De Pilsen à Tauss, quoiqu'on marchât aussi vite que possible, il fallut
perdre beaucoup de temps dans des chemins affreux, à travers des forêts
presque impraticables et assez mal fréquentées, dont le passage n'était
pas sans danger de plus d'une sorte. Enfin, après avoir fait un peu plus
d'une lieue par heure, on arriva vers minuit au château des Géants.
Jamais Consuelo ne fit de voyage plus fatigant et plus lugubre. Le baron
de Rudolstadt semblait près de tomber en paralysie, tant il était devenu
indolent et podagre. Il n'y avait pas un an que Consuelo l'avait vu robuste
comme un athlète; mais ce corps de fer n'était point animé d'une forte
volonté. Il n'avait jamais obéi qu'à des instincts, et au premier coup
d'un malheur inattendu il était brisé. La pitié qu'il inspirait à Consuelo
augmentait ses inquiétudes. «Est-ce donc ainsi que je vais retrouver tous
les hôtes de Riesenburg?» pensait-elle.
Le pont était baissé, les grilles ouvertes, les serviteurs attendaient dans
la cour avec des flambeaux. Aucun des trois voyageurs ne songea à en faire
la remarque; aucun ne se sentit la force d'adresser une question aux
domestiques. Le Porpora, voyant que le baron se traînait avec peine, le
prit par le bras pour l'aider à marcher, tandis que Consuelo s'élançait
vers le perron et en franchissait rapidement les degrés.
Elle y trouva la chanoinesse, qui, sans perdre de temps à lui faire
accueil, lui saisit le bras en lui disant:
«Venez, le temps presse; Albert s'impatiente. Il a compté les heures et
les minutes exactement; il a annoncé que vous entriez dans la cour, et
une seconde après nous avons entendu le roulement de votre voiture. Il ne
doutait pas de votre arrivée, mais il a dit que si quelque accident vous
retardait, il ne serait plus temps. Venez, Signora, et, au nom du ciel, ne
résistez à aucune de ses idées, ne contrariez aucun de ses sentiments.
Promettez-lui tout ce qu'il vous demandera, feignez de l'aimer. Mentez,
hélas! s'il le faut. Albert est condamné! il touche à sa dernière heure.
Tâchez d'adoucir son agonie; c'est tout ce que nous vous demandons.»
En parlant ainsi, Wenceslawa entraînait Consuelo vers le grand salon.
«Il est donc levé? Il ne garde donc pas la chambre? demanda Consuelo à la
hâte.
--Il ne se lève plus, car il ne se couche plus, répondit la chanoinesse.
Depuis trente jours, il est assis sur un fauteuil, dans le salon, et il ne
veut pas qu'on le dérange pour le transporter ailleurs. Le médecin déclare
qu'il ne faut pas le contrarier à cet égard, parce qu'on le ferait mourir
en le remuant. Signora, prenez courage; car vous allez voir un effrayant
spectacle!»
La chanoinesse ouvrit la porte du salon, en ajoutant:
«Courez à lui, ne craignez pas de le surprendre. Il vous attend, il vous a
vue venir de plus de deux lieues.»
Consuelo s'élança vers son pâle fiancé, qui était effectivement assis dans
un grand fauteuil, auprès de la cheminée. Ce n'était plus un homme, c'était
un spectre. Sa figure, toujours belle malgré les ravages de la maladie,
avait contracté l'immobilité d'un visage de marbre. Il n'y eut pas un
sourire sur ses lèvres, pas un éclair de joie dans ses yeux. Le médecin,
qui tenait son bras et consultait son pouls, comme dans la scène de
Stratonice, le laissa retomber doucement, et regarda la chanoinesse d'un
air qui signifiait: «Il est trop tard.» Consuelo était à genoux près
d'Albert, qui la regardait fixement et ne disait rien. Enfin, il réussit à
faire, avec le doigt, un signe à la chanoinesse, qui avait appris à deviner
toutes ses intentions. Elle prit ses deux bras, qu'il n'avait plus la force
de soulever, et les posa sur les épaules de Consuelo; puis elle pencha la
tête de cette dernière sur le sein d'Albert; et comme la voix du moribond
était entièrement éteinte, il lui prononça ce peu de mots à l'oreille:
«Je suis heureux.»
Il tint pendant deux minutes la tête de sa bien-aimée contre sa poitrine et
sa bouche collée sur ses cheveux noirs. Puis il regarda sa tante, et, par
d'imperceptibles mouvements, il lui fit comprendre qu'il désirait qu'elle
et son père donnassent le même baiser à sa fiancée.
