CIV.

De Pilsen à Tauss, quoiqu'on marchât aussi vite que possible, il fallut

perdre beaucoup de temps dans des chemins affreux, à travers des forêts

presque impraticables et assez mal fréquentées, dont le passage n'était

pas sans danger de plus d'une sorte. Enfin, après avoir fait un peu plus

d'une lieue par heure, on arriva vers minuit au château des Géants.

Jamais Consuelo ne fit de voyage plus fatigant et plus lugubre. Le baron

de Rudolstadt semblait près de tomber en paralysie, tant il était devenu

indolent et podagre. Il n'y avait pas un an que Consuelo l'avait vu robuste

comme un athlète; mais ce corps de fer n'était point animé d'une forte

volonté. Il n'avait jamais obéi qu'à des instincts, et au premier coup

d'un malheur inattendu il était brisé. La pitié qu'il inspirait à Consuelo

augmentait ses inquiétudes. «Est-ce donc ainsi que je vais retrouver tous

les hôtes de Riesenburg?» pensait-elle.

Le pont était baissé, les grilles ouvertes, les serviteurs attendaient dans

la cour avec des flambeaux. Aucun des trois voyageurs ne songea à en faire

la remarque; aucun ne se sentit la force d'adresser une question aux

domestiques. Le Porpora, voyant que le baron se traînait avec peine, le

prit par le bras pour l'aider à marcher, tandis que Consuelo s'élançait

vers le perron et en franchissait rapidement les degrés.

Elle y trouva la chanoinesse, qui, sans perdre de temps à lui faire

accueil, lui saisit le bras en lui disant:

«Venez, le temps presse; Albert s'impatiente. Il a compté les heures et

les minutes exactement; il a annoncé que vous entriez dans la cour, et

une seconde après nous avons entendu le roulement de votre voiture. Il ne

doutait pas de votre arrivée, mais il a dit que si quelque accident vous

retardait, il ne serait plus temps. Venez, Signora, et, au nom du ciel, ne

résistez à aucune de ses idées, ne contrariez aucun de ses sentiments.

Promettez-lui tout ce qu'il vous demandera, feignez de l'aimer. Mentez,

hélas! s'il le faut. Albert est condamné! il touche à sa dernière heure.

Tâchez d'adoucir son agonie; c'est tout ce que nous vous demandons.»

En parlant ainsi, Wenceslawa entraînait Consuelo vers le grand salon.

«Il est donc levé? Il ne garde donc pas la chambre? demanda Consuelo à la

hâte.

--Il ne se lève plus, car il ne se couche plus, répondit la chanoinesse.

Depuis trente jours, il est assis sur un fauteuil, dans le salon, et il ne

veut pas qu'on le dérange pour le transporter ailleurs. Le médecin déclare

qu'il ne faut pas le contrarier à cet égard, parce qu'on le ferait mourir

en le remuant. Signora, prenez courage; car vous allez voir un effrayant

spectacle!»

La chanoinesse ouvrit la porte du salon, en ajoutant:

«Courez à lui, ne craignez pas de le surprendre. Il vous attend, il vous a

vue venir de plus de deux lieues.»

Consuelo s'élança vers son pâle fiancé, qui était effectivement assis dans

un grand fauteuil, auprès de la cheminée. Ce n'était plus un homme, c'était

un spectre. Sa figure, toujours belle malgré les ravages de la maladie,

avait contracté l'immobilité d'un visage de marbre. Il n'y eut pas un

sourire sur ses lèvres, pas un éclair de joie dans ses yeux. Le médecin,

qui tenait son bras et consultait son pouls, comme dans la scène de

Stratonice, le laissa retomber doucement, et regarda la chanoinesse d'un

air qui signifiait: «Il est trop tard.» Consuelo était à genoux près

d'Albert, qui la regardait fixement et ne disait rien. Enfin, il réussit à

faire, avec le doigt, un signe à la chanoinesse, qui avait appris à deviner

toutes ses intentions. Elle prit ses deux bras, qu'il n'avait plus la force

de soulever, et les posa sur les épaules de Consuelo; puis elle pencha la

tête de cette dernière sur le sein d'Albert; et comme la voix du moribond

était entièrement éteinte, il lui prononça ce peu de mots à l'oreille:

«Je suis heureux.»

Il tint pendant deux minutes la tête de sa bien-aimée contre sa poitrine et

sa bouche collée sur ses cheveux noirs. Puis il regarda sa tante, et, par

d'imperceptibles mouvements, il lui fit comprendre qu'il désirait qu'elle

et son père donnassent le même baiser à sa fiancée.

