre. Nelly? Sans cesse ce nom lui revenait à l’esprit.
Elle lisait dans le _Satchel_, le journal dont miss Holt était l’assidue
collaboratrice, les lettres brillantes que celle-ci expédiait des
Etats-Unis. Comment était-il possible qu’elle pût écrire ainsi, avec une
telle liberté d’esprit? Elle était maintenant à San-Francisco dont elle
se montrait enthousiasmée. Mme Caulfield et Mme Gascoyne la lisaient
avec grand intérêt, et son nom revenait souvent dans leur entretien. Mme
Gascoyne regardait alors Sylvaine dont l’attitude la confirmait dans ses
suppositions. Elle avait elle-même écrit à Nelly, et attendait avec
quelque impatience sa réponse, mais il fallait le temps, et puisque
Sylvaine se mariait, la chose perdait son importance.
Un soir, en rentrant à l’hôtel, par une de ces fins de journée du Midi
dont le charme est si subtil, Sylvaine marchant seule sur le joli chemin
solitaire ressentit tout à coup un désespoir violent. Elle regarda le
couchant, les montagnes violettes; au loin, elle respira les aromes
délicieux que le vent apportait, et son cœur se gonfla à éclater. Elle
pleura, non à sanglots, mais des larmes chaudes qui lui brûlaient les
joues, et elle eut d’elle-même une pitié infinie. La terreur de sa
décision l’étreignait; mais que faire? Quel choix lui était laissé? Au
moins, elle serait aimée, protégée; au moins, elle occuperait la
première place dans un cœur. Miss Neville, Mme Caulfield s’étaient
consolées de déceptions cuisantes et goûtaient la vie; elle ferait de
même. Ce qui lui était mauvais, c’était cette indécision; elle y
mettrait un terme; elle l’annoncerait ce jour même à Mme Caulfield. Elle
essuya ses larmes, cueillit à une haie une branche de romarin et,
triste, mais résolue, d’un pas ferme, continua sa route.
Mme Caulfield, qui rentrait toujours de bonne heure, était étendue dans
sa chambre. Il y régnait une odeur pénétrante de roses et de violettes;
un joli feu de bois clair brûlait gaiement, et par les fenêtres sans
rideaux on voyait le ciel pourpre, pâlissant devant la nuit qui
approchait. A l’apparition de Sylvaine, Mme Caulfield s’écria:
--Oh! Sylvaine, j’ai une nouvelle bien surprenante; du reste, il y a
aussi une lettre pour vous. C’est Nelly, Nelly qui se marie.
Imaginez-vous un événement aussi extraordinaire? Que va dire Gladys?...
Mais... mais... qu’est-ce que vous avez, Sylvaine?
Et, vivement, Mme Caulfield se leva de sa chaise longue pour soutenir
Sylvaine, qui s’était laissée tomber sur un fauteuil et paraissait
défaillir. Très effrayée, Mme Caulfield courut ouvrir la porte et
appeler sa femme de chambre, logée de l’autre côté du couloir:
--Jones, venez vite, venez tout de suite.
Jones, une personne modèle, répondit instantanément à l’appel; mais déjà
Sylvaine se surmontait et essayait d’expliquer son malaise.
--J’ai marché très vite, j’ai eu un étourdissement, je crois.
Mais Jones ayant été dérangée, il fallut passer par le cérémonial qui
accompagnait invariablement les faiblesses de Mme Caulfield: boire du
sel volatil, respirer du vinaigre aromatique, défaire son corsage.
Sylvaine se soumit; Mme Caulfield la regardait anxieuse, pleine de
sympathie; mais Jones assura que miss Charmoy se remettait parfaitement
et qu’elle avait dû recevoir un coup de soleil; le soleil de mars est
terrible dans le Midi.
Sylvaine accepta aussitôt cette explication, et crut se rappeler avoir
négligé d’ouvrir son ombrelle.
--Miss Charmoy fera bien de se reposer un peu sur son lit, suggéra
Jones. Et Sylvaine, qui ne désirait que la solitude, s’y montra
disposée.
Mme Caulfield, rassurée, s’était rétablie sur sa chaise longue et dit à
Sylvaine:
--Votre lettre est là, chère, si vous avez envie de la lire.
--Certainement. Et Sylvaine la prit en silence.
Dès que la porte se fût refermée sur Jones, qui l’avait conduite dans sa
chambre, tenant à s’assurer que son conseil était suivi, Sylvaine sauta
de son lit, donna un tour de clef, et, s’approchant de la fenêtre, aux
dernières lueurs du couchant, lut la lettre de Nelly.
«J’ai eu souvent des remords de la révélation que je vous ai faite, et
je crois qu’il eût été préférable de vous laisser tout ignorer... J’ai
peur d’avoir pesé sur votre avenir; mais aujourd’hui je viens vous
rendre votre liberté... J’ai rencontré ici un homme qui m’aime et,
n’ignorant rien de ma vie, veut m’épouser... Quand vous lirez cette
lettre, je serai mariée, et l’enfant à naître aura un père... J’ai
bien réfléchi et je pardonne... car j’ai été aussi coupable, plus
même, que lui... Vous pouvez lui dire la vérité, si vous le voulez, ou
la taire: je vous laisse maîtresse de juger. Mais si vous l’aimez,
comme je le crois, épousez-le. La solitude est mauvaise; je l’ai
compris, et il est si facile de se tromper.
«Adieu, chère petite Sylvaine; nos chemins ne se rencontreront plus.
