Si le culte de l’incompétence a un retentissement qui n’est pas très
heureux dans les mœurs familiales, il en a un aussi, qui n’est peut-être
pas meilleur sur les mœurs sociales, sur les relations des hommes entre
eux. On se demande souvent pourquoi la politesse disparaît de jour en
jour et tout le monde répond en riant: «C’est démocratique.» Sans doute;
mais il faudrait chercher un peu pourquoi c’est démocratique.
Montesquieu fait observer que «s’affranchir des règles de la civilité
c’est chercher le moyen de mettre ses défauts plus à l’aise». Il ajoute,
faisant une distinction un peu subtile, que la «_politesse_ flatte les
vices des autres et que la _civilité_ nous empêche de mettre les nôtres
au jour: c’est une barrière que les hommes mettent entre eux pour
s’empêcher de se corrompre.»--Ce qui flatte les vices ne peut guère
s’appeler politesse et doit se nommer adulation. Civilité et politesse
sont même chose avec une légère différence de degré; la civilité est un
peu froide, elle est tout respect; la politesse est un commencement de
flatterie élégante, mais qui s’adresse aux qualités d’autrui pour les
mettre gracieusement en lumière et non aux défauts et moins encore aux
vices.
Ce qu’il y a de vrai c’est que civilité et politesse sont bien moyens
adroits pour marquer à son semblable un certain respect et un certain
désir d’être respecté. Ce sont donc «barrières»; mais barrières sur
lesquelles on s’appuie et qui séparent, mais qui soutiennent; et qui
séparent sans vous tenir éloignés les uns des autres.
Et aussi il est très vrai que s’affranchir des règles, soit de la
civilité soit de la politesse, est mettre ses défauts en liberté. Au
fond de la politesse et de la civilité il y a respect des autres,
respect de soi. C’est ce qui faisait dire très bien à l’abbé Barthélémy:
«Dans la première classe des citoyens règne cette bienséance qui fait
croire qu’un homme s’estime lui-même et cette politesse qui fait croire
qu’il estime les autres.» C’est ce qui faisait dire à Pascal: «le
respect est incommodez-vous»; et en effet, comme il l’explique, si l’on
s’incommode en restant debout quand l’autre est assis, en restant
découvert quand l’autre est couvert, et cela sans aucune utilité, cela
prouve à l’autre combien nous nous incommoderions pour lui être utile
puisque nous nous gênons par égard pour lui sans qu’il y ait service à
lui rendre.
La politesse est une marque de respect et une promesse de dévouement.
Or tout cela n’est pas démocratique, parce que la démocratie, ne
reconnaissant pas de supériorité, ne connaît pas de respect et ne
reconnaissant pas de supériorité ne connaît pas de dévouement personnel.
Le respect c’est se mettre au-dessous de quelqu’un et la politesse
envers un égal est une affectation, excellente du reste, de le
considérer comme un supérieur. Cela est tout à fait contraire à l’esprit
démocratique: il n’y a pas de supérieur, en quoi que ce soit; et quant à
affecter de traiter en supérieur quelqu’un qui est votre égal, c’est une
double hypocrisie; car c’est une hypocrisie qui en réclame une autre
réciproque; et si vous louez quelqu’un de son esprit c’est pour qu’il
vous félicite du vôtre.
Sans même aller jusque-là, la politesse est condamnable par ce seul fait
que, non contente de reconnaître des supérieurs, elle en crée. Elle
traite un égal en supérieur pour inventer une supériorité, comme s’il
n’y en avait pas assez. C’est comme si elle disait que si l’inégalité
n’existait pas il faudrait l’inventer. C’est proclamer qu’il n’y a
jamais assez d’aristocratie. Cela ne peut pas se souffrir.
Quant à la civilité considérée comme promesse de dévouement, elle est
antidémocratique tout autant. Le citoyen ne doit de dévouement à aucun
individu, il n’en doit qu’à la communauté. Il est très grave de se dire
de quelqu’un le très humble serviteur. C’est distinguer quelqu’un parmi
tous les autres et affirmer qu’on le servira. C’est reconnaître en lui
je ne sais quelle supériorité, ou naturelle ou sociale et il n’y a pas
de supériorités sociales ou naturelles; et, s’il y a des supériorités
naturelles, la nature a eu tort de les établir. C’est proclamer une
espèce de vassalité. Cela ne doit plus être toléré.
Quant à l’absence de politesse considérée comme «un moyen de mettre ses
défauts plus à l’aise» ceci encore est essentiellement démocratique en
un certain sens. Le démocrate n’est pas content de ses défauts ou fier
de ses défauts; point du tout; seulement, par définition, il croit qu’il
n’en a pas. Un défaut est une infériorité d’un homme relativement à un
autre. Le mot même l’indique et défaut c’est quelque chose qui manque et
par conséquent quelque chose qu’un autre a et que je n’ai pas. Or tous
les hommes sont égaux. Donc je n’ai pas de défaut. Je n’ai donc pas à
pratiquer cette orthopédie morale qui consiste, en dissimulant mes
prétendus défauts, à les contenir; et je peux, ce que Montesquieu
appelle impolitesse, mettre en liberté mes prétendus défauts, «mettre au
jour» mes prétendus défauts, qui ne sont que des manières d’être et qui
très probablement sont des qualités.
Le démocrate en effet, comme les adolescents, comme la plupart des
femmes, comme tous les humains qui commencent à réfléchir mais qui ne
réfléchissent pas beaucoup, connaît ses défauts et les prend pour des
qualités, ce qui est tout naturel; car les défauts sont les traits
saillants de notre caractère et quand nous en sommes encore à aimer
notre caractère, ce sont nos défauts que nous chérissons et que nous
admirons. Or la politesse, consistant à dissimuler nos défauts, est
insupportable à un homme qui est plutôt impatient de montrer ce qui, en
lui, lui paraît recommandable et plein de valeur. Ce qui fait que, pour
la plupart, nous ne nous corrigeons pas de nos défauts, c’est que nous
les prenons pour des qualités; la méthode qui consiste à refouler nos
défauts dans l’ombre nous paraît donc tyrannique et absurdement
tyrannique.
Au fond, persuadé d’une part que tous les hommes sont égaux et que le
défaut considéré comme infériorité n’existe pas; d’autre part que ce que
quelques-uns appellent ses défauts sont des traits intéressants de sa
nature, le démocrate a cette idée générale que les défauts sont des
préjugés, que les défauts ont été inventés par des intrigants, prêtres,
nobles, puissants, gouvernants, pour inspirer au pauvre peuple
l’humilité, très favorable à leurs mauvais desseins, pour le contenir
par ce frein, d’autant plus puissant qu’il est un frein intérieur; pour
le paralyser par ce scrupule intime et pour le dominer par ce sentiment
d’infériorité qui se transforme en acceptation de la domination. La
politesse considérée comme méthode pour refouler les défauts ne peut
donc être tenue que pour artifice aristocratique et instrument de
tyrannie.
De là est venu, par exemple, à l’époque de l’explosion de la démocratie
française, chez un peuple naturellement ami des bonnes manières, cette
fureur d’impolitesse qui a été si caractéristique. C’était une
affirmation de l’inexistence des supériorités, quelles qu’elles fussent,
et aussi de l’excellence de la nature humaine sous quelques espèces
qu’elle parût et en quelque individu qu’elle se montrât. L’impolitesse
est démocratique.
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