«Oh! de toute mon âme!» dit la chanoinesse en la pressant dans ses bras

avec effusion.

Puis elle la releva pour la conduire au comte Christian, que Consuelo

n'avait pas encore remarqué.

Assis dans un autre fauteuil vis-à-vis de son fils, à l'autre angle de la

cheminée, le vieux comte semblait presque aussi affaibli et aussi détruit.

Il se levait encore pourtant et faisait quelques pas dans le salon; mais il

fallait chaque soir le porter à son lit, qu'il avait fait dresser dans une

pièce voisine. Il tenait en cet instant la main de son frère dans une des

siennes, et celle du Porpora dans l'autre. Il les quitta pour embrasser

Consuelo avec ferveur à plusieurs reprises. L'aumônier du château vint à

son tour la saluer pour faire plaisir à Albert. C'était un spectre aussi,

malgré son embonpoint qui ne faisait qu'augmenter; mais sa pâleur était

livide. La mollesse d'une vie nonchalante l'avait trop énervé pour qu'il

pût supporter la douleur des autres. La chanoinesse conservait de l'énergie

pour tous. Sa figure était couperosée, ses yeux brillaient d'un éclat

fébrile; Albert seul paraissait calme. Il avait la sérénité d'une belle

mort sur le front, sa prostration physique n'avait rien qui ressemblât à

l'abrutissement des facultés morales. Il était grave et non accablé comme

son père et son oncle.

Au milieu de toutes ces organisations ravagées par la maladie ou la

douleur, le calme et la santé du médecin faisaient contraste. Supperville

était un Français autrefois attaché à Frédéric, lorsque celui-ci n'était

que prince royal. Pressentant un des premiers le caractère despotique et

ombrageux qu'il voyait couver dans le prince, il était venu se fixer à

Bareith et s'y vouer au service de la margrave Sophie Wilhelmine de Prusse,

soeur de Frédéric. Ambitieux et jaloux, Supperville avait toutes les

qualités du courtisan; médecin assez-médiocre, malgré la réputation qu'il

avait acquise dans cette petite cour, il était homme du monde, observateur

pénétrant et juge assez intelligent des causes morales de la maladie.

Il avait beaucoup exhorté la chanoinesse à satisfaire tous les désirs de

son neveu, et il avait espéré quelque chose du retour de celle pour qui

Albert mourait. Mais il avait beau interroger son pouls et sa physionomie,

depuis que Consuelo était arrivée, il se répétait qu'il n'était plus temps,

et il songeait à s'en aller pour n'être pas témoin des scènes de désespoir

qu'il n'était plus en son pouvoir de conjurer.

Il résolut pourtant de se mêler aux affaires positives de la famille, pour

satisfaire, soit quelque prévision intéressée, soit son goût naturel pour

l'intrigue; et, voyant que, dans cette famille consternée, personne ne

songeait à mettre les moments à profit, il attira Consuelo dans l'embrasure

d'une fenêtre pour lui parler tout bas, en français, ainsi qu'il suit:

«Mademoiselle, un médecin est un confesseur. J'ai donc appris bien vite

ici le secret de la passion qui conduit ce jeune homme au tombeau. Comme

médecin, habitué à approfondir les choses et à ne pas croire facilement

aux perturbations des lois du monde physique, je vous déclare que je ne

puis croire aux étranges visions et aux révélations extatiques du jeune

comte. En ce qui vous concerne, du moins, je trouve fort simple de les

attribuer à de secrètes communications qu'il a eues avec vous touchant

votre voyage à Prague et votre prochaine arrivée ici.»

Et comme Consuelo faisait un geste négatif, il poursuivit: «Je ne vous

interroge pas, Mademoiselle, et mes suppositions n'ont rien qui doive vous

offenser. Vous devez bien plutôt m'accorder votre confiance, et me regarder

comme entièrement dévoué à vos intérêts.

--Je ne vous comprends pas, Monsieur, répondit Consuelo avec une candeur

qui ne convainquit point le médecin de cour.

--Vous allez me comprendre, Mademoiselle, reprit-il avec sang-froid. Les

parents du jeune comte se sont opposés à votre mariage avec lui, de toutes

leurs forces jusqu'à ce jour. Mais enfin, leur résistance est à bout.

Albert va mourir, et sa volonté étant de vous laisser sa fortune, ils ne

s'opposeront point à ce qu'une cérémonie religieuse vous l'assure à tout

jamais.

--Eh! que m'importe la fortune d'Albert? dit Consuelo stupéfaite: qu'a cela

de commun avec l'état où je le trouve? Je ne viens pas ici pour m'occuper

d'affaires, Monsieur; je viens essayer de le sauver. Ne puis-je donc en

conserver aucune espérance?