Soyez heureuse, comme je suis _sûre_ que je puis l’être.
«Votre
«NELLY.»
L’émotion et l’étonnement de Sylvaine lui laissaient à peine la faculté
de comprendre. Trois fois elle relut cette lettre dont les caractères
dansaient devant ses yeux, et puis, appréhendant enfin toute sa
signification, elle tomba à genoux, les bras étendus sur son lit, la
tête cachée dans les couvertures, et pleura des larmes de joie... Dans
la confusion actuelle de son esprit, rien ne se précisait; mais un
immense bien-être, un sentiment d’inexprimable délivrance
l’envahissaient, et il lui semblait, comme il arrive en rêve, voler dans
une atmosphère limpide. Elle demeura longtemps immobile, perdue dans des
rêveries pleines de douceur...
La voix de Mme Caulfield la rappela au présent:
--Sylvaine, comment êtes-vous?
En une seconde elle fut sur pied, la lettre dans sa poche, et ouvrit la
porte.
Mme Caulfield, de son allure fatiguée, entra.
--Descendez-vous dîner, chère?
--Oh! oui, je suis tout à fait remise.
--Alors, dépêchez-vous, il est tard, je vous laisse... Avez-vous lu la
lettre de Nelly?
--Oui.
--Nous en causerons à dîner.
--C’est ça.
Quand elles furent à table, Mme Caulfield raconta à Rakewood la petite
indisposition de Sylvaine. Il l’observa alors attentivement, et, frappé
de l’espèce d’excitation de son regard, dit:
--Elle a l’air d’être encore un peu agitée.
--Je vais très bien, protesta Sylvaine, très bien.
Elle avait réfléchi qu’il ne fallait pas donner à d’autres le soupçon
que le mariage de Nelly pût l’influencer. Rakewood avait pensé que
l’idée du retour du colonel Blunt suffisait pour expliquer l’énervement
de Sylvaine. Cette idée le troublait, lui aussi... elle était si jeune,
si innocente... il ne se sentait plus si certain qu’un pareil mariage ne
fût pas une profanation... il avait de Blunt une jalousie secrète qu’il
n’aurait pas éprouvée pour un homme jeune... Pendant tout le dîner il
fut distrait, et écouta à peine les considérations de Mme Caulfield sur
le mariage de Nelly, dont elle ne revenait pas, répétant à satiété:
--Mais c’est Kathleen qui sera surprise.
Après une nuit sans sommeil, mais durant laquelle Sylvaine n’aurait pas
voulu perdre un instant le sentiment, tant la vie lui semblait bonne,
elle se décida à agir sans retard... il ne fallait pas tromper plus
longtemps le colonel Blunt... Déjà il lui semblait étrange et impossible
qu’elle eût pu imaginer jamais être sa femme... A peine pensait-elle à
Nelly maintenant; Nelly paraissait appartenir à un monde autre: aucun
lien ne pouvait la rattacher à Albéric.
Souvent, surtout depuis le départ de Kathleen, Rakewood, le matin,
faisait demander à Sylvaine de sortir avec lui avant le déjeuner et ce
jour-là, dès neuf heures, il lui en fit transmettre la proposition,
aussitôt acceptée.
Ils s’acheminèrent, ainsi que Rakewood le préférait, du côté de la
campagne tout embaumée et rayonnante par cette matinée de printemps.
Sylvaine, dans un costume de laine grise, était comme un printemps
vivant; ses yeux de pervenche brillaient comme une pierre précieuse.
Rakewood lui dit:
--Comme vous êtes jeune, Sylvaine!
Il y avait quelque chose de si ému dans sa voix qu’elle répondit
aussitôt:
--Vous jugez, n’est-ce pas, que je suis encore libre?
Etonné, il dit avec décision:
--Absolument. Une femme est libre jusqu’au pied de l’autel. Si vous avez
peur, Sylvaine, n’allez pas plus loin. Tenez, venez vous asseoir là avec
moi, et causons.
Ils prirent place sur un banc de bois et Sylvaine, tournant son tendre
visage vers Rakewood:
--Je ne puis pas, dit-elle, je ne puis épouser le colonel Blunt.
--C’est une résolution subite, Sylvaine?
--Oui.
--Soyez franche avec moi: traitez-moi comme votre père. J’ai eu le
sentiment à plusieurs reprises que vous nous cachez quelque chose.
Une lutte violente se livra dans l’âme de Sylvaine. Rakewood était sûr:
ce n’était pas trahir que d’expliquer sa propre conduite; il fallait se
justifier elle-même, il lui fallait un appui... Lentement elle tira la
lettre de Nelly de sa poche, et la mit dans la main de son vieil ami. Il
lut, puis d’une étreinte paternelle et joyeuse serra Sylvaine contre sa
poitrine:
--Pauvre petite fille! Pauvre petite fille!... mais tout se réparera...
Albéric?
--Oui.
--Laissez-moi faire, j’arrangerai tout. Vous serez heureuse enfin, chère
fille de votre mère.
--Il m’aime, je suis sûre qu’il m’aime...
--Et moi aussi, j’en suis sûr.
Sylvaine sourit dans un épanouissement délicieux; puis baissant ses
belles paupières:
--Et le pauvre colonel Blunt? dit-elle avec hésitation.
--Nous lui ferons épouser Kathleen; il sera très heureux aussi.
--Oh! que c’est bon d’être heureuse!
Et pour le prouver, Sylvaine se mit à pleurer.