LXXXVII.

La margrave douairière de Bareith, veuve du margrave George-Guillaume, née

princesse de Saxe-Weissenfeld, et en dernier lieu comtesse Hoditz, «avait

été belle comme un ange, à ce qu'on disait. Mais elle était si changée,

qu'il fallait étudier son visage pour trouver les débris de ses charmes.

Elle était grande et paraissait avoir eu la taille belle; elle avait tué

plusieurs de ses enfants, en se faisant avorter, pour conserver cette belle

taille; son visage était fort long, ainsi que son nez, qui la défigurait

beaucoup, ayant été gelé, ce qui lui donnait une couleur de betterave fort

désagréable; ses yeux, accoutumés à donner la loi, étaient grands, bien

fendus et bruns; mais si abattus, que leur vivacité en était beaucoup

diminuée; à défaut de sourcils naturels, elle en portait de postiches,

fort épais, et noirs comme de l'encre; sa bouche, quoique grande, était

bien façonnée et remplie d'agréments; ses dents, blanches comme de

l'ivoire, étaient bien rangées; son teint, quoique uni, était jaunâtre,

plombé et flasque; elle avait un bon air, mais un peu affecté. C'était la

Laïs de son siècle. Elle ne plut jamais que par sa figure; car, pour de

l'esprit, elle n'en avait pas l'ombre.»

Si vous trouvez ce portrait tracé d'une main un peu cruelle et cynique, ne

vous en prenez point à moi, cher lecteur. Il est mot pour mot de la propre

main d'une princesse célèbre par ses malheurs, ses vertus domestiques, son

orgueil et sa méchanceté, la princesse Wilhelmine de Prusse, soeur du grand

Frédéric, mariée au prince héréditaire du margraviat de Bareith, neveu de

notre comtesse Hoditz. Elle fut bien la plus mauvaise langue que le sang

royal ait jamais produite. Mais ses portraits sont, en général, tracés de

main de maître, et il est difficile, en les lisant, de ne pas les croire

exacts.

Lorsque Consuelo, coiffée par Keller, et parée, grâce à ses soins et à son

zèle, avec une élégante simplicité, fut introduite par le Porpora dans le

salon de la margrave, elle se plaça avec lui derrière le clavecin qu'on

avait rangé en biais dans un angle, afin de ne point embarrasser la

compagnie. Il n'y avait encore personne d'arrivé, tant le Porpora était

ponctuel, et les valets achevaient d'allumer les bougies. Le maestro se mit

à essayer le clavecin, et à peine en eut-il tiré quelques sons qu'une dame

fort belle entra et vint à lui avec une grâce affable. Comme le Porpora

la saluait avec le plus grand respect, et l'appelait Princesse, Consuelo

la prit pour la margrave; et, selon l'usage, lui baisa la main. Cette main

froide et décolorée pressa celle de la jeune fille avec une cordialité

qu'on rencontre rarement chez les grands, et qui gagna tout de suite

l'affection de Consuelo. La princesse paraissait âgée d'environ trente ans,

sa taille était élégante sans être correcte; on pouvait même y remarquer

certaines déviations qui semblaient le résultat de grandes souffrances

physiques. Son visage était admirable, mais d'une pâleur effrayante, et

l'expression d'une profonde douleur l'avait prématurément flétri et ravagé.

La toilette était exquise, mais simple, et décente jusqu'à la sévérité.

Un air de bonté, de tristesse et de modestie craintive était répandu dans

toute cette belle personne, et le son de sa voix avait quelque chose

d'humble et d'attendrissant dont Consuelo se sentit pénétrée. Avant que

cette dernière eût le temps de comprendre que ce n'était point là la

margrave, la véritable margrave parut. Elle avait alors plus de la

cinquantaine, et si le portrait qu'on a lu en tête de ce chapitre, et

qui avait été fait dix ans auparavant, était alors un peu chargé, il ne

l'était certainement plus au moment où Consuelo la vit. Il fallait même

de l'obligeance pour s'apercevoir que la comtesse Hoditz avait été une

des beautés de l'Allemagne, quoiqu'elle fût peinte et parée avec une

recherche de coquetterie fort savante. L'embonpoint de l'âge mûr avait

envahi des formes sur lesquelles la margrave persistait à se faire

d'étranges illusions; car ses épaules et sa poitrine nues affrontaient

les regards avec un orgueil que la statuaire antique peut seule afficher.