--Aucune! Cette maladie, toute mentale, est de celles qui déjouent tous

nos plans et résistent à tous les efforts de la science. Il y a un mois

que le jeune comte, après une disparition de quinze jours, que personne

ici n'a pu m'expliquer, est rentré dans sa famille atteint d'un mal subit

et incurable. Toutes les fonctions de la vie étaient déjà suspendues.

Depuis trente jours, il n'a pu avaler aucune espèce d'aliments; et c'est

un de ces phénomènes dont l'organisation exceptionnelle des aliénés offre

seule des exemples, de voir qu'il ait pu se soutenir jusqu'ici avec

quelques gouttes d'eau par jour et quelques minutes de sommeil par nuit.

Vous le voyez, toutes les forces vitales sont épuisées en lui. Encore

deux jours, tout au plus, et il aura cessé de souffrir. Armez-vous donc

de courage: ne perdez pas la tête. Je suis là pour vous seconder et pour

frapper les grands coups.

Consuelo regardait toujours le docteur avec étonnement, lorsque la

chanoinesse, avertie par un signe du malade, vint interrompre ce dernier

pour l'amener auprès d'Albert.

Albert, l'ayant fait approcher, lui parla dans l'oreille plus longtemps

que son état de faiblesse ne semblait pouvoir le permettre. Supperville

rougit et pâlit; la chanoinesse, qui les observait avec anxiété, brûlait

d'apprendre quel désir Albert lui exprimait.

«Docteur, disait Albert, tout ce que vous venez de dire à cette jeune

fille, je l'ai entendu. (Supperville, qui avait parlé au bout du grand

salon, aussi bas que son malade lui parlait en cet instant, se troubla, et

ses idées positives sur l'impossibilité des facultés extatiques furent

tellement bouleversées qu'il crut devenir fou.) Docteur, continua le

moribond, vous ne comprenez rien à cette âme-là, et vous nuisez à mon

dessein en alarmant sa délicatesse. Elle n'entend rien à vos idées sur

l'argent. Elle n'a jamais voulu de mon titre ni de ma fortune; elle n’avait

pas d'amour pour moi. Elle ne cédera qu'à la pitié. Parlez à son coeur. Je

suis plus près de ma fin que vous ne croyez. Ne perdez pas de temps. Je ne

puis pas revivre heureux si je n'emporte dans la nuit du repos le titre de

son époux.

--Mais qu'entendez-vous par ces dernières paroles? dit Supperville, occupé

en cet instant à analyser la folie de son malade.

--Vous ne pouvez pas les comprendre, reprit Albert avec effort, mais, elle

les comprendra. Bornez-vous à les lui redire fidèlement.

--Tenez; monsieur le comte, dit Supperville en élevant un peu la voix, je

vois que je ne puis être un interprète lucide de vos pensées; vous avez la

force de parler maintenant plus que vous ne l'avez fait depuis huit jours,

et j'en conçois un favorable augure. Parlez vous-même à mademoiselle; un

mot de vous la convaincra mieux que tous mes discours. La voici près de

vous; qu'elle prenne ma place, et vous entende.»

Supperville ne comprenant plus rien, en effet, à ce qu'il avait cru

comprendre, et pensant d'ailleurs qu'il en avait dit assez à Consuelo

pour s'assurer de sa reconnaissance au cas où elle viserait à la fortune,

se retira après qu'Albert lui eut dit encore:

«Songez à ce que vous m'avez promis; le moment est venu: parlez à mes

parents. Faites qu'ils consentent et qu'ils n'hésitent pas. Je vous dis

que le temps presse.»

Albert était si fatigué de l'effort qu'il venait de faire qu'il appuya son

front sur celui de Consuelo lorsqu'elle s'approcha de lui et s'y reposa

quelques instants comme près d'expirer. Ses lèvres blanches devinrent

bleuâtres, et le Porpora, effrayé, crut qu'il venait de rendre le dernier

soupir. Pendant ce temps, Supperville avait réuni le comte Christian, le

baron, la chanoinesse et le chapelain à l'autre bout de la cheminée, et

il leur parlait avec feu. Le chapelain fit seul une objection timide en

apparence, mais qui résumait toute la persistance du prêtre. «Si Vos

Seigneuries l'exigent, dit-il, je prêterai mon ministère à ce mariage; mais

le comte Albert n'étant pas en état de grâce, il faudrait premièrement que,

par la confession et l'extrême-onction, il fit sa paix avec l'Église.

--L'extrême-onction! dit la chanoinesse avec un gémissement étouffé: en

sommes-nous là, grand Dieu?

