A la fin du dessert, une ombre toute drapée de blanc et voilée vint
chercher les convives en leur disant: _Suivez-moi!_ Consuelo, condamnée
encore au rôle de margrave pour la répétition de cette nouvelle scène, se
leva la première, et, suivie des autres convives, monta le grand escalier
du château, dont la porte s'ouvrait au fond de la salle. L'ombre qui les
conduisait poussa, au haut de cet escalier, une autre grande porte, et l'on
se trouva dans l'obscurité d'une profonde galerie antique, au bout de
laquelle on apercevait simplement une faible lueur. Il fallut se diriger
de ce côté au son d'une musique lente, solennelle et mystérieuse, qui était
censée exécutée par les habitants du monde invisible.
«Tudieu! dit ironiquement le Porpora d'un ton d'enthousiasme, monsieur
le comte ne nous refuse rien! Nous avons entendu aujourd'hui de la
musique turque, de la musique nautique, de la musique sauvage, de la
musique chinoise, de la musique lilliputienne et toutes sortes de musiques
extraordinaires; mais en voici une qui les surpasse toutes, et l'on peut
bien dire que c'est véritablement de la musique de l'autre monde.
--Et vous n'êtes pas au bout! répondit le comte enchanté de cet éloge.
--Il faut s'attendre à tout de la part de Votre Excellence, dit le baron
de Kreutz avec la même ironie que le professeur; quoique après ceci, je ne
sache, en vérité, ce que nous pouvons espérer de plus fort.»
Au bout de la galerie, l'ombre frappa sur une espèce de tamtam qui rendit
un son lugubre, et un vaste rideau s'écartant, laissa voir la salle de
spectacle décorée et illuminée comme elle devait l'être le lendemain. Je
n'en ferai point la description, quoique ce fût bien le cas de dire:
Ce n’était que festons, ce n’était qu’algarades.
La toile du théâtre se leva; la scène représentait l'Olympe ni plus ni
moins. Les déesses s'y disputaient le coeur du berger Paris, et le concours
des trois divinités principales faisait les frais de la pièce. Elle était
écrite en italien, ce qui fit dire tout bas au Porpora, en s'adressant à
Consuelo:
«Le sauvage, le chinois et le lilliputien n'étaient rien; voilà enfin de
l'iroquois.»
Vers et musique, tout était de la fabrique du comte. Les acteurs et les
actrices valaient bien leurs rôles. Après une demi-heure de métaphores et
de concetti sur l'absence d'une divinité plus charmante et plus puissante
que toutes les autres, qui dédaignait de concourir pour le prix de la
beauté, Paris s'étant décidé à faire triompher Vénus, cette dernière
prenait la pomme, et, descendant du théâtre par un gradin, venait la
déposer au pied de la margrave, en se déclarant indigne de la conserver,
et s'excusant d'avoir osé la briguer devant elle.
C'était Consuelo qui devait faire ce rôle de Vénus; et comme c'était
le plus important, ayant à chanter à la fin une cavatine à grand effet,
le comte Hoditz, n'ayant pu en confier la répétition à aucune de ses
coryphées, prit le parti de le remplir lui-même; tant pour faire marcher
cette répétition que pour faire sentir à Consuelo l'esprit, les intentions,
les finesses et les beautés du rôle. Il fut si bouffon en faisant
sérieusement Vénus, et en chantant avec emphase les platitudes pillées à
tous les méchants opéras à la mode et mal cousues dont il prétendait avoir
fait une partition, que personne ne put garder son sérieux. Il était trop
animé par le soin de gourmander sa troupe et trop enflammé par l'expression
divine qu'il donnait à son jeu et à son chant, pour s'apercevoir de la
gaieté de l'auditoire. On l'applaudit à tout rompre, et le Porpora, qui
s'était mis à la tête de l'orchestre en se bouchant les oreilles de temps
en temps à la dérobée, déclara que tout était sublime, poëme, partition,
voix, instruments, et la Vénus provisoire par-dessus tout.
