CONFUSION DES FONCTIONS

Dès lors que se passe-t-il? Il se passe ceci, qui est très logique, qui

même est très juste si l’on se place au point de vue démocratique, qui

est précisément ce que la démocratie désire et ne peut que désirer, que

la représentation nationale fait exactement ce que le peuple voudrait

faire et ce qu’il ferait si l’on avait le gouvernement direct. _Elle

veut tout faire par elle-même_, comme le peuple voudrait tout faire par

lui-même s’il possédait le gouvernement direct, comme il faisait tout

par lui-même dans la Pnyx d’Athènes.

Montesquieu a bien vu cela, pleinement, sauf comment cela se pratique en

régime de représentation, en régime parlementaire; mais les choses sont

les mêmes au fond et il n’y aura pour l’interpréter qu’une transposition

à faire: «Le principe de la démocratie se corrompt, non seulement

lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore _quand on prend l’esprit

d’égalité extrême et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour

lui commander_. Pour lors, le peuple ne pouvant souffrir le pouvoir

qu’il confie, _veut tout faire par lui-même_, délibérer pour le Sénat,

exécuter pour les magistrats et dépouiller tous les juges. Le peuple

veut faire les fonctions des magistrats: on ne les respecte donc plus.

Les délibérations du Sénat n’ont plus de poids; on n’a donc plus

d’égards pour les sénateurs...»

Transposez. En gouvernement démocratique parlementaire la représentation

du peuple veut tout faire par elle-même. Elle veut être l’égale de ceux

qu’elle choisit pour lui commander; elle ne peut souffrir le pouvoir

même qu’elle confie; elle veut gouverner à la place du gouvernement,

exécuter à la place des agents du pouvoir exécutif, substituer son

autorité à celle de tous les juges; faire fonction de magistrats,

n’avoir plus d’égards pour personne et ne respecter plus rien.

C’est l’esprit même du peuple qui l’inspire, du peuple qui veut tout

faire par lui-même, c’est-à-dire par elle fidèle et obéissante.

Dès lors la compétence est pourchassée partout et éliminée de partout.

De même que le peuple l’a éliminée de son choix quand il nommait ses

représentants, de même la représentation nationale l’élimine avec

patience et avec suite de toutes les fonctions du corps social, quelles

qu’elles soient.

Le gouvernement, pour commencer par lui, doit être surveillé et

conseillé par la représentation nationale, mais indépendant de la

représentation nationale, tout au moins ne doit pas être confondu avec

elle, en d’autres termes la représentation nationale ne doit pas

gouverner. En régime démocratique c’est précisément ce qu’elle veut

faire. Elle nomme le gouvernement, ce qui à la rigueur peut lui être

accordé; mais, «ne pouvant souffrir le pouvoir qu’elle confie», dès

qu’elle l’a nommé elle pèse sur lui pour gouverner continuellement à sa

place. Le corps législatif n’est pas un corps qui fait les lois, mais un

corps qui, par une série ininterrompue d’interpellations, _dicte_ au

jour le jour au gouvernement ce qu’il doit faire, c’est-à-dire gouverne.

Littéralement le pays est gouverné par la Chambre des députés. _Il le

faut bien_, pour que le peuple ne soit gouverné que par lui-même, ce qui

est l’esprit du régime. Il le faut bien, pour qu’il n’y ait pas d’autre

volonté que celle du peuple, partie de lui et revenant à lui sous forme

d’actes exécutifs, ce qui est l’esprit du régime. Il le faut bien, pour

qu’il n’y ait pas _quelque chose_, même issu du peuple, qui pour un

temps, qui même un instant, fasse fonction de souveraineté, même en un

domaine très étroitement délimité, sur le peuple souverain.

Seulement gouverner est un art et suppose une science et voilà le peuple

gouverné par gens n’ayant ni science, ni art, et qu’on a choisis

précisément parce qu’ils n’en avaient pas et sur cette garantie qu’ils

n’en avaient point.

Et si, dans une démocratie de ce genre, il existe, par un effet de la

tradition ou par quelque nécessité ressortissant aux relations

extérieures, un pouvoir indépendant pour un certain nombre d’années du

corps législatif et qui n’a pas de comptes à lui rendre et qui ne

peut pas être interpellé et qui ne peut pas être renversé

constitutionnellement, ce pouvoir est une anomalie si étrange et pour

ainsi dire si monstrueuse, qu’il n’ose pas s’exercer, qu’il craint le

scandale qu’il soulèverait en s’exerçant et qu’il est comme paralysé par

la terreur de paraître exister.

