I.

IL a plu; et le champ de bataille est un marais trempé d'eau et de

sang, car bien des barons sont morts en ce lieu. Les plus ardents

destriers vont au pas, harassés qu'ils sont de fatigue; ils glissent,

ils s'abattent sur la terre molle.

Voilà que le comte Ernaut de Douai rencontre le sire de Cambrai Raoul.

--«Par Dieu, Raoul, lui crie-t-il, nous ne serons amis que lorsque

je t'aurai mis à merci et tué. Tu m'as occis mon neveu Bertolai et

Richerin que j'aimois tant, et bien d'autres encore de mes amis que je

ne verrai plus!»

--«Oui certes, dit Raoul, et ce n'est pas tout..... Toi-même, tu

tomberas sous mes coups.»

--«Eh bien, par le corps saint Nicolas, je t'en défie, reprit

Ernaut.--Ah! te voilà donc, Raoul de Cambrésis, que je n'ai vu depuis

ce jour où mon cœur fut par toi tant navré. J'avois de ma femme deux

petits enfants que j'envoyai à la cour du roi de Saint-Denis, et tu

les fis mourir, traître! Tu es à toujours mon ennemi; et si cette épée

que je tiens ne te coupe la tête, je ne me prise la valeur de deux

parisis.»

--«En vérité, répond Raoul, tu t'estimes bien haut.... Je ne veux plus

voir la cité de Cambrai si je ne te fais mentir à ta parole.»

Et les deux barons furieux éperonnent leurs destriers et se précipitent

l'un contre l'autre, se donnant sur leurs écus des coups terribles.

Mais ils sont protégés par leurs hauberts.--Bientôt ils sont

désarçonnés: ils sautent à terre et tirent leurs glaives.

A cette vue les plus hardis chevaliers s'arrêtent épouvantés.

Le comte Raoul est un merveilleux baron pour sa force et son audace

à manier ses armes. Il frappe Ernaut au chef et abat du coup les

ornements de son heaume doré. Le fer auroit pénétré dans la tête sans

la coiffe du haubert qu'il n'a pu traverser; mais glissant à gauche,

l'épée coupe un quartier de l'écu avec deux cents mailles du haubert.

Ernaut, étourdi du choc, trébuche; et glacé d'effroi, réclame le Dieu

de toute justice..... «Aidez-moi, sainte Vierge Marie, et je rebâtirai

le moustier d'Origni!»

Alors Ernaut, reprenant courage, se retourne plein de colère sur

Raoul et lui assène de grands coups sur son heaume dont il brise

les fleurs de lys..... Le sire de Cambrai a le visage et la bouche

ensanglantés....--A son tour, il frappe Ernaut de sa tranchante épée,

brise son heaume, et rabattant la lame à gauche avec une grande

adresse, il lui coupe le poignet qui tombe serrant encore le bouclier.

Ernaut est anéanti de voir gésir à terre son poing et son écu, de voir

couler le sang vermeil de sa blessure. Eperdu, il remonte à cheval et

s'enfuit à travers les bruyères.

--Raoul se précipite sur ses pas.....

Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay · 第 20 / 63 题