Il fut convenu que Consuelo et lui liraient ensemble attentivement ce
chef-d'oeuvre le soir même et le lendemain matin. Ce n'était ni long, ni
difficile à apprendre, et ils se firent fort d'être le lendemain soir à la
hauteur de la pièce et de la troupe. On visita ensuite la salle de bal qui
n'était pas encore prête, parce que les danses ne devaient avoir lieu que
le surlendemain, la fête ayant à durer deux jours pleins et à offrir une
suite ininterrompue de divertissements variés.
Il était dix heures du soir. Le temps était clair et la lune magnifique.
Les deux officiers prussiens avaient persisté à repasser la frontière le
soir même, alléguant une consigne supérieure qui leur défendait de passer
la nuit en pays étranger. Le comte dut donc céder, et ayant donné l'ordre
qu'on préparât leurs chevaux, il les emmena boire le coup de l'étrier,
c'est-à-dire déguster du café et d'excellentes liqueurs dans un élégant
boudoir, où Consuelo ne jugea pas à propos de les suivre. Elle prit donc
congé d'eux, et après avoir recommandé tout bas au Porpora de se tenir un
peu mieux sur ses gardes qu'il n'avait fait durant le souper, elle se
dirigea vers sa chambre, qui était dans une autre aile du château.
Mais elle s'égara bientôt dans les détours de ce vaste labyrinthe, et se
trouva dans une sorte de cloître où un courant d'air éteignit sa bougie.
Craignant de s'égarer de plus en plus et de tomber dans quelqu'une des
trappes _à surprise_ dont ce manoir était rempli, elle prit le parti de
revenir sur ses pas à tâtons jusqu'à ce qu'elle eût retrouvé la partie
éclairée des bâtiments. Dans la confusion de tant de préparatifs pour
des choses insensées, le confortable de cette riche habitation était
entièrement négligé. On y trouvait des sauvages, des ombres, des dieux,
des ermites, des nymphes, des ris et des jeux, mais pas un domestique pour
avoir un flambeau, pas un être dans son bon sens auprès de qui l'on pût se
renseigner.
Cependant elle entendit venir à elle une personne qui semblait marcher avec
précaution et se glisser dans les ténèbres à dessein, ce qui ne lui inspira
pas la confiance d'appeler et de se nommer, d'autant plus que c'était le
pas lourd et la respiration forte d'un homme. Elle s'avançait un peu émue
et en se serrant contre la muraille; lorsqu'elle entendit ouvrir une porte
non loin d'elle, et la clarté de la lune, en pénétrant par cette ouverture,
tomba sur la haute taille et le brillant costume de Karl.
Elle se hâta de l'appeler.
«Est-ce vous, signora? lui dit-il d'une voix altérée. Ah! je cherche depuis
bien des heures un instant pour vous parler, et je le trouve trop tard,
peut-être!
--Qu'as-tu donc à me dire, bon Karl, et d'où vient l'émotion où je te vois?
--Sortez de ce corridor, signora, je vais vous parler dans un endroit tout
à fait isolé et où j'espère que personne ne pourra nous entendre.
Consuelo suivit Karl, et se trouva en plein air avec lui sur la terrasse
que formait la tourelle accolée au flanc de l'édifice.
«Signora, dit le déserteur en parlant avec précaution (arrivé le matin pour
la première fois à Roswald, il ne connaissait guère mieux les êtres que
Consuelo), n'avez-vous rien dit aujourd'hui qui puisse vous exposer au
mécontentement ou à la méfiance du roi de Prusse, et dont vous auriez à
vous repentir à Berlin, si le roi en était exactement informé?.
--Non, Karl, je n'ai rien dit de semblable. Je savais que tout Prussien
qu'on ne connaît pas est un interlocuteur dangereux, et j'ai observé, quant
à moi, toutes mes paroles.
--Ah! vous me faites du bien de me dire cela; j'étais bien inquiet! je me
suis approché de vous deux où trois fois dans le navire, lorsque vous vous
promeniez sur la pièce d'eau. J'étais un des pirates qui ont fait semblant
de monter à l'abordage; mais j'étais déguisé, vous ne m'avez pas reconnu.