Elle était coiffée de fleurs, de diamants et de plumes comme une jeune

femme, et sa robe ruisselait de pierreries.

«Maman, dit la princesse qui avait causé l'erreur de Consuelo, voici la

jeune personne que maître Porpora nous avait annoncée, et qui va nous

procurer le plaisir d'entendre la belle musique de son nouvel opéra.

--Ce n'est pas une raison, répondit la margrave en toisant Consuelo de

la tête aux pieds, pour que vous la teniez ainsi par la main. Allez vous

asseoir vers le clavecin, Mademoiselle, je suis fort aise de vous voir,

vous chanterez quand la société sera rassemblée. Maître Porpora, je vous

salue. Je vous demande pardon si je ne m'occupe pas de vous. Je m'aperçois

qu'il manque quelque chose à ma toilette. Ma fille, parlez un peu avec

maître Porpora. C'est un homme de talent, que j'estime.»

Ayant ainsi parlé d'une voix plus rauque que celle d'un soldat, la grosse

margrave tourna pesamment sur ses talons, et rentra dans ses appartements.

A peine eut-elle disparu, que la princesse, sa fille, se rapprocha de

Consuelo, et lui reprit la main avec une bienveillance délicate et

touchante, comme pour lui dire qu'elle protestait contre l'impertinence

de sa mère; puis elle entama la conversation avec elle et le Porpora,

et leur montra un intérêt plein de grâce et de simplicité. Consuelo fut

encore plus sensible à ces bons procédés, lorsque, plusieurs personnes

ayant été introduites, elle remarqua dans les manières habituelles de la

princesse une froideur, une réserve à la fois timide et fière, dont elle

s'était évidemment départie exceptionnellement pour le maestro et pour

elle.

Quand le salon fut à peu près rempli, le comte Hoditz, qui avait dîné

dehors, entra en grande toilette, et, comme s'il eût été un étranger dans

sa maison, alla baiser respectueusement la main et s'informa de la santé

de sa noble épouse. La margrave avait la prétention d'être d'une complexion

fort délicate; elle était à demi couchée sur sa causeuse, respirant à

tout instant un flacon contre les vapeurs, recevant les hommages d'un air

qu'elle croyait languissant, et qui n'était que dédaigneux; enfin, elle

était d'un ridicule si achevé, que Consuelo, d'abord irritée et indignée

de son insolence, finit par s'en amuser intérieurement, et se promit d'en

rire de bon coeur en faisant son portrait à l'ami Beppo.

La princesse s'était rapprochée du clavecin, et ne manquait pas une

occasion d'adresser, soit une parole, soit un sourire, à Consuelo, quand

sa mère ne s'occupait point d'elle. Cette situation permit à Consuelo de

surprendre une petite scène d'intérieur qui lui donna la clef du ménage.

Le comte Hoditz s'approcha de sa belle-fille, prit sa main, la porta à

Ses lèvres, et l'y tint pendant quelques secondes avec un regard fort

expressif. La princesse retira sa main, et lui adressa quelques mots de

froide déférence. Le comte ne les écouta pas, et, continuant de la couver

du regard:

«Eh quoi! mon bel ange, toujours triste, toujours austère, toujours

cuirassée jusqu'au menton! On dirait que vous voulez vous faire religieuse.

--Il est bien possible que je finisse par là, répondit la princesse à

demi-voix. Le monde ne m'a pas traitée de manière à m'inspirer beaucoup

d'attachement pour ses plaisirs.

--Le monde vous adorerait et serait à vos pieds, si vous n'affectiez, par

votre sévérité, de le tenir à distance; et quant au cloître, pourriez-vous

en supporter l'horreur à votre âge, et belle comme vous êtes?

--Dans un âge plus riant, et belle comme je ne le suis plus, répondit-elle,

j'ai supporté l'horreur d'une captivité plus rigoureuse: l'avez-vous

oublié? Mais ne me parlez pas davantage, monsieur le comte; maman vous

regarde.»