«Oh! de toute mon âme!» dit la chanoinesse en la pressant dans ses bras
avec effusion.
Puis elle la releva pour la conduire au comte Christian, que Consuelo
n'avait pas encore remarqué.
Assis dans un autre fauteuil vis-à-vis de son fils, à l'autre angle de la
cheminée, le vieux comte semblait presque aussi affaibli et aussi détruit.
Il se levait encore pourtant et faisait quelques pas dans le salon; mais il
fallait chaque soir le porter à son lit, qu'il avait fait dresser dans une
pièce voisine. Il tenait en cet instant la main de son frère dans une des
siennes, et celle du Porpora dans l'autre. Il les quitta pour embrasser
Consuelo avec ferveur à plusieurs reprises. L'aumônier du château vint à
son tour la saluer pour faire plaisir à Albert. C'était un spectre aussi,
malgré son embonpoint qui ne faisait qu'augmenter; mais sa pâleur était
livide. La mollesse d'une vie nonchalante l'avait trop énervé pour qu'il
pût supporter la douleur des autres. La chanoinesse conservait de l'énergie
pour tous. Sa figure était couperosée, ses yeux brillaient d'un éclat
fébrile; Albert seul paraissait calme. Il avait la sérénité d'une belle
mort sur le front, sa prostration physique n'avait rien qui ressemblât à
l'abrutissement des facultés morales. Il était grave et non accablé comme
son père et son oncle.
Au milieu de toutes ces organisations ravagées par la maladie ou la
douleur, le calme et la santé du médecin faisaient contraste. Supperville
était un Français autrefois attaché à Frédéric, lorsque celui-ci n'était
que prince royal. Pressentant un des premiers le caractère despotique et
ombrageux qu'il voyait couver dans le prince, il était venu se fixer à
Bareith et s'y vouer au service de la margrave Sophie Wilhelmine de Prusse,
soeur de Frédéric. Ambitieux et jaloux, Supperville avait toutes les
qualités du courtisan; médecin assez-médiocre, malgré la réputation qu'il
avait acquise dans cette petite cour, il était homme du monde, observateur
pénétrant et juge assez intelligent des causes morales de la maladie.
Il avait beaucoup exhorté la chanoinesse à satisfaire tous les désirs de
son neveu, et il avait espéré quelque chose du retour de celle pour qui
Albert mourait. Mais il avait beau interroger son pouls et sa physionomie,
depuis que Consuelo était arrivée, il se répétait qu'il n'était plus temps,
et il songeait à s'en aller pour n'être pas témoin des scènes de désespoir
qu'il n'était plus en son pouvoir de conjurer.
Il résolut pourtant de se mêler aux affaires positives de la famille, pour
satisfaire, soit quelque prévision intéressée, soit son goût naturel pour
l'intrigue; et, voyant que, dans cette famille consternée, personne ne
songeait à mettre les moments à profit, il attira Consuelo dans l'embrasure
d'une fenêtre pour lui parler tout bas, en français, ainsi qu'il suit:
«Mademoiselle, un médecin est un confesseur. J'ai donc appris bien vite
ici le secret de la passion qui conduit ce jeune homme au tombeau. Comme
médecin, habitué à approfondir les choses et à ne pas croire facilement
aux perturbations des lois du monde physique, je vous déclare que je ne
puis croire aux étranges visions et aux révélations extatiques du jeune
comte. En ce qui vous concerne, du moins, je trouve fort simple de les
attribuer à de secrètes communications qu'il a eues avec vous touchant
votre voyage à Prague et votre prochaine arrivée ici.»
Et comme Consuelo faisait un geste négatif, il poursuivit: «Je ne vous
interroge pas, Mademoiselle, et mes suppositions n'ont rien qui doive vous
offenser. Vous devez bien plutôt m'accorder votre confiance, et me regarder
comme entièrement dévoué à vos intérêts.
--Je ne vous comprends pas, Monsieur, répondit Consuelo avec une candeur
qui ne convainquit point le médecin de cour.
--Vous allez me comprendre, Mademoiselle, reprit-il avec sang-froid. Les
parents du jeune comte se sont opposés à votre mariage avec lui, de toutes
leurs forces jusqu'à ce jour. Mais enfin, leur résistance est à bout.
Albert va mourir, et sa volonté étant de vous laisser sa fortune, ils ne
s'opposeront point à ce qu'une cérémonie religieuse vous l'assure à tout
jamais.
--Eh! que m'importe la fortune d'Albert? dit Consuelo stupéfaite: qu'a cela
de commun avec l'état où je le trouve? Je ne viens pas ici pour m'occuper
d'affaires, Monsieur; je viens essayer de le sauver. Ne puis-je donc en
conserver aucune espérance?