J'ai eu beau vous regarder, vous faire signe, vous n'avez pris garde à
rien, et je n'ai pu vous glisser un seul mot. Cet officier était toujours à
côté de vous. Tant que vous avez navigué sur le bassin, il ne vous a pas
quittée d'un pas. On eût dit qu'il devinait que vous étiez son scapulaire,
et qu'il se cachait derrière vous, dans le cas où une balle se serait
glissée dans quelqu'un de nos innocents fusils.
--Que veux-tu dire, Karl? Je ne puis te comprendre. Quel est cet officier?
Je ne le connais pas.
--Je n'ai pas besoin de vous le dire; vous le connaîtrez bientôt puisque
vous allez à Berlin.
--Pourquoi m'en faire un secret maintenant?
--C'est que c'est un terrible secret, et que j'ai besoin de le garder
encore une heure.
--Tu as l'air singulièrement agité, Karl; que se passe-t-il en toi?
--Oh! de grandes choses! l'enfer brûle dans mon coeur!
--L'enfer? On dirait que tu as de mauvais desseins.
--Peut-être!
--En ce cas, je veux que tu parles; tu n'as pas le droit de te taire avec
moi, Karl. Tu m'as promis un dévouement, une soumission à toute épreuve.
--Ah! signora, que me dites-vous là? c'est la vérité, je vous dois plus que
la vie, car vous avez fait ce qu'il fallait pour me conserver ma femme et
ma fille; mais elles étaient condamnées, elles ont péri... et il faut bien
que leur mort soit vengée!
--Karl, au nom de ta femme et de ton enfant qui prient pour toi dans le
ciel, je t'ordonne de parler. Tu médites je ne sais quel acte de folie;
tu veux te venger? La vue de ces Prussiens te met hors de toi?
--Elle me rend fou, elle me rend furieux... Mais non, je suis calme, je
suis un saint. Voyez-vous, signora, c'est Dieu et non l'enfer qui me
pousse. Allons! l'heure approche. Adieu, signora; il est probable que je ne
vous reverrai plus, et je vous demande, puisque vous passez par Prague,
de payer une messe pour moi à la chapelle de Saint-Jean-Népomuck, un des
plus grands patrons de la Bohême.
--Karl, vous parlerez, vous confesserez les idées criminelles qui vous
tourmentent, ou je ne prierai jamais pour vous, et j'appellerai sur vous,
au contraire, la malédiction de votre femme et de votre fille, qui sont
des anges dans le sein de Jésus le Miséricordieux. Mais comment voulez-vous
être pardonné dans le ciel, si vous ne pardonnez pas sur la terre? Je vois
bien que vous avez une carabine sous votre manteau, Karl, et que d'ici vous
guettez ces Prussiens au passage.
--Non, pas d'ici, dit Karl ébranlé et tremblant; je ne veux pas verser
le sang dans la maison de mon maître, ni sous vos yeux, ma bonne sainte
fille; mais là-bas; voyez-vous, il y a dans la montagne un chemin creux
que je connais bien déjà; car j'y étais ce matin quand ils sont arrivés
par là... Mais j'y étais par hasard, je n'étais pas armé, et d'ailleurs
je ne l'ai pas reconnu tout de suite, lui!... Mais tout à l'heure, il va
repasser par là, et j'y serai, moi! J'y serai bientôt par le sentier du
parc, et je le devancerai, quoiqu'il soit bien monté... Et comme vous le
dites, signora, j'ai une carabine, une bonne carabine, et il y a dedans
une bonne balle pour son coeur. Elle y est depuis tantôt; car je ne
plaisantais pas quand je faisais le guet accoutré en faux pirate. Je
trouvais l'occasion assez belle, et je l'ai visé plus de dix fois; mais
vous étiez là, toujours là, et je n'ai pas tiré... Mais tout à l'heure,
vous n'y serez pas, il ne pourra pas se cacher derrière vous comme un
poltron... car il est poltron, je le sais bien, moi. Je l'ai vu pâlir, et
tourner le dos à la guerre, un jour qu'il nous faisait avancer avec rage
contre mes compatriotes, contre mes frères les Bohémiens. Ah! quelle
horreur! car je suis Bohémien, moi, par le sang, par le coeur, et cela ne
pardonne pas. Mais si je suis un pauvre paysan de Bohême; n'ayant appris
dans ma forêt qu'à manier la cognée, il a fait de moi un soldat prussien,
et, grâce à ses caporaux, je sais viser juste avec un fusil.