Aussitôt le comte, comme poussé par un ressort, quitta sa belle-fille, et

s'approcha de Consuelo, qu'il salua fort gravement; puis, lui ayant adressé

quelques paroles d'amateur, à propos de la musique en général, il ouvrit le

cahier que Porpora avait posé sur le clavecin; et, feignant d'y chercher

quelque chose qu'il voulait se faire expliquer par elle, il se pencha sur

le pupitre, et lui parla ainsi à voix basse:

«J'ai vu, hier matin le déserteur; et sa femme m'a remis un billet. Je

demande à la belle Consuelo d'oublier une certaine rencontre; et, en retour

de son silence, j'oublierai, un certain Joseph, que je viens d'apercevoir

dans mes antichambres.

--Ce certain Joseph, répondit Consuelo, que la découverte de la jalousie

et de la contrainte conjugale venait de rendre fort tranquille sur les

suites de l'aventure de Passaw, est un artiste de talent qui ne restera pas

longtemps dans les antichambres. Il est mon frère, mon camarade et mon ami.

Je n'ai point à rougir de mes sentiments pour lui, je n'ai rien à cacher à

cet égard, et je n'ai rien à implorer de la générosité de Votre Seigneurie,

qu'un peu d'indulgence pour ma voix, et un peu de protection pour les

futurs débuts de Joseph dans la carrière musicale.

--Mon intérêt est assuré audit Joseph comme mon admiration l'est déjà à

votre belle voix; mais je me flatte que certaine plaisanterie de ma part

n'a jamais été prise au sérieux.

--Je n'ai jamais eu cette fatuité, monsieur le comte, et d'ailleurs je sais

qu'une femme n'a jamais lieu de se vanter lorsqu'elle a été prise pour le

sujet d'une plaisanterie de ce genre.

--C'est assez, Signora, dit le comte que la douairière ne perdait pas de

vue, et qui avait hâte de changer d'interlocutrice pour ne pas lui donner

d'ombrage: la célèbre Consuelo doit savoir pardonner quelque chose à

l'enjouement du voyage, et elle peut compter à l'avenir sur le respect et

le dévouement du comte Hoditz.»

Il replaça le cahier sur le clavecin, et alla recevoir obséquieusement un

personnage qu'on venait d'annoncer avec pompe. C'était un petit homme qu'on

eût pris pour une femme travestie, tant il était rose, frisé, pomponné,

délicat, gentil, parfumé; c'était de lui que Marie-Thérèse disait qu'elle

voudrait pouvoir le faire monter en bague; c'était de lui aussi qu'elle

disait avoir fait un diplomate, n'en pouvant rien faire de mieux. C'était

le plénipotentiaire de l'Autriche, le premier ministre, le favori, on

disait même l'amant de l'impératrice; ce n'était rien moins enfin que le

célèbre Kaunitz, cet homme d'État qui tenait dans sa blanche main ornée de

bagues de mille couleurs toutes les savantes ficelles de la diplomatie

européenne.

Il parut écouter d'un air grave des personnes soi-disant graves qui

passaient pour l'entretenir de choses graves. Mais tout à coup il

s'interrompit pour demander au comte Hoditz:

«Qu'est-ce que je vois là au clavecin? Est-ce la petite dont on m'a parlé,

la protégée du Porpora? Pauvre diable de Porpora! Je voudrais faire quelque

chose pour lui; mais il est si exigeant et si fantasque, que tous les

artistes le craignent ou le haïssent. Quand on leur parle de lui, c'est

comme si on leur montrait la tête de Méduse. Il dit à l'un qu'il chante

faux, à l'autre que sa musique ne vaut rien, à un troisième qu'il doit son

succès à l'intrigue. Et il veut avec ce langage de Huron qu'on l'écoute et

qu'on lui rende justice? Que diable! nous ne vivons pas dans les bois. La

franchise n'est plus de mode, et on ne mène pas les hommes par la vérité.

Elle n'est pas mal, cette petite; j'aime assez cette figure-là. C'est tout

jeune, n'est-ce pas? On dit qu'elle a eu du succès à Venise. Il faut que

Porpora me l'amène demain.

