BÉGUES DE BELIN.

[Illustration]

LE poème, ou si l'on veut, _la chançon des Loherains_, d'où est tiré

l'épisode qu'on va lire, est une des plus vastes et des plus brillantes

épopées du moyen-âge. M. P. Paris a publié en 1833-1835, la partie

qui concerne Garin et Bégues son frère, laquelle selon ce philologue,

aurait pour auteur Jehan de Flagy, trouvère sur lequel il existe peu de

renseignements. Cette publication a révélé une production poétique du

plus haut mérite.

Entre toute les parties de cette chanson célèbre, il n'en est pas qui

ait eu plus de renommée que LA MORT DE BÉGUES DE BELIN.

Nous ne pouvons mieux caractériser ce fragment qu'en reproduisant ce

que le baron de Reiffenberg a dit du poème en général.[12]--«Comme

dans les plus anciennes compositions épiques, il règne dans son œuvre

(Jehan de Flagy) une simplicité imposante, unie à beaucoup de mouvement

et d'intérêt. Pas une seule fois il a eu recours au merveilleux; là

point de géans, de nains, de fées, point d'armes enchantées: c'est

dans le jeu des caractères qu'est tout l'artifice du poème, et ces

caractères sont aussi énergiques que variés. Le génie sévère des Francs

d'Austrasie éclate d'un bout à l'autre; on croirait qu'une grande

pensée politique a donné, dès le principe, l'exclusion aux fictions

ordinaires des poètes.»

Le lecteur a pu remarquer cette même simplicité, cette même absence du

merveilleux, cette même énergie de caractère dans les divers morceaux

extraits ci-dessus du roman de Raoul.

La mort de Bégues qui, à elle seule, est un poème entier, est souvent

rappelée dans les œuvres des trouvères et dans les chroniques. Philippe

Mouskes, dont M. de Reiffenberg vient de donner une si belle et si

savante édition, s'est plu à rappeler tous les évènements de ce trépas

si dramatique, comme ailleurs il avait reproduit quelques faits de

notre roman de Raoul. Dès le XIVe siècle, on avoit translaté en prose

ce brillant épisode, pour le populariser davantage et satisfaire ainsi

l'avide curiosité de tous les lecteurs.

De nos jours l'habile philologue M. Mone, en Allemagne[13], et M.

Leroux de Lincy, en France[14], ont publié des analyses raisonnées de

la chanson de Garin et ont fait ressortir tout l'intérêt qui s'attache

au fragment dont je donne ici une traduction littérale, d'après le

système que je me suis fait, et que j'ai exposé plus haut.

Un manuscrit inconnu aux précédents éditeurs, et qui m'a été communiqué

avec une gracieuse obligeance par M. d'Herbigny, m'a fourni quelques

variantes que j'ai mises à profit.

* * * * *

Donnons un bref sommaire des faits qui précèdent la _Chançon_ de Bégues.

--Le roi de France Pépin avait accordé le duché de Gascogne à Bégues,

le second des fils du duc de Lorraine Hervis, en promettant le premier

fief vacant au comte Hardré de Vermandois, son concurrent.--Entre

temps, Garin, frère aîné de Bégues, était allé secourir le roi de

Maurienne, Thierri, contre l'invasion des Sarrasins dans ses états.--Ce

prince blessé à mort dans un combat lui donna par reconnaissance son

royaume et sa fille.--Le roi Pépin confirma la donation.--Hardré de

Vermandois n'existait plus; mais son fils Fromont, qui n'avait pas

oublié la promesse faite à son père, manifeste hautement sa colère

et contre le roi de France et contre la famille des Lorrains.--Il

obtient en mariage la sœur germaine du comte Bauduin de Flandres, puis

se ligue avec ce prince et plusieurs autres seigneurs, pour faire la

guerre aux fils d'Hervis que soutient Pépin.--Pendant longtemps la

France est le théâtre de maints brillants faits d'armes, de maints

combats sanglants entre les grands feudataires de la couronne.--Fatigué

de ces dissensions intestines, au milieu desquelles son autorité se

trouvait souvent méconnue et compromise, le roi Pépin prend le rôle

de médiateur; et, avec l'aide des évêques, interpose la paix entre

les deux partis.--Les grands vassaux sont rentrés dans leurs fiefs

respectifs; Fromont est retourné en Vermandois, Bauduin en Flandres,

le duc de Lorraine Garin à Metz, son frère Bégues à son château de

Belin en Gascogne; et sept ans se sont écoulés depuis la conclusion de

la paix, lorsque commence notre récit intitulé: _La mort de Bégues de

Belin_.

[Illustration]

Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay · 第 37 / 63 题