La compétence ainsi éliminée de toutes les fonctions publiques
nationales se réfugiera-t-elle quelque part? Oui bien; dans les métiers
privés, et dans les métiers que rémunèrent les associations. Un avocat,
un avoué, un médecin, un industriel, un commerçant, un écrivain, n’est
pas rémunéré par l’État; un ingénieur, un mécanicien, un homme d’équipe
des compagnies de chemins de fer n’est pas rémunéré par l’État; et les
uns et les autres, loin que leur compétence leur soit un obstacle ou
puisse leur en être un, n’ont précisément à compter que sur elle. Il est
bien évident que ce n’est pas au point de vue des opinions politiques
que se placera le plaideur pour faire plaider sa cause ni le malade pour
se faire soigner; bien évident aussi qu’une compagnie de chemins de fer,
pour prendre un ingénieur, ne s’occupera aucunement de la conformité de
son esprit à la mentalité générale du peuple, mais uniquement de son
intelligence et de son savoir.
C’est pour cela, du moins c’est en partie pour cela, que la démocratie
cherche à nationaliser toutes les fonctions et du reste à nationaliser
tout. Elle cherche à nationaliser toutes les fonctions. Par exemple elle
nationalisera partiellement le médecin en créant des fonctions de
médecin d’hospice, de médecin d’école, de médecin de lycée, etc. Elle
nationalisera partiellement l’avocat, comme professeur de droit rémunéré
par l’État, etc.
Elle tient du reste quelque peu déjà tous ces gens-là par ceci qu’il n’y
en a guère qui n’aient des parents fonctionnaires et qu’ils doivent,
pour ne pas nuire à ceux-ci, ne point prendre d’attitude hostile aux
opinions de la majorité des citoyens; mais elle cherche à les tenir
encore davantage en multipliant les occasions et les moyens de les
nationaliser et socialiser.
Enfin elle tend à détruire les grandes associations et à absorber leurs
œuvres. Racheter les chemins de fer d’une grande compagnie, par exemple,
c’est d’abord les exploiter, de quoi on espère toujours que l’État
retirera un bénéfice; c’est surtout supprimer toute une population de
fonctionnaires et employés de cette compagnie qui n’étaient pas forcés
de plaire à l’État, au gouvernement, à la majorité des citoyens, qui
n’avaient pas d’autre souci et d’autre devoir que d’être bons
fonctionnaires; et la remplacer, même les individus restant les mêmes,
par une population de fonctionnaires de l’État tenus avant tout d’être
dociles et bien pensants.
A l’état extrême et à l’état complet de ce régime, c’est-à-dire en
régime socialiste, il n’y aurait que des fonctionnaires.
--Et par conséquent, disent les théoriciens socialistes, tous les
prétendus inconvénients que vous signalez seraient évités. L’État, la
démocratie, le parti dominant, comme vous voudrez l’appeler, n’aurait
pas à choisir ses fonctionnaires en raison, comme vous dites qu’il le
fait, de leur docilité et de leur incompétence, puisque tous les
citoyens seraient fonctionnaires. Et disparaîtrait ainsi cette dualité
sociale qui consiste en ce qu’une population vit de l’État, tandis
qu’une autre vit par elle-même et se targue d’être bien supérieure à
l’autre, pour les raisons que vous avez déduites, en caractère, en
intelligence et en _compétence_. La solution est là.
--Je doute que la solution soit là, parce qu’en régime socialiste le
régime électoral subsiste et par conséquent les partis subsistent. Les
citoyens nomment les législateurs, les législateurs nomment le
gouvernement, le gouvernement nomme les chefs du travail et les
répartiteurs des subsistances. Les partis subsistent, c’est-à-dire des
groupements d’intérêt, chaque groupement voulant avoir pour soi les
législateurs et le gouvernement pour qu’on tire de lui les chefs du
travail et les répartiteurs des subsistances, aristocrates de ce
régime-ci, et pour qu’aux membres de ce groupement les chefs du travail
et les répartiteurs des subsistances fassent le travail plus doux et la
provende plus large.
