Le contact de miss Holt avait comme secoué la torpeur de Sylvaine. Quand
elle se retrouva seule à nouveau, elle se sentit à la fois beaucoup plus
malheureuse et cependant moins accablée; elle ne se résignait plus aussi
passivement à sa peine; elle rêvait au moyen de trouver le bonheur.
Nelly l’avait presque persuadée du devoir incombant à chacun d’essayer
d’y parvenir.
--Toutes nos misères viennent en général de notre mollesse: à peu de
chose près, on fait sa vie.
Sylvaine avait objecté que les circonstances extérieures qui avaient
modifié son existence étaient et demeuraient absolument hors de son
contrôle.
--Vous vous trompez, avait répondu Nelly; les circonstances ne dépendent
pas de vous, il est vrai; mais, tout est dans la manière de les
accepter, et sur ce point vous êtes libre.
Stimulée par miss Holt qui lui témoignait une sorte d’amitié
protectrice, Sylvaine se décida à ce qui lui semblait une action énorme:
se rendre seule à Londres et y passer une journée avec son amie. La
chose paraissait si simple et si élémentaire tant à Nelly qu’à nurse
Rice, que Sylvaine comprit qu’il y aurait du ridicule à exprimer ses
craintes.
--Je n’imaginais pas pourquoi vous n’y alliez jamais, dit nurse Rice;
vous ne vous amusez pas pourtant beaucoup ici. Moi, j’ai mon malade; il
me donne assez d’occupation pour que je ne m’ennuie jamais; mais vivre
comme vous le faites, je ne le pourrais pas.
Nurse Rice était strictement religieuse et lisait un nombre prodigieux
de pamphlets édifiants; mais, à cette différence près, sa conception de
la vie se rapprochait beaucoup de celle de Nelly: _vivre pour soi_. La
pensée de parents âgés, qu’elle avait laissés se débrouiller comme ils
le pourraient sur leurs vieux jours, ne la troublait pas une minute;
elle avait son ouvrage, elle ne leur demandait rien; elle estimait son
devoir filial rempli; toute sentimentalité lui paraissait
antihygiénique. Sylvaine l’écoutait avec étonnement; elles se
réunissaient généralement une heure le soir après dîner; Sylvaine jouait
du piano, puis miss Rice chantait en s’accompagnant; elle chantait de
préférence des cantiques avec une voix juste et bien menée, sans le
moindre sentiment. Elles causaient un peu ensuite et, si le temps était
très beau, faisaient un tour au jardin: c’était la récréation nécessaire
à miss Rice; elle la prenait consciencieusement, non sans manquer de
regarder l’heure de temps en temps. Sylvaine, silencieuse, levait les
yeux vers le firmament et, à contempler la jeune lune se lever, ou
frémir l’étoile du soir, sentait fondre son cœur... Sa grand’mère,
Albéric, les joindre, être aimée d’eux... A quoi, sans leur tendresse,
pouvait servir la vie? Néanmoins, elle subissait l’ascendant de miss
Holt et se prenait à considérer qu’en effet le présent était un don
précieux.
Sa première course à Londres avait été féconde en réflexions; elle avait
vu avec un étonnement curieux l’intérieur de célibataire de la jeune
journaliste: le petit appartement coquet, quoique meublé assez
sommairement, qu’elle occupait dans un bel immeuble, véritable ruche
féminine où toutes les difficultés de la vie étaient résolues pour des
femmes seules. Miss Holt, en lui faisant les honneurs de son logis, lui
avait dit:
--Vous admettrez que je ne suis pas à plaindre; j’ai une sonnette qui
communique avec le portier, une femme de ménage idéale dont je ne suis
pas même responsable, c’est l’affaire de la housekeeper; je déjeune et
je dîne sans m’être occupée de rien, et ma dépense est réglée. Je puis
rentrer à l’heure qui me plaît, recevoir qui je veux. Ne croyez-vous pas
que cela est préférable à trimer dans une suburban _villa_ avec une
mauvaise servante, en attendant le retour d’un mari fatigué et de
mauvaise humeur?
Sylvaine osa suggérer que tous les maris n’étaient pas invariablement de
mauvaise humeur.
--Si, affirma Nelly, ils le sont dès que la question d’argent entre en
jeu; mais, même avec beaucoup d’argent, un maître me déplairait.
--Mais, enfin, si votre cœur parlait?
--Il ne parlera pas, n’ayez aucune crainte; j’ai beaucoup trop à faire.
Et elle avait expliqué à Sylvaine toutes les enquêtes dont elle était
chargée, et à la nature de plusieurs d’entre elles Sylvaine fut saisie
de surprise.
--Je vous étonne, je le vois bien, dit Nelly gaiement; mais je suis
décidée à vous débarrasser des bandelettes de votre maillot; d’une façon
ou d’une autre, il faut que vous preniez votre parti: ou conquérir votre
indépendance ou l’aliéner, mais au moins que ce soit d’une façon qui ait
le sens commun.
Après avoir offert à Sylvaine un excellent lunch dans un restaurant à la
mode de Piccadilly, Nelly Holt avait proposé comme distraction la visite
d’une des écoles dont elle s’occupait.
--Je veux vous montrer un quartier pauvre, car vous me paraissez avoir
vécu dans un milieu absolument factice. Quand vous aurez vu ce que je
vois tous les jours, vous réaliserez que la vertu à l’usage des
douairières riches est un article de luxe.