--Il veut, dit la princesse, que vous la fassiez entendre à l'impératrice,

et j'espère que vous ne lui refuserez pas cette grâce. Je vous la demande

pour mon compte.

--Il n'y a rien de si facile que de la faire entendre à Sa Majesté, et il

suffit que Votre Altesse le désire pour que je m'empresse d'y contribuer.

Mais il y a quelqu'un de plus puissant au théâtre que l'impératrice. C'est

madame Tesi; et lors même que Sa Majesté prendrait cette fille sous sa

protection, je doute que l'engagement fût signé sans l'approbation suprême

de la Tesi.

--On dit que c'est vous qui gâtez horriblement ces dames, monsieur le

comte, et que sans votre indulgence elles n'auraient pas tant de pouvoir.

--Que voulez-vous, princesse! chacun est maître dans sa maison; Sa Majesté

comprend fort bien que si elle intervenait par décret impérial dans les

affaires de l'Opéra, l'Opéra irait tout de travers. Or, Sa Majesté veut

que l'Opéra aille bien et qu'on s'y amuse. Le moyen, si la prima donna a

un rhume le jour où elle doit débuter, ou si le ténor, au lieu de se jeter

au beau milieu d'une scène de raccommodement dans les bras de la basse,

lui applique un grand coup de poing sur l'oreille? Nous avons bien assez

à faire d'apaiser les caprices de M. Caffariello. Nous sommes heureux

depuis que madame Tesi et madame Holzbaüer font bon ménage ensemble. Si on

nous jette sur les planches une pomme de discorde, voilà nos cartes plus

embrouillées que jamais.

--Mais une troisième femme est nécessaire absolument, dit l'ambassadeur de

Venise, qui protégeait chaudement le Porpora et son élève; et en voici une

Admirable qui se présente...

--Si elle est admirable, tant pis pour elle. Elle donnera de la jalousie

à madame Tesi, qui est admirable et qui veut l'être seule; elle mettra en

fureur madame Holzbaüer, qui veut être admirable aussi...

--Et qui ne l'est pas, repartit l'ambassadeur.

--Elle est fort bien née; c'est une personne de bonne maison, répliqua

finement M. de Kaunitz.

--Elle ne chantera pas deux rôles à la fois. Il faut bien qu'elle laisse

le mezzo-soprano faire sa partie dans les opéras.

--Nous avons une Corilla qui se présente, et qui est bien la plus belle

créature de la terre.

--Votre Excellence l'a déjà vue?

--Dès le premier jour de son arrivée. Mais je ne l'ai pas entendue. Elle

était malade.

--Vous allez entendre celle-ci, et vous n'hésiterez pas à lui donner la

préférence.

--C'est possible. Je vous avoue même que sa figure, moins belle que celle

de l'autre, me paraît plus agréable. Elle a l'air doux et décent: mais ma

préférence ne lui servira de rien, la pauvre enfant! Il faut qu'elle plaise

à madame Tesi, sans déplaire à madame Holzbaüer; et jusqu'ici, malgré la

tendre amitié qui unit ces deux dames, tout ce qui a été approuvé par l'une

a toujours eu le sort d'être vivement repoussé par l'autre.

--Voici une rude crise, et une affaire bien grave, dit la princesse avec un

peu de malice, en voyant l'importance que ces deux hommes d'État donnaient

aux débats de coulisse. Voici notre pauvre petite protégée en balance avec

madame Corilla, et c'est M. Caffariello, je le parie, qui mettra son épée

dans un des plateaux.»

Lorsque Consuelo eut chanté, il n'y eut qu'une voix pour déclarer que

depuis madame Basse on n'avait rien entendu de pareil; et M. de Kaunitz,

s'approchant d'elle, lui dit d'un air solennel:

«Mademoiselle, vous chantez mieux que madame Tesi; mais que ceci vous soit

dit ici par nous tous en confidence; car si un pareil jugement passe la

porte, vous êtes perdue, et vous ne débuterez pas cette année à Vienne.

Ayez donc de la prudence, beaucoup de prudence, ajouta-t-il en baissant la

voix et en s'asseyant auprès d'elle. Vous avez à lutter contre de grands

obstacles, et vous ne triompherez qu'à force d'habileté.»