--Aucune! Cette maladie, toute mentale, est de celles qui déjouent tous
nos plans et résistent à tous les efforts de la science. Il y a un mois
que le jeune comte, après une disparition de quinze jours, que personne
ici n'a pu m'expliquer, est rentré dans sa famille atteint d'un mal subit
et incurable. Toutes les fonctions de la vie étaient déjà suspendues.
Depuis trente jours, il n'a pu avaler aucune espèce d'aliments; et c'est
un de ces phénomènes dont l'organisation exceptionnelle des aliénés offre
seule des exemples, de voir qu'il ait pu se soutenir jusqu'ici avec
quelques gouttes d'eau par jour et quelques minutes de sommeil par nuit.
Vous le voyez, toutes les forces vitales sont épuisées en lui. Encore
deux jours, tout au plus, et il aura cessé de souffrir. Armez-vous donc
de courage: ne perdez pas la tête. Je suis là pour vous seconder et pour
frapper les grands coups.
Consuelo regardait toujours le docteur avec étonnement, lorsque la
chanoinesse, avertie par un signe du malade, vint interrompre ce dernier
pour l'amener auprès d'Albert.
Albert, l'ayant fait approcher, lui parla dans l'oreille plus longtemps
que son état de faiblesse ne semblait pouvoir le permettre. Supperville
rougit et pâlit; la chanoinesse, qui les observait avec anxiété, brûlait
d'apprendre quel désir Albert lui exprimait.
«Docteur, disait Albert, tout ce que vous venez de dire à cette jeune
fille, je l'ai entendu. (Supperville, qui avait parlé au bout du grand
salon, aussi bas que son malade lui parlait en cet instant, se troubla, et
ses idées positives sur l'impossibilité des facultés extatiques furent
tellement bouleversées qu'il crut devenir fou.) Docteur, continua le
moribond, vous ne comprenez rien à cette âme-là, et vous nuisez à mon
dessein en alarmant sa délicatesse. Elle n'entend rien à vos idées sur
l'argent. Elle n'a jamais voulu de mon titre ni de ma fortune; elle n’avait
pas d'amour pour moi. Elle ne cédera qu'à la pitié. Parlez à son coeur. Je
suis plus près de ma fin que vous ne croyez. Ne perdez pas de temps. Je ne
puis pas revivre heureux si je n'emporte dans la nuit du repos le titre de
son époux.
--Mais qu'entendez-vous par ces dernières paroles? dit Supperville, occupé
en cet instant à analyser la folie de son malade.
--Vous ne pouvez pas les comprendre, reprit Albert avec effort, mais, elle
les comprendra. Bornez-vous à les lui redire fidèlement.
--Tenez; monsieur le comte, dit Supperville en élevant un peu la voix, je
vois que je ne puis être un interprète lucide de vos pensées; vous avez la
force de parler maintenant plus que vous ne l'avez fait depuis huit jours,
et j'en conçois un favorable augure. Parlez vous-même à mademoiselle; un
mot de vous la convaincra mieux que tous mes discours. La voici près de
vous; qu'elle prenne ma place, et vous entende.»
Supperville ne comprenant plus rien, en effet, à ce qu'il avait cru
comprendre, et pensant d'ailleurs qu'il en avait dit assez à Consuelo
pour s'assurer de sa reconnaissance au cas où elle viserait à la fortune,
se retira après qu'Albert lui eut dit encore:
«Songez à ce que vous m'avez promis; le moment est venu: parlez à mes
parents. Faites qu'ils consentent et qu'ils n'hésitent pas. Je vous dis
que le temps presse.»
Albert était si fatigué de l'effort qu'il venait de faire qu'il appuya son
front sur celui de Consuelo lorsqu'elle s'approcha de lui et s'y reposa
quelques instants comme près d'expirer. Ses lèvres blanches devinrent
bleuâtres, et le Porpora, effrayé, crut qu'il venait de rendre le dernier
soupir. Pendant ce temps, Supperville avait réuni le comte Christian, le
baron, la chanoinesse et le chapelain à l'autre bout de la cheminée, et
il leur parlait avec feu. Le chapelain fit seul une objection timide en
apparence, mais qui résumait toute la persistance du prêtre. «Si Vos
Seigneuries l'exigent, dit-il, je prêterai mon ministère à ce mariage; mais
le comte Albert n'étant pas en état de grâce, il faudrait premièrement que,
par la confession et l'extrême-onction, il fit sa paix avec l'Église.
--L'extrême-onction! dit la chanoinesse avec un gémissement étouffé: en
sommes-nous là, grand Dieu?