Sylvaine n’avait pas osé refuser, mais elle eût préféré autre chose.
Elles allèrent donc s’engouffrer dans l’_underground_ et ressortirent à
la lumière à l’une des stations voisines des plus bas quartiers du
East-End. Elles traversèrent la place du marché de Spitafields, et, au
milieu des voitures dételées des maraîchers, Sylvaine, le cœur serré,
aperçut une enfant vêtue de haillons clairs, qui avec avidité ramassait
à terre des débris de légumes. Longue et mince, avec des cheveux du plus
beau blond tombant autour de ses joues, elle empilait les misérables
détritus dans son tablier blanc souillé et déchiré. Elle se baissait
avec le mouvement cauteleux d’une petite sauvage. Nelly la fit remarquer
à Sylvaine.
--Croyez-vous que celle-là, si un jour elle tourne ce qu’on appelle mal,
sera coupable? Et tenez, regardez, la voilà dans quelques années d’ici.
Elles arrivaient à l’angle d’une rue sordide; la porte battante d’un
public house venait de s’ouvrir grande, et dans la belle lumière de ce
jour de septembre une fille toute jeune, seize ans à peine, se
détachait, appuyée au mur, un verre de bière à la main. Le visage était
naïf et joli, les cheveux roux coiffés d’un canotier noir. Tout proche
d’elle, un charretier, jeune aussi, penchait vers la pauvre créature un
visage allumé par le désir et l’ivresse.
--Et c’est là cette chose qu’on appelle l’amour! dit Nelly en secouant
les épaules avec dégoût. Je préfère ne la jamais connaître...
Voyez-vous, si vous n’étiez pas avec moi, j’attendrais dehors cette
pauvre fille, je lui parlerais et je tâcherais de la sauver.
--Vous devriez être une religieuse, dit Sylvaine émue.
--Moi, du tout; mais j’essaye d’être une créature humaine; c’est déjà
très difficile.
La visite à l’école avait un peu ranimé Sylvaine; mais elle avoua à
Nelly qu’elle ne se sentirait pas le courage d’approcher souvent les
pires réalités de la vie.
--Non, je vois que vous ne l’auriez pas; j’ai voulu m’en rendre compte.
J’avais cru un instant que peut-être, en vivant comme moi, vous pourriez
être heureuse; et comme votre place ne paraît pas très fixée nulle part,
je vous aurais offert de demeurer ensemble... mais, n’ayez pas peur, je
ne le ferai pas. Vous êtes de l’école de Mme Gascoyne; elle trouve
horriblement immoral que je m’occupe des filles tombées... Mais,
Sylvaine, imaginez-vous l’héroïsme qu’il faut pour rester pure dans
certains milieux et ce que représente l’existence de misérables
créatures dans des intérieurs où tout le monde grouille ensemble,
honteusement! Savez-vous ce que m’a répondu un enfant auquel
j’expliquais l’instinct animal qui porte les parents à aimer leurs
petits? «Sûr, mon père ne m’aime pas comme les animaux aiment leurs
jeunes.»
--Tout cela est affreux, dit Sylvaine.
--Oui, mais il faut vivre cependant, et vivre heureux si l’on peut:
c’est un devoir. Si j’étais mélancolique, à quoi serais-je bonne? Ne
tournez pas à la mélancolie; rien n’est si inutile; c’est pourquoi je
trouve inadmissible que vous restiez enfermée à la campagne pour
assister au ramollissement cérébral du colonel Hurstmonceaux.
Mais Sylvaine ne voyait aucun moyen de s’y soustraire et s’efforçait
d’accepter le sort qui lui était échu, en évitant de se plaindre.
Vers la fin du mois, Nelly Holt arriva un après-midi sans s’être
annoncée et à la stupéfaction de Sylvaine, elle lui dit:
--Je pars pour Paris, je m’y suis fait envoyer. Avez-vous cinq cents
francs disponibles?
Sylvaine, qui crut que Nelly en avait besoin, se hâta de répondre
affirmativement, ajoutant qu’ils lui étaient inutiles.
--Parfait. Alors vous venez avec moi.
--Moi! C’est impossible.
--Et pourquoi, je vous prie? Vous n’éprouvez, je pense, aucune objection
personnelle à aller en France?
--Assurément, dit Sylvaine, moitié pleurant, moitié riant.
--Mais il vous faut une permission, n’est-ce pas? Nous allons sans peine
obtenir celle du colonel Hurstmonceaux, et elle doit suffire à votre
conscience. Je vais en causer avec nurse Rice.
L’entretien eut lieu sur l’heure et fut éminemment satisfaisant. Le
colonel, ahuri, mais dominé entièrement par son impérieuse nurse, parut
comprendre et approuver l’idée d’un petit changement pour Sylvaine. Miss
Holt, admise en sa présence, le remercia avec beaucoup de bonne grâce,
et lui répéta à plusieurs reprises qu’au bout de huit jours elle lui
ramènerait Sylvaine. Nurse Rice réitéra l’engagement pris, et, en fin de
compte, Sylvaine, tout étourdie, très effrayée de ce qu’elle faisait,
hâta ses simples préparatifs de départ. Le lendemain matin, elle prenait
la route de Newhaven et le soir, pouvant à peine en croire ses yeux,
débarquait à la gare de l’Ouest où, à la descente du train, Albéric les
attendait.
Miss Holt se mit à rire triomphalement à la surprise de Sylvaine.
--C’est moi qui lui ai télégraphié, il va m’être très utile.