Ce n’est pas tout; la loi de l’incompétence s’étend plus loin, soit par
conséquence logique, soit par une sorte de contagion. On a remarqué en
riant, car la chose est comique comme toutes les choses tragiques que
l’on prend avec bonne humeur, qu’il est très rare qu’un ministère soit
attribué à l’homme qui y serait compétent; que généralement le ministère
de l’Instruction publique est donné à un avocat, le ministère du
Commerce à un homme de lettres, le ministère de la Guerre à un médecin,
le ministère de la Marine à un journaliste et que Beaumarchais a donné
la formule beaucoup plus de la démocratie que de la monarchie absolue en
disant: «Il fallait un calculateur; ce fut un danseur qui l’obtint.»
La chose est tellement de règle qu’elle a comme un effet rétroactif dans
les idées historiques de la foule. Trois Français sur quatre sont
persuadés que Carnot était un «civil» et cela a été imprimé bien des
fois. Pourquoi? parce qu’on ne peut pas s’imaginer qu’en démocratie le
ministère de la Guerre ait pu être donné à un soldat, que les
Conventionnels aient pu confier le ministère de la guerre à un officier;
cela semblait trop paradoxal pour être vrai.
Cette singulière attribution des ministères en raison de l’incompétence
des titulaires semble, au premier regard, un simple jeu, une simple
coquetterie spirituelle et raffinée de la déesse Incompétence. C’est un
peu cela; ce n’est pas cela, tout à fait cela. Les ministères sont
d’ordinaire attribués ainsi parce qu’il s’agit pour celui qui les forme
de donner une portion de pouvoir à chacun des groupes de la majorité sur
laquelle il veut s’appuyer. Ces groupes n’ayant pas chacun un
spécialiste à fournir, le personnage politique ne peut pas s’occuper des
spécialités et distribue les ministères en obéissant à des convenances
politiques et non à des convenances professionnelles; le résultat est
celui que j’indiquais; le seul ministère attribué d’une façon à peu près
rationnelle est celui que le président du conseil s’est réservé et prend
pour lui-même; encore, très souvent, pour ménager une personnalité
politique importante, le cède-t-il et en prend un qui n’est pas celui où
il serait à son affaire.
Conséquences: chaque ministère étant dirigé par un incompétent, est
dirigé par un homme qui, s’il est consciencieux, y apprend le métier où
il devrait être passé maître; qui, s’il est moins consciencieux, ou s’il
est pressé, et il l’est toujours, dirige son ministère selon des idées
générales politiques et non selon des idées pratiques. Incompétence en
quelque sorte redoublée.
Il faut entendre le discours par lequel un nouveau ministre de
l’Agriculture se présente à son personnel: il n’y est question que des
principes de 1789.
Or, dans un pays centralisé, c’est le ministre qui fait tout dans son
département. Il fait tout sous la pression de la représentation
nationale, mais il fait tout; il prend toutes les décisions. On peut
prévoir quelles elles peuvent être. Souvent elles sont tellement en
dehors de la loi et contraires à elle qu’elles sont lettre morte en
naissant. Les circulaires ministérielles ont souvent ce caractère
singulier d’être illégales. Il n’en est que cela et elles tombent; mais
elles ont apporté un trouble profond dans l’administration tout entière.
Quant aux nominations, elles sont faites comme j’ai dit, par influence
politique sans qu’elles puissent être corrigées, quand elles sont trop
abusives ou trop erronées, par la compétence d’un ministre éclairé sur
les choses et les hommes de son ministère, qui dirait: «Cependant,
n’allons pas jusque-là!»