--Nous en sommes là, en effet, répondit Supperville qui, homme du monde
et philosophe voltairien, détestait la figure et les objections de
l'aumônier: oui, nous en sommes là sans rémission, si monsieur le chapelain
insiste sur ce point, et s'obstine à tourmenter le malade par l'appareil
sinistre de la dernière cérémonie.
--Et croyez-vous, dit le comte Christian, partagé entre sa dévotion et sa
tendresse paternelle, que l'appareil d'une cérémonie plus riante, plus
conforme aux voeux de son esprit, puisse lui rendre la vie?
--Je ne réponds de rien, reprit Supperville, mais j'ose dire que j'en
espère beaucoup. Votre Seigneurie avait consenti à ce mariage en d'autres
temps...
--J'y ai toujours consenti, je ne m'y suis jamais opposé, dit le comte
en élevant la voix à dessein; c'est maître Porpora, tuteur de cette
jeune fille, qui m'a écrit de sa part qu'il n'y consentirait point, et
qu'elle-même y avait déjà renoncé. Hélas! ça été le coup de la mort pour
mon fils! ajouta-t-il en baissant la voix.
--Vous entendez ce que dit mon père? murmura Albert à l'oreille de
Consuelo; mais n'ayez point de remords. J'ai cru à votre abandon, et je me
suis laissé frapper par le désespoir; mais depuis huit jours j'ai recouvré
ma raison, qu'ils appellent ma folie; j'ai lu dans les coeurs éloignés
comme les autres lisent dans les lettres ouvertes. J'ai vu à la fois le
passé, le présent et l'avenir. J'ai su enfin que tu avais été fidèle à ton
serment, Consuelo; que tu avais fait ton possible pour m'aimer; que tu
m'avais aimé véritablement durant quelques heures. Mais on nous a trompés
tous deux. Pardonne à ton maître comme je lui pardonne!»
Consuelo regarda le Porpora, qui ne pouvait entendre les paroles d'Albert,
mais qui, à celles du comte Christian, s'était troublé et marchait le
long de la cheminée avec agitation. Elle le regarda d'un air de solennel
reproche, et le maestro la comprit si bien qu'il se frappa la tête du poing
avec une muette véhémence. Albert fit signe à Consuelo de l'attirer près de
lui, et de l'aider lui-même à lui tendre la main. Le Porpora porta cette
main glacée à ses lèvres et fondit en larmes. Sa conscience lui murmurait
le reproche d'homicide; mais son repentir l'absolvait de son imprudence.
Albert fit encore signe qu'il voulait écouter ce que ses parents
répondaient à Supperville, et il l'entendit, quoiqu'ils parlassent si bas
que le Porpora et Consuelo, agenouillés près de lui, ne pouvaient en saisir
un mot. Le chapelain se débattait contre l'ironie amère du médecin;
la chanoinesse cherchait par un mélange de superstition et de tolérance,
de charité chrétienne et d'amour maternel, à concilier des idées
inconciliables dans la doctrine catholique. Le débat ne roulait que sur
une question de forme; à savoir que le chapelain ne croyait pas devoir
administrer le sacrement du mariage à un hérétique, à moins qu'il ne promît
tout au moins de faire acte de foi catholique aussitôt après. Supperville
ne se gênait pas pour mentir et pour affirmer que le comte Albert lui avait
promis de croire et de professer tout ce qu'on voudrait après la cérémonie.
Le chapelain n'en était pas dupe. Enfin, le comte Christian, retrouvant
un de ces moments de fermeté tranquille et de logique simple et humaine
avec lesquelles, après bien des irrésolutions et des faiblesses, il avait
toujours tranché toutes les contestations domestiques, termina le
différend.
«Monsieur le chapelain, dit-il, il n'y a point de loi ecclésiastique qui
vous défende expressément de marier une catholique à un schismatique.
L'Église tolère ces mariages. Prenez donc Consuelo pour orthodoxe et
mon fils pour hérétique, et mariez-les sur l'heure. La confession et les
fiançailles ne sont que de précepte, vous le savez, et certains cas
d'urgence peuvent en dispenser. Il peut résulter de ce mariage une
révolution favorable dans l'état d'Albert, et quand il sera guéri nous
songerons à le convertir.»
Le chapelain n'avait jamais résisté à la volonté du vieux Christian;
c'était pour lui, dans les cas de conscience, un arbitre supérieur au
pape. Il ne restait plus qu'à convaincre Consuelo. Albert seul y songea,
et l'attirant près de lui, il réussit, sans le secours de personne, à
enlacer de ses bras desséchés, devenus légers comme des roseaux, le cou de
sa bien-aimée.