Et il a raison; car s’il s’exerçait, s’il s’en donnait même l’apparence,

il y aurait un acte de volonté qui ne serait pas un acte de la volonté

populaire, ce qui est contraire à l’esprit du régime. En ce régime le

chef de l’État ne peut être que le chef nominal de l’État. Une volonté

de lui serait un abus de pouvoir, une idée de lui serait un empiétement,

une parole de lui serait un acte de lèse-souveraineté.

Même, si la constitution lui a donné formellement des pouvoirs, la

constitution sur ces points est lettre morte, parce qu’elle violait une

constitution non écrite et supérieure, l’âme même de l’institution

politique.

Un de ces chefs d’État _ad honores_ a dit: «Pendant toute ma présidence,

je me suis tu constitutionnellement.» C’était faux; car la constitution

lui permettait de parler et même d’agir. Au fond c’était vrai; car la

constitution, en lui permettant d’agir et de parler, avait un caractère

inconstitutionnel. En parlant il eût été constitutionnel, en se

taisant il était _institutionnel_. Il avait été silencieux

_institutionnellement_. Il avait contrarié la lettre de la constitution;

il en avait admirablement démêlé, compris et respecté l’esprit.

Donc, en démocratie, la représentation nationale gouverne aussi

directement que possible et réellement, dictant le gouvernement au

pouvoir exécutif, neutralisant le chef suprême du pouvoir exécutif à qui

elle ne peut rien dicter.

Il ne lui suffit pas de gouverner, elle veut administrer. Songez en

effet que si les administrateurs des finances, de la justice, de la

police, etc., ne dépendaient que de leurs ministres, les ministres,

précisément parce qu’ils dépendent du corps législatif et sont souvent

renversés par lui, changeant très souvent, les administrateurs, plus

stables que leurs chefs, formeraient une aristocratie; ils

administreraient l’État indépendamment de la volonté populaire et selon

leurs principes, leurs règles, leurs traditions et leurs idées.

Cela ne se peut pas. Il ne se peut pas qu’il y ait une autre volonté que

la volonté populaire, un autre pouvoir, même très limité, que le sien.

Ceci fait une antinomie assez remarquable. Effets contraires de la même

cause. Parce que le corps législatif gouverne les ministres, elle les

renverse souvent; parce qu’elle les renverse souvent, ils ne gouvernent

pas leurs subordonnés comme un Colbert et un Louvois et leurs

subordonnés sont assez indépendants; de sorte que l’autorité que le

corps législatif se donne sur les ministres, il la perd du côté des

administrateurs; et, en détruisant un pouvoir rival du sien, il crée un

pouvoir rival du sien.

Mais il résout l’antinomie assez facilement. Il n’admet pas qu’un

administrateur soit nommé sans recevoir son visa, et il s’arrange même

de manière à nommer les administrateurs. D’une part, de sa résidence

corporative, de son palais législatif et dictatorial, il surveille

attentivement les nominations d’administrateurs; d’autre part, chaque

membre du corps législatif dans sa province, dans son département, dans

son arrondissement, impose les nominations d’administrateurs, a ses

candidats qu’il fait accepter, nomme réellement les administrateurs. Il

le faut pour que la volonté nationale règne là aussi et que le peuple

n’ait pour l’administrer que les administrateurs qu’il choisit selon son

esprit, pour qu’il «nomme ses magistrats» comme dit Montesquieu.

Il les nomme en effet par l’intermédiaire de ses représentants; et

jugez, pour y revenir, s’il faut qu’il nomme bien des représentants

exactement pareils à lui et modelés sur son esprit! Tout se rejoint.

Voilà donc le peuple qui tout au moins intervient puissamment dans les

nominations de ses administrateurs. Il continue de «faire tout par

lui-même». On se plaint couramment de l’immixtion de la politique dans

l’administration et du reste en toutes choses, de «la politique qui se

mêle à tout, qu’on retrouve partout». Mais qu’est-ce au fond? C’est le

principe de la souveraineté nationale. La «politique», la force

politique, c’est la volonté de la majorité de la nation. La volonté de

la majorité de la nation, ne convient-il pas qu’elle s’exerce, peut-on

s’étonner qu’elle veuille s’exercer, aussi bien sur l’administration et

dans l’administration que partout ailleurs? L’idéal démocratique c’est

le peuple nommant tous ses chefs; ou, si ce n’est pas l’idéal

démocratique, c’est bien l’idée démocratique. C’est ce que le peuple

fait, en démocratie encore parlementaire, par l’intermédiaire de ses

représentants.

Voilà qui est bien; seulement la compétence reçoit là encore un coup.