Là-dessus, entrant dans les mille détours de l'intrigue théâtrale, et la

mettant minutieusement au courant de toutes les petites passions de la

troupe, le grand Kaunitz lui fit un traité complet de science diplomatique

à l'usage des coulisses.

Consuelo l'écouta avec ses grands yeux tout ouverts d'étonnement, et quand

il eut fini, comme il avait dit vingt fois dans son discours: «mon dernier

opéra, l'opéra que j'ai fait donner le mois passé,» elle s'imagina qu'elle

s'était trompée en l'entendant annoncer, et que ce personnage si versé

dans les arcanes de la carrière dramatique ne pouvait être qu'un directeur

d'Opéra ou un maestro à la mode. Elle se mit donc à son aise avec lui, et

lui parla comme elle eût fait à un homme de sa profession. Ce sans-gêne la

rendit plus naïve et plus enjouée que le respect dû au nom tout-puissant du

premier ministre ne le lui eût permis; M. de Kaunitz la trouva charmante.

Il ne s'occupa guère que d'elle pendant une heure. La margrave fut

fort scandalisée d'une pareille infraction aux convenances. Elle haïssait

la liberté des grandes cours, habituée qu'elle était aux formalités

solennelles des petites. Mais il n'y avait plus moyen de faire la margrave:

elle ne l'était plus. Elle était tolérée et assez bien traitée par

l'impératrice, parce qu'elle avait abjuré la foi luthérienne pour se faire

catholique. Grâce à cet acte d'hypocrisie, on pouvait se faire pardonner

toutes les mésalliances, tous les crimes même, à la cour d'Autriche; et

Marie-Thérèse suivait en cela l'exemple que son père et sa mère lui avaient

donné, d'accueillir quiconque voulait échapper aux rebuts et aux dédains de

l'Allemagne protestante, en se réfugiant dans le giron de l'église romaine.

Mais, toute princesse et toute catholique qu'elle était, la margrave

n'était rien à Vienne, et M. de Kaunitz était tout.

Aussitôt que Consuelo eut chanté son troisième morceau, le Porpora, qui

savait les usages, lui fit un signe, roula les cahiers, et sortit avec

elle par une petite porte de côté sans déranger par sa retraite les nobles

personnes qui avaient bien voulu ouvrir l'oreille à ses accents divins.

«Tout va bien, lui dit-il en se frottant les mains lorsqu'ils furent dans

la rue, escortés par Joseph qui leur portait le flambeau. Le Kaunitz est

un vieux fou qui s'y connaît, et qui te poussera loin.

--Et qui est le Kaunitz? je ne l'ai pas vu, dit Consuelo.

--Tu ne l'as pas vu, tête ahurie! Il t'a parlé pendant plus d'une heure.

--Mais ce n'est pas ce petit monsieur en gilet rose et argent, qui m'a fait

tant de commérages que je croyais entendre une vieille ouvreuse de loges?

--C'est lui-même. Qu'y a-t-il là d'étonnant?

--Moi, je trouve cela fort étonnant, répondit Consuelo, et ce n'était point

là l'idée que je me faisais d'un homme d'État.

--C'est que tu ne vois pas comment marchent les États. Si tu le voyais,

tu trouverais fort surprenant que les hommes d'État fussent autre chose

que de vieilles commères. Allons, silence là-dessus, et faisons notre

métier à travers cette mascarade du monde.

--Hélas! mon maître, dit la jeune fille, devenue pensive en traversant la

vaste esplanade du rempart pour se diriger vers le faubourg où était située

leur modeste demeure: je me demande justement ce que devient notre métier,

au milieu de ces masques si froids ou si menteurs.

--Eh! que veux-tu qu'il devienne? reprit le Porpora avec son ton brusque

et saccadé: il n'a point à devenir ceci ou cela. Heureux ou malheureux,

triomphant ou dédaigné, il reste ce qu'il est: le plus beau, le plus noble

métier de la terre!

--Oh oui! dit Consuelo en ralentissant le pas toujours rapide de son

maître et en s'attachant à son bras, je comprends que la grandeur et la

dignité de notre art ne peuvent pas être rabaissées ou relevées au gré du

caprice frivole ou du mauvais goût qui gouvernent le monde; mais pourquoi

laissons-nous ravaler nos personnes? Pourquoi allons-nous les exposer aux

dédains, ou aux encouragements parfois plus humiliants encore des profanes?