--Karl, Karl, taisez-vous, vous êtes dans le délire! vous ne connaissez pas
cet homme, j'en suis sûre. Il s'appelle le baron de Kreutz; je parie que
vous ne saviez pas son nom et que vous le prenez pour un autre. Ce n'est
pas un recruteur, il ne vous a pas fait de mal.
--Ce n'est pas le baron de Kreutz, non, signora, et je le connais bien.
Je l'ai vu plus de cent fois à la parade c'est le grand recruteur, c'est
le grand maître des voleurs d'hommes et des destructeurs de familles;
c'est le grand fléau de la Bohême, c'est mon ennemi, à moi. C'est l'ennemi
de notre Église, de notre religion et de tous nos saints; c'est lui qui a
profané, par ses rires impies, la statue de saint Jean-Népomuck, sur le
pont de Prague. C'est lui qui a volé, dans le château de Prague, le tambour
fait avec la peau de Jean Zyska, celui qui fut un grand guerrier dans son
temps, et dont la peau était la sauvegarde, le porte-respect, l'honneur du
pays! Oh non! je ne me trompe pas, et je connais bien l'homme! D'ailleurs,
saint Wenceslas m'est apparu tout à l'heure comme je faisais ma prière dans
la chapelle; je l'ai vu comme je vous vois, signora; et il m'a dit: «C'est
lui, frappe-le au coeur.» Je l'avais juré à la Sainte-Vierge sur la tombe
de ma femme, et il faut que je tienne mon serment... Ah! voyez, signora!
voilà son cheval qui arrive devant le perron; c'est ce que j'attendais.
Je vais à mon poste; priez pour moi; car je paierai cela de ma vie tôt ou
tard; mais peu importe, pourvu que Dieu sauve mon âme!
--Karl! s'écria Consuelo animée d'une force extraordinaire, je te croyais
un coeur généreux, sensible et pieux; mais je vois bien que tu es un impie,
un lâche et un scélérat. Quel que soit cet homme que tu veux assassiner,
je te défends de le suivre et de lui faire aucun mal. C'est le diable qui
a pris la figure d'un saint pour égarer ta raison; et Dieu a permis qu'il
te fit tomber dans ce piège pour te punir d'avoir fait un serment sacrilège
sur la tombe de ta femme. Tu es un lâche et un ingrat, te dis-je; car tu ne
songes pas que ton maître, le comte Hoditz, qui t'a comblé de bienfaits,
sera accusé de ton crime, et qu'il le paiera de sa tête; lui, si honnête,
si bon et si doux envers toi! Va te cacher au fond d'une cave; car tu n'es
pas digne de voir le jour, Karl. Fais pénitence, pour avoir eu une telle
pensée. Tiens! je vois, en cet instant, ta femme qui pleure à côté de toi,
et qui essaie de retenir ton bon ange, prêt à t'abandonner à l'esprit du
mal.
--Ma femme! ma femme! s'écria Karl, égaré et vaincu; je ne la vois pas.
Ma femme; si lu es là parle-moi, fais que je la revoie encore une fois et
que je meure.
--Tu ne peux pas la voir: le crime est dans ton coeur, et la nuit sur tes
yeux. Mets-toi à genoux, Karl; tu peux encore te racheter. Donne-moi ce
fusil qui souille tes mains, et fais ta prière.»
