V.

Il y a dans la ville un prieuré que l'on appelle aujourd'hui dans le

pays Bernier-Bierre; les moines y recueillirent Bernier; et après avoir

lavé son corps d'eau froide et de vin, ils le cousent dans une grande

toile de lin, puis le mettent dans un cercueil qu'ils recouvrent d'un

drap magnifique.

Un messager s'en vient droit à la comtesse: «Dame, lui dit-il, par

le Dieu qui fit tout bien, Garnier et Savary sont revenus apportant

un chevalier mort.» La dame à ces mots changea de visage: «Las!

s'écrie-t-elle, mon rêve est avéré; ah! je le sais bien, c'est Bernier,

mon ami.»

Et relevant sa longue robe, elle court tout épouvantée au prieuré;

elle aperçoit Savary et lui crie: «Où est mon seigneur, celui qui m'a

épousée?»--«Madame, lui dit Savary, point ne sert de vous le cacher,

le voici dans la tombe: c'est votre père, Géri d'Arras, qui l'a tué.»

Béatrix l'entend et en pense perdre la raison. Elle va droit au

cercueil, enlève la courtine, rompt le suaire, et considérant la plaie:

«Frère, dit-elle, que vous voilà mal traité! Ah Géri! vieillard félon,

grise barbe, si tu ne m'avois mise au monde, je t'aurois déjà maudit;

car tu m'as sevrée en ce jour d'un seigneur qui me donnoit gloire et

bonheur. Hélas, Bernier, mon frère, franc et valeureux baron, votre

haleine est si douce qu'elle me semble tout embaumée!»--A ces mots elle

tombe évanouie à terre.

Julien, son fils, l'en a relevée, et lui parlant de belle façon:

«Ne vous émouvez pas, madame, lui dit-il; car, par celui qui fit le

ciel et la rosée, quinze jours ne se passeront pas, sans que la mort de

mon père ne soit chèrement payée!»

[Illustration]

Dans le terme indiqué, Julien avait tenu parole, car la ville

d'Arras avait été prise et saccagée de fond en comble par lui et

ses chevaliers. Toutefois le vieux Géri ne perdit pas la vie dans

cette occasion; le trouvère, pour ne point ternir la vengeance du

jeune Julien, et lui conserver en entier ce caractère de légitimité,

qui était si bien dans les mœurs du temps, aime mieux nous dire que

le comte d'Arras disparut avant la prise de sa ville, et que l'on

n'entendit plus parler de lui; seulement il présume, avec un tact

exquis, qu'il se fit ermite dans quelque lieu solitaire; et c'est là le

dénouement du drame.

[Illustration]

Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay · 第 33 / 63 题