Si l'art est sacré, ne le sommes-nous pas aussi, nous ses prêtres et ses

lévites? Que ne vivons-nous au fond de nos mansardes, heureux de comprendre

et de sentir la musique, et qu'allons-nous faire dans ces salons où l'on

nous écoute en chuchotant, où l'on nous applaudit en pensant à autre chose,

et où l'on rougirait de nous regarder une minute comme des êtres humains,

après que nous avons fini de parader comme des histrions?

--Eh! eh! gronda le Porpora en s'arrêtant, et en frappant sa canne sur le

pavé, quelles sottes vanités et quelles fausses idées nous trottent donc

par la cervelle aujourd'hui? Que sommes-nous, et qu'avons-nous besoin

d'être autre chose que des histrions? Ils nous appellent ainsi par mépris!

Eh! qu'importe si nous sommes histrions par goût, par vocation et par

l'élection du ciel, comme ils sont grands seigneurs par hasard, par

contrainte ou par le suffrage des sots? Oui-da! histrions! ne l'est pas

qui veut! Qu'ils essaient donc de l'être, et nous verrons comme ils s'y

prendront, ces mirmidons qui se croient si beaux! Que la margrave

douairière de Bareith endosse le manteau tragique, qu'elle mette sa

grosse vilaine jambe dans le cothurne, et qu'elle fasse trois pas sur les

planches; nous verrons une étrange princesse! Et que crois-tu qu'elle fit

dans sa petite cour d'Erlangen, au temps où elle croyait régner? Elle

essayait de se draper en reine, et elle suait sang et eau pour jouer un

rôle au-dessus de ses forces. Elle était née pour faire une vivandière,

et, par une étrange méprise, la destinée en avait fait une altesse. Aussi

a-t-elle mérité mille sifflets lorsqu'elle faisait l'altesse à contre-sens.

Et toi, sotte enfant, Dieu t'a faite reine; il t'a mis au front un diadème

de beauté, d'intelligence et de force. Que l'on te mène au milieu d'une

nation libre, intelligente et sensible (je suppose qu'il en existe de

telles!), et te voilà reine, parce que tu n'as qu'à te montrer et à

chanter pour prouver que tu es reine de droit divin. Eh bien, il n'en est

point ainsi! Le monde va autrement. Il est comme il est; qu'y veux-tu

faire? Le hasard, le caprice, l'erreur et la folie le gouvernent. Qu'y

pouvons-nous changer? Il a des maîtres contrefaits, malpropres, sots et

ignares pour la plupart. Nous y voilà, il faut se tuer ou s'accommoder

de son train. Alors, ne pouvant être monarques, nous sommes artistes, et

nous régnons encore. Nous chantons la langue du ciel, qui est interdite aux

vulgaires mortels; nous nous habillons en rois et en grands hommes, nous

montons sur un théâtre, nous nous asseyons sur un trône postiche, nous

jouons une farce, nous sommes des histrions! Par le corps de Dieu! le

monde voit cela, et n'y comprend goutte! Il ne voit pas que c'est nous qui

sommes les vraies puissances de la terre, et que notre règne est le seul

véritable, tandis que leur règne à eux, leur puissance, leur activité, leur

majesté, sont une parodie dont les anges rient là-haut, et que les peuples

haïssent et maudissent tout bas. Et les plus grands princes de la terre

viennent nous regarder, prendre des leçons à notre école; et, nous admirant

en eux-mêmes, comme les modèles de la vraie grandeur, ils tâchent de nous

ressembler quand ils posent devant leurs sujets. Va! le monde est renversé;

ils le sentent bien, eux qui le dominent, et s'ils ne s'en rendent pas

tout à fait compte, s'ils ne l'avouent pas, il est aisé de voir, au dédain

qu'ils affichent pour nos personnes et notre métier, qu'ils éprouvent une

jalousie d'instinct pour notre supériorité réelle. Oh! quand je suis au

théâtre, je vois clair, moi! L'esprit de la musique me dessille les yeux,

et je vois derrière la rampe une véritable cour, de véritables héros, des

inspirations de bon aloi; tandis que ce sont de véritables histrions et

de misérables cabotins qui se pavanent dans les loges sur des fauteuils

de velours. Le monde est une comédie, voilà ce qu'il y a de certain, et

voilà pourquoi je te disais tout à l'heure: Traversons gravement, ma noble

fille, cette méchante mascarade qui s'appelle le monde.