En parlant ainsi, Consuelo prit la carabine, qui ne lui fut pas disputée,
et se hâta de l'éloigner des yeux de Karl, tandis qu'il tombait à genoux
et fondait en larmes. Elle quitta la terrasse pour cacher cette arme
dans quelque autre endroit, à la hâte. Elle était brisée de l'effort
qu'elle venait de faire pour s'emparer de l'imagination du fanatique en
évoquant les chimères qui le gouvernaient. Le temps pressait; et ce n'était
pas le moment de lui faire un cours de philosophie plus humaine et plus
éclairée. Elle venait de dire ce qui lui était venu à l'esprit, inspirée
peut-être par quelque chose de sympathique dans l'exaltation de ce
malheureux, qu'elle voulait à tout prix sauver d'un acte de démence, et
qu'elle accablait même d'une feinte indignation, tout en le plaignant
d'un égarement dont il n'était pas le maître.
Elle se pressait d'écarter l'arme fatale, afin de le rejoindre ensuite et
de le retenir sur la terrasse jusqu'à ce que les Prussiens fussent bien
loin, lorsqu'en rouvrant cette petite porte qui ramenait de la terrasse au
corridor, elle se trouva face à face avec le baron de Kreutz. Il venait de
chercher son manteau et ses pistolets dans sa chambre. Consuelo n'eut que
le temps de laisser tomber la carabine derrière elle, dans l'angle que
formait la porte, et de se jeter dans le corridor, en refermant cette porte
entre elle et Karl. Elle craignait que la vue de l'ennemi ne rendît à ce
dernier toute sa fureur s'il l'apercevait.
La précipitation de ce mouvement, et l'émotion qui la força de s'appuyer
contre la porte, comme si elle eût craint de s'évanouir, n'échappèrent
point à l'œil clairvoyant du baron de Kreutz. Il portait un flambeau,
et s'arrêta devant elle en souriant. Sa figure était parfaitement calme;
cependant Consuelo crut voir que sa main tremblait et faisait vaciller
très-sensiblement la flamme de la bougie. Le lieutenant était derrière
lui, pâle comme la mort, et tenant son épée nue. Ces circonstances, ainsi
que la certitude qu'elle acquit un peu plus tard qu'une fenêtre de cet
appartement, où le baron avait déposé et repris ses effets, donnait sur
la terrasse de la tourelle, firent penser ensuite à Consuelo que les deux
Prussiens n'avaient pas perdu un mot de son entretien avec Karl. Cependant
le baron la salua d'un air courtois et tranquille; et comme la crainte
d'une pareille situation lui faisait oublier de rendre le salut et lui
ôtait la force de dire un mot, Kreutz l'ayant examinée un instant avec des
yeux qui exprimaient plus d'intérêt que de surprise, il lui dit d'une voix
douce en lui prenant la main:
«Allons, mon enfant, remettez-vous. Vous semblez bien agitée. Nous vous
avons fait peur en passant brusquement devant cette porte au moment où vous
l'ouvriez; mais nous sommes vos serviteurs et vos amis. J'espère que nous
vous reverrons à Berlin, et peut-être pourrons-nous vous y être bon à
quelque chose.»
Le baron attira un peu vers lui la main de Consuelo comme si, dans un
premier mouvement, il eût songé à la porter à ses lèvres. Mais il se
contenta de la presser légèrement, salua de nouveau, et s'éloigna, suivi
de son lieutenant[1], qui ne sembla pas même voir Consuelo, tant il était
troublé et hors de lui. Cette contenance confirma la jeune fille dans
l'opinion qu'il était instruit du danger dont son maître venait d'être
menacé.
[Note 1: On disait alors _bas officier_. Nous avons, dans notre récit,
modernisé un titre qui donnait lieu à équivoque.]
Mais quel était donc cet homme dont la responsabilité pesait si fortement
sur la tête d'un autre, et dont la destruction avait semblé à Karl une
vengeance si complète et si enivrante? Consuelo revint sur la terrasse
pour lui arracher son secret, tout en continuant à le surveiller; mais
elle le trouva évanoui, et, ne pouvant aider ce colosse à se relever,
elle descendit et appela d'autres domestiques pour aller à son secours.
