VIII.

Or, vous allez entendre la défense de Bernier:

«Beau sire Raoul, vous faites des actions bien louables; mais vous

en faites aussi qu'on ne peut trop blâmer. Les fils d'Herbert sont

prud'hommes et bons chevaliers; et si vous les chassez par delà la mer,

vous ne serez pas à l'aise en ce pays. Je ne vous le cacherai pas....

je suis votre homme: mais vous avez mal récompensé mes services; vous

avez brûlé ma mère dans ce monastère, et vous voulez maintenant le

renverser, faire mourir mes cousins et mon père! Ne vous étonnez donc

pas si je prends leur défense en ce jour; et pour moi-même, je ne

serois pas éloigné de venger le propre affront que vous me faites.»

Raoul l'entend: il en pense perdre la raison de fureur, et il couvre le

baron d'outrages....

«Sire Raoul, vous avez tort et vous péchez: ma mère est brûlée, et mon

cœur est plein de colère.--Je vous le redis; si Dieu me laisse vivre,

je saurai me venger.»

Raoul l'a entendu et a branlé la tête.

«Si je ne te pardonnois pour la miséricorde de Dieu, je te ferois

trancher tous les membres; il tient à bien peu de chose que tu ne sois

déjà mort.»

«Tu es un bien mauvais ami, dit Bernier, de me récompenser de la

sorte, moi qui t'aimois, moi qui proclamois tes louanges. Ah! si

j'avois lacé mon heaume, je combattrois volontiers à pied, à cheval,

contre le chevalier le mieux armé..... Je lui ferois voir qu'on n'est

point félon, quand on n'a pas renié Dieu. Et vous-même, que je vois

si courroucé, sire comte, non, pour l'archevêché de Reims, vous ne me

frapperiez pas.»

Raoul a dressé la tête.--Il saisit un grand tronçon de pieu qu'un

veneur a laissé à terre; il le soulève avec colère, et s'approchant de

Bernier, il lui en fracasse la tête: Bernier voit le sang rougir son

manteau d'hermine; il est éperdu.... Il embrasse Raoul avec rage, et

c'en étoit fini.... Mais les chevaliers accourent et les séparent.

Bernier a appelé à haute voix son écuyer.

«Or tôt, mes armes, mon haubert, ma bonne épée et mon heaume. Je pars

de cette cour sans délai!...»

[Illustration]

Ce qui suit est le récit des guerres, des vengeances et des atrocités

que fit naître cette querelle. Bernier, ayant quitté son maître, prit

parti pour ses cousins, les fils d'Herbert de Vermandois; et le nouvel

épisode qu'on va lire donnera une idée de la manière toute homérique

dont nos premiers poètes français chantaient les combats et leurs

sanglants effets.

[Illustration]

Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay · 第 18 / 63 题