«Peste soit de l'imbécile! s'écria le maestro en repoussant Joseph, qui,

avide d'entendre ses paroles exaltées, s'était rapproché insensiblement

jusqu'à le coudoyer; il me marche sur les pieds, il me couvre de résine

avec son flambeau! Ne dirait-on pas qu'il comprend ce qui nous occupe,

et qu'il veut nous honorer de son approbation?

--Passe à ma droite, Beppo, dit la jeune fille en lui faisant un signe

d'intelligence. Tu impatientes le maître avec tes maladresses. Puis

s'adressant au Porpora:

«Tout ce que vous dites là est l'effet d'un noble délire, mon ami,

reprit-elle; mais cela ne répond point à ma pensée, et les enivrements

de l'orgueil n'adoucissent pas la plus petite blessure du coeur. Peu

m'importe d'être née reine et de ne pas régner.» Plus je vois les grands,

plus leur sort m'inspire de compassion....

--Eh bien, n'est-ce pas là ce que je te disais?

--Oui, mais ce n'est pas là ce que je vous demandais. Ils sont avides de

paraître et de dominer. Là est leur folie et leur misère. Mais nous, si

nous sommes plus grands, et meilleurs, et plus sages qu'eux, pourquoi

luttons-nous d'orgueil à orgueil, de royauté à royauté avec eux? Si nous

possédons des avantages plus solides, si nous jouissons de trésors plus

désirables et plus précieux, que signifie cette petite lutte que nous leur

livrons, et qui, mettant notre valeur et nos forces à la merci de leurs

caprices, nous ravale jusqu'à leur niveau?

--La dignité, la sainteté de l'art l'exigent, s'écria le maestro. Ils ont

fait de la scène du monde une bataille et de notre vie un martyre. Il faut

que nous nous battions, que nous versions notre sang par tous les pores,

pour leur prouver, tout en mourant à la peine, tout en succombant sous

leurs sifflets et leurs mépris, que nous sommes des dieux, des rois

légitimes tout au moins, et qu'ils sont de vils mortels, des usurpateurs

effrontés et lâches!

--O mon maître! comme vous les haïssez! dit Consuelo en frissonnant de

surprise et d'effroi: et pourtant vous vous courbez devant eux, vous les

flattez, vous les ménagez, et vous sortez par la petite porte du salon

après leur avoir servi respectueusement deux ou trois plats de votre génie!

--Oui, oui, répondit-le maestro en se frottant les mains avec un rire amer;

je me moque d'eux, je salue leurs diamants et leurs cordons, je les écrase

avec trois accords de ma façon, et je leur tourne le dos, bien content de

m'en aller, bien pressé de me délivrer de leurs sottes figures.

--Ainsi, reprit Consuelo, l'apostolat de l'art est un combat?

--Oui, c'est un combat: honneur au brave!

--C'est une raillerie contre les sots?

--Oui, c'est une raillerie: honneur à l'homme d'esprit qui sait la faire

sanglante!

--C'est une colère concentrée, une rage de tous les instants?

--Oui, c'est une colère et une rage: honneur à l'homme énergique qui ne

s'en lasse pas et qui ne pardonne jamais!

--Et ce n'est rien de plus?

--Ce n'est rien de plus en cette vie. La gloire du couronnement ne vient

guère qu'après la mort pour le véritable génie.

--Ce n'est rien de plus en cette vie? Maître, tu en es bien sûr?

--Je te l'ai dit!

--En ce cas, c'est bien peu de chose, dit Consuelo en soupirant et en

levant les yeux vers les étoiles brillantes dans le ciel pur et profond.

--C'est peu de chose? Tu oses dire, misérable coeur, que c'est peu de

chose? s'écria le Porpora en s'arrêtant de nouveau et en secouant avec

force le bras de son élève, tandis que Joseph, épouvanté, laissait tomber

sa torche.