«Ah! ce n'est rien, dirent-ils en se dirigeant vers le lieu qu'elle leur
indiquait: il a bu ce soir un peu trop d'hydromel, et nous allons le porter
dans son lit.»
Consuelo eût voulu remonter avec eux; elle craignait que Karl ne se trahît
en revenant à lui-même, mais elle en fut empêchée par le comte Hoditz,
qui passait par là, et qui lui prit le bras, se réjouissant de ce qu'elle
n'était pas encore couchée, et de ce qu'il pouvait lui donner un nouveau
spectacle. Il fallut le suivre sur le perron, et de là elle vit en l'air,
sur une des collines du parc, précisément du côté que Karl lui avait
désigné comme le but de son expédition, un grand arc de lumière, sur lequel
on distinguait confusément des caractères en verres de couleur.
Voilà une très-belle illumination, dit-elle d'un air distrait.
--C'est une délicatesse, un adieu discret et respectueux à l'hôte qui nous
quitte, lui répondit-il. Il va passer dans un quart d'heure au pied de
cette colline, par un chemin creux que nous ne voyons pas d'ici, et où il
trouvera cet arc de triomphe élevé comme par enchantement au-dessus de sa
tête.
--Monsieur le comte, s'écria Consuelo en sortant de sa rêverie, quel est
donc ce personnage qui vient de nous quitter?
--Vous le saurez plus tard, mon enfant.
--Si je ne dois pas le demander, je me tais, monsieur le comte; cependant
j'ai quelque soupçon qu'il ne s'appelle pas réellement le baron de Kreutz.
--Je n'en ai pas été dupe un seul instant, repartit Hoditz, qui à cet égard
se vantait un peu. Cependant j'ai respecté religieusement son incognito.
Je sais que c'est sa fantaisie et qu'on l'offense quand on n'a pas l'air
de le prendre pour ce qu'il se donne. Vous avez vu que je l'ai traité comme
un simple officier, et pourtant...»
Le comte mourait d'envie de parler; mais les convenances lui défendaient
d'articuler un nom apparemment si sacré. Il prit un terme moyen, et
présentant sa lorgnette à Consuelo:
«Regardez, lui dit-il, comme cet arc improvisé a bien réussi. Il y a d'ici
près d'un demi-mille, et je parie qu'avec ma lorgnette, qui est excellente,
vous allez lire ce qui est écrit dessus. Les lettres ont vingt pieds de
haut, quoiqu'elles vous paraissent imperceptibles. Cependant, regardez
bien!...»
Consuelo regarda et déchiffra aisément cette inscription, qui lui révéla le
secret de la comédie:
Vive Frédéric le Grand.
«Ah! monsieur le comte, s'écria-t-elle vivement préoccupée, il y a du
danger pour un tel personnage à voyager ainsi, et il y en a plus encore à
le recevoir.
--Je ne vous comprends pas, dit le comte; nous sommes en paix; personne ne
songerait maintenant, sur les terres de l'empire, à lui faire un mauvais
parti, et personne ne peut plus trouver contraire au patriotisme d'héberger
honorablement un hôte tel que lui.»
Consuelo était plongée dans ses rêveries. Hoditz l'en tira en lui disant
qu'il avait une humble supplique à lui présenter; qu'il craignait d'abuser
de son obligeance, mais que la chose était si importante, qu'il était forcé
de l'importuner. Après bien des circonlocutions:
«Il s'agirait, lui dit-il d'un air mystérieux et grave, de vouloir bien
vous charger du rôle de l'ombre.
--Quelle ombre? demanda Consuelo, qui ne songeait plus qu'à Frédéric et
aux événements de la soirée.
