Ernaut s'enfuit à grands coups d'éperons, et Raoul au cœur félon le
presse par-arrière. Il jure par le Dieu qui souffrit mort et passion
qu'il ne le quittera qu'après lui avoir coupé la tête sous le menton.
--Ernaut regarde de côté et aperçoit le sire Herbert d'Ireçon, Wedon
de Roie, Loys, Sanson et le comte Ybert, le père de Bernier. Il tourne
vers eux sa course et les appelle à grands cris; car il a peur de
mourir.--«Seigneurs, dit-il, bien devez-vous me protéger contre la
fureur du comte Raoul, qui tant a tué de vos amis. Il m'a coupé le
poing dont je tenois mon écu et qui seul pouvoit me défendre, et il
menace de m'arracher la tête.»
Ybert l'entend et pense en perdre la raison; il lance son bon destrier,
brandit sa haste, déroule le gonfalon, frappe et brise l'écu de Raoul.
Le fer a percé les mailles du haubert et glisse sur le côté.
Ce fut merveille s'il ne fut pas occis alors ou bien fait prisonnier;
car plus de quarante chevaliers ennemis l'entouroient déjà, quand à
toutes brides accourut Géri d'Arras, en compagnie de quatre cents
guerriers.
Alors recommence un choc terrible, et l'on voit la terre se joncher de
pieds, de poings, de têtes coupées. Les cadavres et les blessés sont là
étendus, la bouche béante, et l'herbe est tout ensanglantée. L'épée à
la main, le comte Raoul est toujours au plus fort du combat, et en ce
jour il a sevré bien des âmes de leurs corps; il a fait veuves bien des
dames; car plus de quatorze barons sont tombés sous ses coups.
Ernaut a vu tout cela le cœur dolent, et il a réclamé Dieu le Sauveur
des âmes. «Sainte Marie, Mère couronnée, ayez pitié de moi!»