Car ce candidat à une fonction administrative que le peuple choisit par

l’intermédiaire de ses mandataires, par quoi plaira-t-il? Par son

mérite? Ses chefs et ses pairs en seraient bons juges; le peuple ou son

représentant, non, ou beaucoup moins.

«Le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque

partie de son autorité», dit Montesquieu. C’est le moment d’examiner

cela d’un peu près. Quelles sont les raisons du philosophe? «Il n’a à se

déterminer que par des choses qu’il ne peut ignorer et qui tombent, pour

ainsi dire, sous les sens. Il sait très bien qu’un homme a été souvent à

la guerre, qu’il y a eu tels ou tels succès: il est donc très capable

d’élire un général. Il sait qu’un juge est assidu, que beaucoup de gens

se retirent de son tribunal contents de lui, qu’on ne l’a pas convaincu

de corruption: en voici assez pour qu’il élise un préteur. Il a été

frappé de la magnificence ou des richesses d’un citoyen: cela suffit

pour qu’il choisisse un édile. Toutes ces choses sont des faits dont il

s’instruit mieux dans la place publique qu’un monarque dans son palais.»

Le passage ne me paraît pas heureux. Comment un monarque dans son palais

ne connaîtrait-il pas la richesse d’un financier, la réputation

d’intégrité d’un juge et les succès d’un colonel aussi bien que le

peuple dans la place publique? Ce ne sont pas choses très difficiles à

savoir. Le peuple sait qu’un tel fut toujours bon juge et qu’un tel fut

un excellent officier. Donc il peut nommer un préteur et un général.

Soit; mais, pour nommer un jeune juge et un officier débutant, quelles

seront les lumières du peuple? Je ne les démêle pas très bien. Par son

raisonnement même, Montesquieu limite l’habileté du peuple à ne nommer

que les grands chefs, que les très hauts magistrats, et, en définitive,

à assigner à chacun une carrière quand il l’aura achevée. Mais pour l’y

mettre, sur quels renseignements le peuple s’appuiera-t-il et où

puisera-t-il son information? Montesquieu le montre très capable de

reconnaître les compétences vérifiées, mais non point capable de

connaître les compétences naissantes. L’argumentation de Montesquieu est

ici peu probante.

Ce qui l’y a entraîné, c’est l’antithèse (au sens logique du mot). Ce

qu’il voulait prouver c’était moins la vérité de la proposition qu’il

avance ici que la fausseté d’une autre proposition. La question pour

lui, la question qu’il avait dans l’esprit était celle-ci: Le peuple

est-il apte à gouverner l’État, à prévoir, à suivre et à résoudre les

affaires intérieures ou extérieures? Non. L’est-il à nommer ses

magistrats? Plutôt. Entraîné par cette antithèse il a été jusqu’à dire:

Apte à gouverner: nullement; apte à nommer ses magistrats:

admirablement. L’explication de tout le paragraphe que je viens de citer

est dans sa conclusion: «Toutes ces choses sont des faits où il

s’instruit mieux dans la place publique qu’un monarque dans son palais.

_Mais_ saura-t-il conduire une affaire, connaître les lieux, les

occasions, les moments, en profiter? Non, il ne le saura pas.»

La vérité est que le peuple est un peu plus apte à choisir un magistrat

qu’à abaisser progressivement la maison d’Autriche; mais non pas

beaucoup plus; car il est presque également difficile d’abaisser la

maison d’Autriche et de distinguer l’homme qui l’abaissera.

Il est surtout incapable de donner les postes de début d’une carrière et

les premiers avancements dans une carrière à qui les mérite. Cependant,

en démocratie c’est ce qu’il fait.

Or ce candidat fonctionnaire qui a plu au peuple ou aux représentants du

peuple, par quoi plaît-il? Par son mérite dont le peuple et son

représentant sont très mauvais juges, non. Par quoi donc? Par sa

conformité aux opinions générales du peuple, c’est-à-dire par ses

opinions politiques. Les opinions politiques d’un candidat fonctionnaire

sont la seule chose qui le désigne au choix populaire parce que c’est la

seule chose dont le peuple soit bon juge.

--Mais la conformité aux opinions générales du peuple peut s’unir chez

ce candidat à un vrai mérite.--Certainement; mais c’est un hasard. Le

peuple, ici du moins, n’est pas un ennemi de la compétence, mais il y

est indifférent ou plutôt il y est étranger. La compétence n’a pas à se

louer de cette position.

D’autant plus que ceci a lieu inévitablement: le candidat fonctionnaire

qui ne se sent aucun mérite n’a aucune peine à comprendre que c’est par

ses opinions politiques qu’il arrivera et il se donne celles qu’il faut.

