Or, vous allez entendre la défense de Bernier:
«Beau sire Raoul, vous faites des actions bien louables; mais vous
en faites aussi qu'on ne peut trop blâmer. Les fils d'Herbert sont
prud'hommes et bons chevaliers; et si vous les chassez par delà la mer,
vous ne serez pas à l'aise en ce pays. Je ne vous le cacherai pas....
je suis votre homme: mais vous avez mal récompensé mes services; vous
avez brûlé ma mère dans ce monastère, et vous voulez maintenant le
renverser, faire mourir mes cousins et mon père! Ne vous étonnez donc
pas si je prends leur défense en ce jour; et pour moi-même, je ne
serois pas éloigné de venger le propre affront que vous me faites.»
Raoul l'entend: il en pense perdre la raison de fureur, et il couvre le
baron d'outrages....
«Sire Raoul, vous avez tort et vous péchez: ma mère est brûlée, et mon
cœur est plein de colère.--Je vous le redis; si Dieu me laisse vivre,
je saurai me venger.»
Raoul l'a entendu et a branlé la tête.
«Si je ne te pardonnois pour la miséricorde de Dieu, je te ferois
trancher tous les membres; il tient à bien peu de chose que tu ne sois
déjà mort.»
«Tu es un bien mauvais ami, dit Bernier, de me récompenser de la
sorte, moi qui t'aimois, moi qui proclamois tes louanges. Ah! si
j'avois lacé mon heaume, je combattrois volontiers à pied, à cheval,
contre le chevalier le mieux armé..... Je lui ferois voir qu'on n'est
point félon, quand on n'a pas renié Dieu. Et vous-même, que je vois
si courroucé, sire comte, non, pour l'archevêché de Reims, vous ne me
frapperiez pas.»
Raoul a dressé la tête.--Il saisit un grand tronçon de pieu qu'un
veneur a laissé à terre; il le soulève avec colère, et s'approchant de
Bernier, il lui en fracasse la tête: Bernier voit le sang rougir son
manteau d'hermine; il est éperdu.... Il embrasse Raoul avec rage, et
c'en étoit fini.... Mais les chevaliers accourent et les séparent.
Bernier a appelé à haute voix son écuyer.
«Or tôt, mes armes, mon haubert, ma bonne épée et mon heaume. Je pars
de cette cour sans délai!...»
[Illustration]
Ce qui suit est le récit des guerres, des vengeances et des atrocités
que fit naître cette querelle. Bernier, ayant quitté son maître, prit
parti pour ses cousins, les fils d'Herbert de Vermandois; et le nouvel
épisode qu'on va lire donnera une idée de la manière toute homérique
dont nos premiers poètes français chantaient les combats et leurs
sanglants effets.
[Illustration]