--Nous en sommes là, en effet, répondit Supperville qui, homme du monde

et philosophe voltairien, détestait la figure et les objections de

l'aumônier: oui, nous en sommes là sans rémission, si monsieur le chapelain

insiste sur ce point, et s'obstine à tourmenter le malade par l'appareil

sinistre de la dernière cérémonie.

--Et croyez-vous, dit le comte Christian, partagé entre sa dévotion et sa

tendresse paternelle, que l'appareil d'une cérémonie plus riante, plus

conforme aux voeux de son esprit, puisse lui rendre la vie?

--Je ne réponds de rien, reprit Supperville, mais j'ose dire que j'en

espère beaucoup. Votre Seigneurie avait consenti à ce mariage en d'autres

temps...

--J'y ai toujours consenti, je ne m'y suis jamais opposé, dit le comte

en élevant la voix à dessein; c'est maître Porpora, tuteur de cette

jeune fille, qui m'a écrit de sa part qu'il n'y consentirait point, et

qu'elle-même y avait déjà renoncé. Hélas! ça été le coup de la mort pour

mon fils! ajouta-t-il en baissant la voix.

--Vous entendez ce que dit mon père? murmura Albert à l'oreille de

Consuelo; mais n'ayez point de remords. J'ai cru à votre abandon, et je me

suis laissé frapper par le désespoir; mais depuis huit jours j'ai recouvré

ma raison, qu'ils appellent ma folie; j'ai lu dans les coeurs éloignés

comme les autres lisent dans les lettres ouvertes. J'ai vu à la fois le

passé, le présent et l'avenir. J'ai su enfin que tu avais été fidèle à ton

serment, Consuelo; que tu avais fait ton possible pour m'aimer; que tu

m'avais aimé véritablement durant quelques heures. Mais on nous a trompés

tous deux. Pardonne à ton maître comme je lui pardonne!»

Consuelo regarda le Porpora, qui ne pouvait entendre les paroles d'Albert,

mais qui, à celles du comte Christian, s'était troublé et marchait le

long de la cheminée avec agitation. Elle le regarda d'un air de solennel

reproche, et le maestro la comprit si bien qu'il se frappa la tête du poing

avec une muette véhémence. Albert fit signe à Consuelo de l'attirer près de

lui, et de l'aider lui-même à lui tendre la main. Le Porpora porta cette

main glacée à ses lèvres et fondit en larmes. Sa conscience lui murmurait

le reproche d'homicide; mais son repentir l'absolvait de son imprudence.

Albert fit encore signe qu'il voulait écouter ce que ses parents

répondaient à Supperville, et il l'entendit, quoiqu'ils parlassent si bas

que le Porpora et Consuelo, agenouillés près de lui, ne pouvaient en saisir

un mot. Le chapelain se débattait contre l'ironie amère du médecin;

la chanoinesse cherchait par un mélange de superstition et de tolérance,

de charité chrétienne et d'amour maternel, à concilier des idées

inconciliables dans la doctrine catholique. Le débat ne roulait que sur

une question de forme; à savoir que le chapelain ne croyait pas devoir

administrer le sacrement du mariage à un hérétique, à moins qu'il ne promît

tout au moins de faire acte de foi catholique aussitôt après. Supperville

ne se gênait pas pour mentir et pour affirmer que le comte Albert lui avait

promis de croire et de professer tout ce qu'on voudrait après la cérémonie.

Le chapelain n'en était pas dupe. Enfin, le comte Christian, retrouvant

un de ces moments de fermeté tranquille et de logique simple et humaine

avec lesquelles, après bien des irrésolutions et des faiblesses, il avait

toujours tranché toutes les contestations domestiques, termina le

différend.

«Monsieur le chapelain, dit-il, il n'y a point de loi ecclésiastique qui

vous défende expressément de marier une catholique à un schismatique.

L'Église tolère ces mariages. Prenez donc Consuelo pour orthodoxe et

mon fils pour hérétique, et mariez-les sur l'heure. La confession et les

fiançailles ne sont que de précepte, vous le savez, et certains cas

d'urgence peuvent en dispenser. Il peut résulter de ce mariage une

révolution favorable dans l'état d'Albert, et quand il sera guéri nous

songerons à le convertir.»

Le chapelain n'avait jamais résisté à la volonté du vieux Christian;

c'était pour lui, dans les cas de conscience, un arbitre supérieur au

pape. Il ne restait plus qu'à convaincre Consuelo. Albert seul y songea,

et l'attirant près de lui, il réussit, sans le secours de personne, à

enlacer de ses bras desséchés, devenus légers comme des roseaux, le cou de

sa bien-aimée.