Le candidat fonctionnaire qui se sent du mérite, lui-même, très souvent,

sachant très bien ce que fait le candidat sans mérite et ne voulant pas

être vaincu, se donne lui aussi les opinions utiles. C’est la

«solidarité du mal» dont parle si bien M. Renouvier dans la _Science de

la Morale_. De sorte que la plupart des candidats choisis par les

mandataires du peuple sont des incapables; et quelques-uns qui sont

choisis, quoique ayant du mérite, sont médiocres comme caractère. Or le

caractère aussi, dans la plupart des carrières, dans presque toutes, est

une partie de la compétence.

Reste un tout petit nombre d’hommes de mérite qui n’ont affiché aucune

opinion utile et qui se sont glissés dans une carrière administrative

grâce à quelque moment d’inattention des politiciens. Ces intrus vont

quelquefois assez loin comme par la force des choses, sans jamais

parvenir aux premiers postes, toujours réservés, comme il est légitime,

à ceux en qui le peuple a mis sa confiance.

Voilà comment le peuple administre par l’intermédiaire de sa

représentation, de même qu’il gouverne par l’intermédiaire de sa

représentation dictant aux ministres leurs actes de gouvernement.

--Mais je ne vois pas que le peuple administre, je vois qu’il nomme les

administrateurs.

--D’abord c’est immense de les nommer; car c’est faire entrer dans le

corps administratif l’esprit du peuple à l’exclusion de tout autre

esprit et empêcher que l’administration ne devienne une aristocratie, ce

qu’elle n’a, toujours, que trop de tendances à devenir. De plus le

peuple ne se borne pas, par l’intermédiaire de ses représentants, à

nommer les administrateurs; il les surveille, il les guette, il les

tient du regard et il les tient en laisse, et comme la représentation

populaire dicte aux ministres les actes de gouvernement, de même et en

outre elle dicte aux administrateurs leurs actes d’administration.

Un préfet, un procureur général, un ingénieur en chef, en régime

démocratique, est un homme très écartelé. Il fait la chouette avec son

ministre et les députés de sa région. Il doit obéir à son ministre; il

doit obéir aussi aux députés du pays qu’il administre. Il arrive même

ici des choses assez curieuses; il y a des situations très compliquées.

Le préfet devant obéir aux députés et à son ministre et le ministre

obéissant aux députés, il semblerait que ce fût à la même volonté, à une

volonté unique que le préfet obéît. Mais c’est à la volonté générale de

la représentation populaire que le ministre obéit et c’est cette volonté

générale qu’il transmet à son préfet; et d’autre part le préfet se

trouve en présence de volontés particulières des députés du pays qu’il

administre. Il en résulte ce que l’on pourrait appeler des conflits

d’obéissance qui sont très intéressants pour le psychologue. Ils sont

moins agréables pour le préfet, l’ingénieur en chef ou le procureur

général.

Remarquez, d’autre part, comme tout concourt à rendre le représentant de

la volonté nationale aussi incompétent qu’il est omnipotent. Incompétent

il l’est, comme nous l’avons vu, par ses origines; mais _ne le fût-il

pas_, il le deviendrait par le métier qu’on lui fait faire, par la

multiplicité des métiers qu’on lui fait faire. Le meilleur moyen de

rendre quelqu’un incompétent, c’est de l’occuper à toutes choses. Or le

représentant de la volonté populaire et de l’esprit populaire, outre son

métier de législateur, est occupé à interpeller les ministres et à leur

dicter leurs actes de gouvernement, c’est-à-dire qu’il est occupé à

gouverner la politique intérieure et extérieure; il est occupé à

administrer en choisissant les administrateurs et en surveillant,

contrôlant et inspirant les actes des administrateurs. Sans parler des

petits services particuliers qu’il est de son intérêt de rendre à ses

électeurs et que ses électeurs ne se font pas faute ni scrupule de lui

demander, il est exactement préposé à tout. Il est quelque chose comme

le contremaître universel. Cet homme-orchestre est si occupé qu’il ne

peut s’appliquer à rien. Il ne peut rien étudier, rien méditer, rien

approfondir, et pour ainsi parler, et du reste pour parler exactement,

rien savoir.

Fût-il compétent en quelque chose au moment de son entrée en fonctions,

il est admirablement incompétent en toutes choses après quelques années

de fonctionnement. Dès lors, vidé, pour ainsi parler, de toute

personnalité, il n’a plus en lui que l’homme public, c’est-à-dire

l’homme représentant la volonté populaire et ne songeant et ne pouvant

songer exclusivement qu’à la faire prévaloir.

