TRADUCTION ANALYTIQUE.

LE Comte de Cambrai, Raoul Taille-fer, vient de trépasser, laissant sa

femme Alaïs, sœur du roi de France Loys[2], sur le point de devenir

mère. Les barons ensevelissent leur droit seigneur, le portent

au moustier Saint-Géri, et après avoir célébré ses funérailles,

l'enterrent dans l'église. La franche comtesse Alaïs a grand deuil de

la mort de son époux.

--Cependant les jours et les mois s'écoulent; elle met au monde un

fils, et ses larmes tarissent. La belle dame enveloppe son enfant dans

un drap pourpré et le confie à deux hauts barons; ceux-ci le portent

sans délai à l'évêque de Beauvais, Gui, cousin de la comtesse, qui le

baptise et lui donne le nom de son père, Raoul de Cambrésis.

Le roi de France Loys avoit à sa cour un jeune comte, qu'on appeloit

Gibouin le mancel. Il a servi le roi de sa bonne épée d'acier, et en

récompense il lui demande le fief de Cambrai, laissé vacant par la mort

de Raoul. Le roi le lui accorde jusqu'à ce que le fils de Taille-fer

soit assez grand pour porter ses armes et lui promet une autre terre

pour cette époque. Gibouin accepte; mais il voudroit que le roi lui

fît épouser la comtesse Alaïs. Loys lui en donne l'assurance, et envoie

un message au moustier Saint-Géri à Cambrai, où étoit sa sœur...[3].

Le fils de Taille-fer a un peu grandi.--Son oncle, le comte d'Arras,

Géri le sor[4], se rend à la cour du roi à Paris, et prie Loys de

remettre le fief de Cambrai à son neveu. Le prince répond qu'il ne le

peut ôter au manceau.

--Géri alors lui adresse les reproches les plus violents; et ne

pouvant rien obtenir, il s'en vient à Cambrai, près de sa belle-sœur,

promettant de faire une guerre à mort à Gibouin, aussitôt que son neveu

sera en âge de combattre.

Il demeure quelque temps au moustier Saint-Géri, auprès de la comtesse

Alaïs et de son fils. La dame, à cette occasion, donne un grand festin

où elle délivre aux barons de riches fourrures; puis, le sor retourne à

Arras.

Les années s'écoulent.--Raoul a quinze ans; il est grand et bien formé.

--Le comte Ybert de Ribemont avoit un fils nommé Bernier. Il n'existoit

pas dans la contrée un jeune homme plus beau ni plus habile à manier

la lance. Bernier est en outre fort bon et plein de sens. La comtesse

Alaïs le donne pour écuyer et pour compagnon à son fils[5]...

Enfin il paroît que les discordes se sont apaisées; car Raoul est à la

cour de Paris avec son écuyer. Le roi Loys qui chérit son neveu, le

fait chevalier, lui donne des armes magnifiques, un beau coursier et

un glaive, valant Durandal, la fameuse épée de Roland; puis au bout de

quelque temps il le nomme sénéchal de Ponthieu.

Raoul se rend à son poste.--Il n'y a pas de seigneur qui n'envoie son

fils, son neveu ou son cousin à la cour du sénéchal pour se former.

Raoul distribue à ces jeunes barons des armures de fer, de bons

destriers d'Arabie, et les héberge à plaisir.

Le lundi de Pâques on doit s'ébaudir. Raoul sort du moustier et s'en

va jouer avec ses chevaliers sur la place de Saint-Cenis, où une

quintaine[6] a été dressée. Mais les barons s'échauffent; et dans la

joûte les deux jeunes fils du comte Ernaut de Douai sont jetés morts

à terre par Raoul. Les chevaliers l'en ont grandement blâmé; et, de la

vie, le comte Ernaut ne sera l'ami de Raoul.

A la Pentecôte, le roi Loys tient cour plénière. Raoul, accompagné de

son écuyer, lui sert le piment[7] au dîner. Tout le monde admire la

beauté de Bernier et son riche équipement. Une quintaine est dressée;

l'on combat et l'on brise maints écus, maints hauberts. Bernier fait

des merveilles; et quand tous les barons sont rentrés au palais, il

s'agenouille devant le roi, à qui il rend foi et hommage; puis il

implore sa bienveillance en faveur de ses cousins, les enfants du comte

Herbert de Vermandois, lequel alloit trépasser.