--L'ombre qui vient au dessert chercher madame la margrave et ses convives
pour leur faire traverser la galerie du Tartare, où j'ai placé le champ
des morts, et les faire entrer dans la salle du théâtre, où l'Olympe doit
les recevoir. Vénus n'entre pas en scène tout d'abord, et vous auriez le
temps de dépouiller, dans la coulisse, le linceul de l'ombre sous lequel
vous aurez le brillant costume de la mère des amours tout ajusté, satin
couleur de rose, avec noeuds d'argent chenillés d'or, paniers très-petits,
cheveux sans poudre, avec des perles et des plumes, des roses, une toilette
très-décente et d'une galanterie sans égale, vous verrez! Allons, vous
consentez à faire l'ombre; car il faut marcher avec beaucoup de dignité,
et pas une de mes petites actrices n'oserait dire à Son Altesse, d'un
ton à la fois impérieux et respectueux: _Suivez-moi_. C'est un mot bien
difficile à dire, et j'ai pensé qu'une personne de génie pouvait en tirer
un grand parti. Qu'en pensez-vous?
--Le mot est admirable, et je ferai l'ombre de tout mon coeur, répondit
Consuelo en riant.
--Ah! vous êtes un ange, un ange, en vérité! s'écria le comte en lui
baisant la main.»
Mais hélas! cette fête, cette brillante fête, ce rêve que le comte avait
caressé pendant tout un hiver et qui lui avait fait faire plus de trois
voyages en Moravie pour en préparer la réalisation; ce jour tant attendu
devait s'en aller en fumée, tout aussi bien que la sérieuse et sombre
vengeance de Karl. Le lendemain, vers le milieu du jour, tout était prêt.
Le peuple de Roswald était sous les armes; les nymphes, les génies, les
sauvages, les nains, les géants, les mandarins et les ombres attendaient,
en grelottant à leurs postes, le moment de commencer leurs évolutions;
la route escarpée était déblayée de ses neiges et jonchée de mousse et
de violettes; les nombreux convives, accourus des châteaux environnants,
et même de villes assez éloignées, formaient un cortège respectable à
l'amphitryon, lorsque hélas! un coup de foudre vint tout renverser. Un
courrier, arrivé à toute bride, annonça que le carrosse de la margrave
avait versé dans un fossé; que Son Altesse s'était enfoncé deux côtes, et
qu'elle était forcée de séjourner à Olmütz, où le comte était prié d'aller
la rejoindre. La foule se dispersa. Le comte, suivi de Karl, qui avait
retrouvé sa raison, monta sur le meilleur de ses chevaux et partit à la
hâte, après avoir dit quelques mots à son majordome.
Les Plaisirs, les Ruisseaux, les Heures et les Fleuves allèrent reprendre
leurs bottes fourrées et leurs casaquins de laine, et s'en retournèrent à
leur travail des champs, pêle-mêle avec les Chinois, les pirates, les
druides et les anthropophages. Les convives remontèrent dans leurs
équipages, et la berline qui avait amené le Porpora et son élève fut mise
de nouveau à leur disposition. Le majordome, conformément aux ordres qu'il
avait reçus, leur apporta la somme convenue, et les força de l'accepter
bien qu'ils ne l'eussent qu'à demi gagnée. Ils prirent, le jour même, la
route de Prague; le professeur enchanté d'être débarrassé de la musique
cosmopolite et des cantates polyglottes de son hôte; Consuelo regardant
du côté de la Silésie et s'affligeant de tourner le dos au captif de Glatz,
sans espérance de pouvoir l'arracher à son malheureux sort.
Ce même jour, le baron de Kreutz, qui avait passé la nuit dans un village,
non loin de la frontière morave, et qui en était reparti le matin dans
un grand carrosse de voyage, escorté de ses pages à cheval, et de sa
berline de suite qui portait son commis et sa _chatouille_[1], disait à
son lieutenant, ou plutôt à son aide de camp, le baron de Buddenbrock,
aux approches de la ville de Neïsse, et il faut noter que mécontent de sa
maladresse la veille, il lui adressait la parole pour la première fois
depuis son départ de Roswald:
[Note 1: Son trésor de voyage.]
«Qu'était-ce donc que cette illumination que j'ai aperçue de loin, sur la
colline au pied de laquelle nous devions passer, en côtoyant le parc de ce
comte Hoditz?