«Consuelo, lui dit-il, je lis dans ton âme, à cette heure; tu voudrais
donner ta vie pour ranimer la mienne: cela n'est plus possible; mais tu
peux, par un simple acte de ta volonté, sauver ma vie éternelle. Je vais
te quitter pour un peu de temps, et puis je reviendrai sur la terre, par
la manifestation d'une nouvelle naissance. J'y reviendrai, maudit et
désespéré, si tu m'abandonnes maintenant, à ma dernière heure. Tu sais,
les crimes de Jean Ziska ne sont point assez expiés; et toi seule, toi ma
soeur Wanda, peux accomplir l'acte de ma purification en cette phase de ma
vie. Nous sommes frères: pour devenir amants, il faut que la mort passe
encore une fois entre. Mais nous devons être époux par le serment; pour que
je renaisse calme, fort et délivré, comme les autres hommes, de la mémoire
de mes existences passées, qui fait mon supplice et mon châtiment depuis
tant de siècles, consens à prononcer ce serment; il ne te liera pas à moi
en cette vie, que je vais quitter dans une heure, mais il nous réunira dans
l'éternité. Ce sera un sceau qui nous aidera à nous reconnaître, quand
les ombres de la mort auront effacé la clarté de nos souvenirs. Consens!
C'est une cérémonie catholique qui va s'accomplir, et que j'accepte,
puisque c'est la seule qui puisse légitimer, dans l'esprit des hommes,
la possession que nous prenons l'un de l'autre. Il me faut emporter cette
sanction dans la tombe. Le mariage sans l'assentiment de la famille n'est
point un mariage complet à mes yeux. La forme du serment m'importe peu
d'ailleurs. Le nôtre sera indissoluble dans nos coeurs, comme il est sacré
dans nos intentions. Consens!
--Je consens!» s'écria Consuelo en pressant de ses lèvres le front morne et
froid de son époux.
Cette parole fut entendue de tous. «Eh bien! dit Supperville, hâtons-nous!»
et il poussa résolument le chanoine, qui appela les domestiques et se
pressa de tout préparer pour la cérémonie. Le comte, un peu ranimé, vint
s'asseoir à côté de son fils et de Consuelo. La bonne chanoinesse vint
remercier cette dernière de sa condescendance, au point de se mettre à
genoux devant elle et de lui baiser les mains. Le baron Frédéric pleurait
silencieusement sans paraître comprendre ce qui se passait. En un clin
d'œil, un autel fut dressé devant la cheminée du grand salon. Les
domestiques furent congédiés; ils crurent qu'il s'agissait seulement
d'extrême-onction, et que l'état du malade exigeait qu'il y eût peu de
bruit et de miasmes dans l'appartement. Le Porpora servit de témoin avec
Supperville. Albert retrouva tout à coup assez de force pour prononcer
le _oui_ décisif et toutes les formules de l'engagement d'une voix claire
et sonore. La famille conçut une vive espérance de guérison. A peine le
chapelain eut-il récité sur la tête des nouveaux époux la dernière prière,
qu'Albert se leva, s'élança dans les bras de son père, embrassa de même
avec une précipitation et une force extraordinaire sa tante, son oncle et
le Porpora; puis il se rassit sur son fauteuil, et pressa Consuelo contre
sa poitrine, en s'écriant:
«Je suis sauvé!»
--C'est le dernier effort de la vie, c'est une convulsion finale, dit au
Porpora Supperville, qui avait encore consulté plusieurs fois les traits
et l'artère du malade, pendant la célébration du mariage.
En effet, les bras d'Albert s'entr'ouvrirent, se jetèrent en avant, et
retombèrent sur ses genoux. Le vieux Cynabre, qui n'avait pas cessé de
dormir à ses pieds durant toute sa maladie, releva la tête et fit entendre
par trois fois un hurlement lamentable. Le regard d'Albert était fixé sur
Consuelo; sa bouche restait entr'ouverte comme pour lui parler; une légère
coloration avait animé ses joues: puis cette teinte particulière, cette
ombre indéfinissable, indescriptible, qui passe lentement du front aux
lèvres, s'étendit sur lui comme un voile blanc. Pendant une minute, sa face
prit diverses expressions, toujours plus sérieuses de recueillement et de
résignation, jusqu'à ce qu'elle se raffermit dans une expression définitive
de calme auguste et de sévère placidité.
Le silence de terreur qui planait sur la famille attentive et palpitante
fut interrompu par la voix du médecin, qui prononça avec sa lugubre
solennité ce mot sans appel: «C'est la mort!»