«Consuelo, lui dit-il, je lis dans ton âme, à cette heure; tu voudrais

donner ta vie pour ranimer la mienne: cela n'est plus possible; mais tu

peux, par un simple acte de ta volonté, sauver ma vie éternelle. Je vais

te quitter pour un peu de temps, et puis je reviendrai sur la terre, par

la manifestation d'une nouvelle naissance. J'y reviendrai, maudit et

désespéré, si tu m'abandonnes maintenant, à ma dernière heure. Tu sais,

les crimes de Jean Ziska ne sont point assez expiés; et toi seule, toi ma

soeur Wanda, peux accomplir l'acte de ma purification en cette phase de ma

vie. Nous sommes frères: pour devenir amants, il faut que la mort passe

encore une fois entre. Mais nous devons être époux par le serment; pour que

je renaisse calme, fort et délivré, comme les autres hommes, de la mémoire

de mes existences passées, qui fait mon supplice et mon châtiment depuis

tant de siècles, consens à prononcer ce serment; il ne te liera pas à moi

en cette vie, que je vais quitter dans une heure, mais il nous réunira dans

l'éternité. Ce sera un sceau qui nous aidera à nous reconnaître, quand

les ombres de la mort auront effacé la clarté de nos souvenirs. Consens!

C'est une cérémonie catholique qui va s'accomplir, et que j'accepte,

puisque c'est la seule qui puisse légitimer, dans l'esprit des hommes,

la possession que nous prenons l'un de l'autre. Il me faut emporter cette

sanction dans la tombe. Le mariage sans l'assentiment de la famille n'est

point un mariage complet à mes yeux. La forme du serment m'importe peu

d'ailleurs. Le nôtre sera indissoluble dans nos coeurs, comme il est sacré

dans nos intentions. Consens!

--Je consens!» s'écria Consuelo en pressant de ses lèvres le front morne et

froid de son époux.

Cette parole fut entendue de tous. «Eh bien! dit Supperville, hâtons-nous!»

et il poussa résolument le chanoine, qui appela les domestiques et se

pressa de tout préparer pour la cérémonie. Le comte, un peu ranimé, vint

s'asseoir à côté de son fils et de Consuelo. La bonne chanoinesse vint

remercier cette dernière de sa condescendance, au point de se mettre à

genoux devant elle et de lui baiser les mains. Le baron Frédéric pleurait

silencieusement sans paraître comprendre ce qui se passait. En un clin

d'œil, un autel fut dressé devant la cheminée du grand salon. Les

domestiques furent congédiés; ils crurent qu'il s'agissait seulement

d'extrême-onction, et que l'état du malade exigeait qu'il y eût peu de

bruit et de miasmes dans l'appartement. Le Porpora servit de témoin avec

Supperville. Albert retrouva tout à coup assez de force pour prononcer

le _oui_ décisif et toutes les formules de l'engagement d'une voix claire

et sonore. La famille conçut une vive espérance de guérison. A peine le

chapelain eut-il récité sur la tête des nouveaux époux la dernière prière,

qu'Albert se leva, s'élança dans les bras de son père, embrassa de même

avec une précipitation et une force extraordinaire sa tante, son oncle et

le Porpora; puis il se rassit sur son fauteuil, et pressa Consuelo contre

sa poitrine, en s'écriant:

«Je suis sauvé!»

--C'est le dernier effort de la vie, c'est une convulsion finale, dit au

Porpora Supperville, qui avait encore consulté plusieurs fois les traits

et l'artère du malade, pendant la célébration du mariage.

En effet, les bras d'Albert s'entr'ouvrirent, se jetèrent en avant, et

retombèrent sur ses genoux. Le vieux Cynabre, qui n'avait pas cessé de

dormir à ses pieds durant toute sa maladie, releva la tête et fit entendre

par trois fois un hurlement lamentable. Le regard d'Albert était fixé sur

Consuelo; sa bouche restait entr'ouverte comme pour lui parler; une légère

coloration avait animé ses joues: puis cette teinte particulière, cette

ombre indéfinissable, indescriptible, qui passe lentement du front aux

lèvres, s'étendit sur lui comme un voile blanc. Pendant une minute, sa face

prit diverses expressions, toujours plus sérieuses de recueillement et de

résignation, jusqu'à ce qu'elle se raffermit dans une expression définitive

de calme auguste et de sévère placidité.

Le silence de terreur qui planait sur la famille attentive et palpitante

fut interrompu par la voix du médecin, qui prononça avec sa lugubre

solennité ce mot sans appel: «C'est la mort!»

Consuelo, Tome 3 (1861) · 第 36 / 39 题