--Sire, répondit en tremblant Buddenbrock, je n'ai pas aperçu
d'illumination.
--Et vous avez eu tort. Un homme qui m'accompagne doit tout voir.
--Votre Majesté devait pardonner au trouble affreux dans lequel m'avait
plongé la résolution d'un scélérat...
--Vous ne savez ce que vous dites! cet homme était un fanatique, un
malheureux dévot catholique, exaspéré par les sermons que les curés de
la Bohême ont fait contre moi durant la guerre; il était poussé à bout
d'ailleurs par quelque malheur personnel. Il faut que ce soit quelque
paysan enlevé pour mes armées, un de ces déserteurs que nous reprenons
quelquefois malgré leurs belles précautions...
--Votre Majesté peut compter que demain celui-là sera repris et amené
devant elle.
--Vous avez donné des ordres pour qu'on l'enlevât au comte Hoditz?
--Pas encore, Sire; mais sitôt que je serai arrivé à Neïsse, je lui
dépêcherai quatre hommes très-habiles et très-déterminés...
--Je vous le défends: vous prendrez au contraire des informations sur le
compte de cet homme; et si sa famille a été victime de la guerre, comme il
semblait l'indiquer dans ses paroles décousues, vous veillerez à ce qu'il
lui soit compté une somme de mille reichsthalers, et vous le ferez désigner
aux recruteurs de la Silésie, pour qu'on le laisse à jamais tranquille.
Vous m'entendez? Il s'appelle Karl; il est très-grand, il est Bohémien, il
est au service du comte Hoditz: c'en est assez pour qu'il soit facile de le
retrouver, et de s'informer de son nom de famille et de sa position.
--Votre Majesté sera obéie.
--Je l'espère bien! Que pensez-vous de ce professeur de musique?
--Maître Porpora? Il m'a semblé sot, suffisant et d'une humeur
très-fâcheuse.
--Et moi je vous dis que c'est un homme supérieur dans son art, rempli
d'esprit et d'une ironie fort divertissante. Quand il sera rendu avec son
élève à la frontière de Prusse, vous enverrez au-devant de lui une bonne
voiture.
--Oui, Sire.
--Et on l'y fera monter seul: _seul_, entendez-vous? avec beaucoup
d'égards.
--Oui, Sire.
--Et ensuite?
--Ensuite, Votre Majesté entend qu'on l'amène à Berlin?
--Vous n'avez pas le sens commun aujourd'hui. J'entends qu'on le reconduise
à Dresde, et de là à Prague, s'il le désire; et de là même à Vienne, si
telle est son intention: le tout à mes frais. Puisque j'ai dérangé un
homme si honorable de ses occupations, je dois le remettre où je l'ai pris
sans qu'il lui en coûte rien. Mais je ne veux pas qu'il pose le pied dans
mes États. Il a trop d'esprit pour nous.
--Qu'ordonne Votre Majesté à l'égard de la cantatrice?
--On la conduira sous escorte, bon gré mal gré, à Sans-Souci, et on lui
donnera un appartement dans le château.
--Dans le château, Sire?
--Eh bien! êtes-vous devenu sourd? L'appartement de la Barberini!
--Et la Barberini, Sire, qu'en ferons-nous?
--La Barberini n'est plus à Berlin. Elle est partie. Vous ne le saviez pas?
--Non, Sire.
--Que savez-vous donc? Et dès que cette fille sera arrivée, on m'avertira,
à quelque heure que ce soit du jour ou de la nuit. Vous m'avez entendu?
Ce sont là les premiers ordres que vous allez faire inscrire sur le
registre numéro 1 du commis de ma chatouille: le dédommagement à Karl;
le renvoi du Porpora; la succession des honneurs et des profits de la
Barberini à la Porporina. Nous voici aux portes de la ville. Reprends ta
bonne humeur, Buddenbrock, et tâche d'être un peu moins bête quand il me
prendra fantaisie de voyager incognito avec toi.»