Géri le sor vient ensuite trouver le roi; et, lui rappelant ses

services, il le conjure derechef de rendre au fils de Raoul Taille-fer

le fief de Cambrésis. Le roi a refusé de nouveau.

Alors Géri d'Arras sort courroucé; il trouve dans une des salles du

palais son neveu Raoul qui jouoit aux échecs; il le tire violemment

par sa pelisse d'hermine, et le maltraite à cause de son indifférence.

Raoul ébranle la salle de ses cris, et furieux va trouver le roi.--Il

réclame son héritage. Loys lui répète qu'il ne peut l'enlever au mancel

Gibouin, à qui il l'a accordé. Raoul jure que le lendemain, avant le

soleil couchant, il aura attaqué Gibouin, qu'il veut mettre à mort de

sa propre main.

Le roi sort de la salle ému des menaces de Raoul.

Le mancel est venu près du roi; il le supplie de garantir ce qu'il

lui a donné. Le roi écoutant ces prières, appelle son neveu et le

conjure de laisser Cambrai à Gibouin encore deux ou trois ans; il

lui promet que si, dans cet intervalle, un des fiefs de Vermandois,

d'Aix-la-Chapelle ou de Laon demeure vacant, c'est pour lui.--Raoul,

après avoir consulté son oncle Géri d'Arras, consent à la proposition

de Loys; mais il demande quarante otages que le roi lui accorde.

Raoul étoit de retour en Cambrésis depuis un an et quinze jours,

lorsque le vaillant comte Herbert de Vermandois vint à trépasser.

Il tenoit sous sa puissance Roye, Péronne, Origni, Ribemont,

Saint-Quentin, le château de Clary, et tout le pays d'alentour.

En apprenant sa mort, Raoul incontinent monte à cheval avec son oncle

Géri, et ils ne cessent d'éperonner jusqu'au palais du roi à Paris, où

ils sont bientôt arrivés.

--Raoul rappelle au roi sa promesse et demande le fief d'Herbert.

Loys dit qu'il ne peut le lui accorder, ni déshériter les quatre

fils d'Herbert en sa faveur, ajoutant que ces quatre jeunes barons,

puissants et valeureux, ne voudroient plus désormais le servir et

deviendroient ses ennemis.

A ces paroles, Raoul pense perdre la raison de colère; et mandant ses

otages, il les menace de les faire enfermer dans une tour; Joffroi,

l'un des otages, s'agenouille aux pieds du roi et lui peint la position

précaire dans laquelle ils vont se trouver.

Loys attristé appelle Raoul et lui jure que jamais ni lui ni ses hommes

ne s'opposeront à son entreprise contre le Vermandois.

Bernier, présent au discours du roi, se lève et supplie Loys de ne

pas agir au moins ouvertement contre ses cousins, les fils d'Herbert,

lesquels sont de vaillants hommes, capables de se défendre dignement.

Puis s'adressant à son maître Raoul, l'écuyer Bernier lui montre

combien ses cousins sont bons et francs chevaliers, et combien il y

auroit déloyauté à ravir leur héritage.

Raoul n'écoute rien: à toute force il veut leur terre que Loys lui a

accordée.

En grande hâte il retourne à Cambrai, suivi de son écuyer, qui est

triste et dolent. Il descend au perron où sa mère l'attend.

La bonne dame serre son fils dans ses bras, lui baise le menton,

et ils montent ensemble au palais. Alaïs félicite son fils, et lui

demande s'il ne se met pas en mesure de reprendre son fief à Gibouin le

manceau. Raoul, chagrin de cette parole, lui répond que non, et qu'il

va attaquer les enfants d'Herbert de Vermandois.

La dame soupire et supplie son fils de ne point usurper le bien de

ces orphelins, dont le père a toujours été l'ami du sien, le comte

Taille-fer. Raoul repousse durement les supplications réitérées de sa

mère, qui, désespérée de ne pouvoir le fléchir, fond en larmes, et se

retire en lui prédisant le sort funeste qui l'attend dans cette guerre.

La pauvre dame s'agenouille devant l'autel, à l'église de Saint-Géri,

et conjure le ciel de détourner de son fils les malheurs qu'elle a

pressentis.

Cependant Raoul inflexible a mandé tous ses vassaux et ses amis, s'est

avancé avec eux vers le Vermandois, et a résolu de commencer la guerre

par le sac et l'incendie de la riche abbaye d'Origni.

[Illustration]

Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay · 第 7 / 63 题