Et, encore un coup, c’est ce qu’il faut; car voyez-vous un représentant

de la volonté populaire ayant conservé assez de compétence en

administration des finances ou en administration judiciaire pour

préférer, entre quelques candidats, celui qui aurait, non les meilleures

opinions politiques, mais le mérite, le savoir ou la vocation, et pour

approuver, d’un administrateur, non l’acte à tendances politiques, mais

l’acte juste et conforme aux intérêts de l’État? Il serait un serviteur

détestable de la démocratie.

Je l’ai bien connu. Il ne manquait pas d’intelligence, ni même d’esprit

et il était droit. Avocat de troisième ordre, il avait naturellement

versé dans la politique. Pour des raisons locales il n’avait réussi ni à

se faire nommer député, ni à se faire nommer sénateur. De guerre lasse,

par le crédit de ses amis politiques, il se fit pourvoir d’une charge de

judicature. Devenu président de tribunal, il eut à connaître d’un procès

où l’accusé, sans être bien recommandable, ne tombait évidemment sous

aucun article du Code. Mais cet accusé, ancien préfet d’un gouvernement

maintenant détesté, connu comme réactionnaire et aristocrate, était

poursuivi de l’animosité de toute la population démocratique de la ville

et de la province. Le président de tribunal, au milieu des rumeurs

hostiles qui grondaient dans tout le palais, acquitta net le prévenu. Il

disait le soir, assez humoristiquement: «Voilà! Cela leur apprendra à ne

pas m’avoir nommé sénateur!» Et c’est-à-dire: «Ils m’auraient ôté toute

ma compétence, ou ils auraient paralysé en moi toute ma compétence, en

faisant de moi un homme politique. Ils ne l’ont pas voulu; reste l’homme

qui connaît la loi et qui l’applique. Tant pis pour eux!»

«En faisant d’un homme un esclave Zeus lui été la moitié de son âme»

disait Homère. En faisant d’un homme un homme politique, Démos enlève à

un homme son âme tout entière; en n’en faisant pas un homme politique il

commet la faute de la lui laisser.

Voilà bien pourquoi Démos déteste les fonctions inamovibles. Un

magistrat inamovible, un fonctionnaire inamovible est un homme que la

constitution soustrait à la prise populaire. Un magistrat inamovible, un

fonctionnaire inamovible est un affranchi. Démos n’aime pas les

affranchis.

C’est pour cela que, s’il y a, dans la nation où il règne, des fonctions

inamovibles, il suspend, de temps en temps, l’inamovibilité. C’est

d’abord pour «_épurer_» le personnel de ces fonctions; c’est surtout

pour bien convaincre les fonctionnaires qu’il veut bien y laisser, que

leur inamovibilité n’est que très relative et qu’ils doivent compter,

comme tous les autres, avec la souveraineté populaire qui peut se

retourner contre eux s’ils s’avisent d’être indépendants au delà des

limites de l’obéissance.

Il y avait en France, d’après la constitution de 1873, des sénateurs

inamovibles. Au point de vue de la bonne administration des affaires,

c’était peut-être assez bien vu. Les sénateurs inamovibles devaient

être, dans la pensée de la constitution et étaient en effet des vétérans

de la politique et de l’administration, faisant profiter leurs collègues

de leurs lumières, de leur compétence, de leur expérience. Il eût même

été bon, si l’on se place à ce point de vue, que les sénateurs

inamovibles ne fussent point élus par leurs collègues, mais fussent

sénateurs de droit, devenant sénateur inamovible tout ancien président

de la République, tout ancien président de la Cour de cassation, tout

ancien président de la Cour d’appel, tout amiral, tout archevêque, etc.

Mais au point de vue démocratique c’était une monstruosité qu’un homme

représentant du peuple et n’ayant aucun compte à rendre au peuple, qu’un

homme représentant du peuple et n’ayant à craindre aucun accident de

réélection ni aucun risque de non-réélection, qu’un homme enfin placé là

pour sa prétendue compétence et ne représentant point du tout le peuple

et ne représentant que lui-même.

Les sénateurs inamovibles furent abolis. Il est bien certain qu’ils

constituaient une aristocratie politique fondée sur la prétendue

importance des services rendus et que le Sénat lui-même qui les élisait

tombait sous l’inculpation d’aristocratisme et prenait, le jour où il

les élisait, couleur aristocratique, puisqu’il était, ce jour-là, un

corps se recrutant par cooptation. Cela ne pouvait guère se souffrir.

Le culte de l'incompétence · 第 6 / 27 题