Sauf que la richesse a été supprimée et que ce qui pouvait rester de
liberté a été supprimé, rien n’est changé, et tous les inconvénients que
j’ai énumérés plus haut subsistent. La solution n’est pas trouvée.
Pour qu’elle le fût, il faudrait que le gouvernement socialiste ne fût
pas électif; il faudrait qu’il fût de droit divin, comme était celui des
Jésuites au Paraguay; il faudrait qu’il fût despotique, non seulement
dans son action, mais dans son origine; il faudrait qu’il fût la
royauté. Un roi intelligent n’a aucun intérêt à choisir ses
fonctionnaires parmi les incompétents et son intérêt est même de faire
exactement le contraire. On me dira qu’il est extrêmement rare et qu’il
est anormal qu’un roi soit intelligent, ce que je ne me ferai pas prier
pour reconnaître. Le roi, sauf exception très rare et que l’histoire
enregistre avec stupéfaction, a exactement les mêmes raisons que le
peuple d’avoir des favoris qui ne l’éclipsent pas et qui ne le
contrarient pas et par conséquent qui ne soient les meilleurs parmi les
citoyens ni comme intelligence ni comme caractère. Le régime socialiste
électif et le régime socialiste dictatorial offrent donc les mêmes
inconvénients que la démocratie telle que nous la connaissons.
Au fond, du reste, le glissement, si je puis ainsi parler, de la
démocratie vers le socialisme n’est pas autre chose qu’une régression
vers le despotisme. Si le régime socialiste s’établissait, il serait
électif d’abord; et tout régime électif supposant, comportant et
nécessitant des partis, ce serait le parti dominant qui élirait les
législateurs, qui par conséquent constituerait le gouvernement et qui de
ce gouvernement tirerait, parce qu’il les exigerait, toutes les faveurs.
Exploitation du pays par la majorité, comme en tout pays à gouvernement
électif.
Mais le gouvernement socialiste étant surtout une oligarchie de chefs du
travail et de distributeurs des subsistances et une oligarchie très
dure, n’ayant sous elle que des êtres sans défense, égaux dans
l’indigence et nivelés dans la misère; étant du reste une oligarchie
difficile à remplacer, tant l’administration extrêmement compliquée
qu’elle aurait en mains exigerait qu’elle restât en place sans variation
brusque; étant donc une oligarchie inamovible; se concentrerait très
vite autour d’un chef et supprimerait ou mettrait au second plan et au
second rang la représentation nationale et ses électeurs.
Ce serait quelque chose d’analogue au premier Empire en France. Sous le
premier Empire la caste des guerriers prédomine, domine, éclipse et
écrase tout, parce qu’on a d’elle un besoin constant, que du reste elle
fait renaître quand il cesse et elle se serre autour d’un chef qui lui
donne l’unité et la force d’unité.
En régime socialiste--plus lentement, au bout d’une génération--les
chefs du travail et les distributeurs des subsistances, janissaires
pacifiques, formeraient une caste, très liée, très cohérente, très
contractée, dont on ne pourrait pas se passer, tandis qu’on peut
toujours se passer de législateurs, un Conseil d’État suffisant; et se
serreraient autour d’un chef qui leur donnerait l’unité et la force
d’unité.
Quand on ne connaissait pas le socialisme, on disait toujours que la
démocratie tendait naturellement au despotisme. Cela a paru changer et
il a semblé qu’elle tendait au socialisme. Rien n’a changé; car en
tendant au socialisme, c’est au despotisme qu’elle tend. Elle n’en a pas
conscience; car, consciemment, elle ne tend qu’à l’égalité; mais de
l’état égalitaire c’est toujours le despotisme qui sort.
Ceci est un peu digressif étant une considération sur l’avenir.
Revenons.