--Oui, je dis que c'est peu de chose, répondit Consuelo avec calme et

fermeté; je vous l'ai dit à Venise dans une circonstance de ma vie qui

fut bien cruelle et décisive. Je n'ai pas changé d'avis. Mon coeur n'est

pas fait pour la lutte, et il ne saurait porter le poids de la haine

et de la colère; il n'y a pas un coin dans mon âme où la rancune et la

vengeance puissent trouver à se loger. Passez, méchantes passions!

brûlantes fièvres, passez loin de moi! Si c'est à la seule condition de

vous livrer mon sein que je dois posséder la gloire et le génie, adieu

pour jamais, génie et gloire! allez couronner d'autres fronts et embraser

d'autres poitrines; vous n'aurez même pas un regret de moi!»

Joseph s'attendait à voir le Porpora éclater d'une de ces colères à la fois

terribles et comiques que la contradiction prolongée soulevait en lui. Déjà

il tenait d'une main le bras de Consuelo pour l'éloigner du maître et la

soustraire à un de ces gestes furibonds dont il la menaçait souvent, et

qui n'amenaient pourtant jamais rien... qu'un sourire ou une larme. Il en

fut de cette bourrasque comme des autres: le Porpora frappa du pied, gronda

sourdement comme un vieux lion dans sa cage, et serra le poing en l'élevant

vers le ciel avec véhémence; puis tout aussitôt il laissa retomber ses

bras, poussa un profond soupir, pencha sa tête sur sa poitrine, et garda

un silence obstiné jusqu'à la maison. La sérénité généreuse de Consuelo,

sa bonne foi énergique, l'avaient frappé d'un respect involontaire. Il fit

peut-être d'amers retours sur lui-même; mais il ne les avoua point, et il

était trop vieux, trop aigri et trop endurci dans son orgueil d'artiste

pour s'amender. Seulement, au moment où Consuelo lui donna le baiser du

bonsoir, il la regarda d'un air profondément triste et lui dit d'une voix

éteinte:

«C'en est donc fait! tu n'es plus artiste parce que la margrave de Bareith

est une vieille coquine, et le ministre Kaunitz une vieille bavarde!

--Non, mon maître, je n'ai pas dit cela, répondit Consuelo en riant.

Je saurai prendre gaiement les impertinences et les ridicules du monde;

il ne me faudra pour cela ni haine ni dépit, mais ma bonne conscience et

ma bonne humeur. Je suis encore artiste et je le serai toujours. Je conçois

un autre but, une autre destinée à l'art que la rivalité de l'orgueil et

la vengeance de l'abaissement. J'ai un autre mobile, et il me soutiendra.

--Et lequel, lequel? s'écria le Porpora en posant sur la table de

l'antichambre son bougeoir, que Joseph venait de lui présenter. Je veux

savoir lequel.

--J'ai pour mobile de faire comprendre l'art et de le faire aimer sans

faire craindre et haïr la personne de l'artiste.»

Le Porpora haussa les épaules.

«Rêves de jeunesse, dit-il, je vous ai faits aussi!

--Eh bien, si c'est un rêve, reprit Consuelo, le triomphe de l'orgueil en

est un aussi. Rêve pour rêve, j'aime mieux le mien. Ensuite j'ai un second

mobile, maître: le désir de t'obéir et de te complaire.

--Je n'en crois rien, rien,» s'écria le Porpora en prenant son bougeoir

avec humeur et en tournant le dos; mais dès qu'il eut la main sur le

bouton de sa porte, il revint sur ses pas et alla embrasser Consuelo, qui

attendait en souriant cette réaction de sensibilité.

Il y avait dans la cuisine, qui touchait à la chambre de Consuelo, un petit

escalier en échelle qui conduisait à une sorte de terrasse de six pieds

carrés au revers du toit. C'était là qu'elle faisait sécher les jabots et

les manchettes du Porpora quand elle les avait blanchis. C'était là qu'elle

grimpait quelquefois le soir pour babiller avec Beppo, quand le maître

s'endormait de trop bonne heure pour qu'elle eût envie de dormir elle-même.

Ne pouvant s'occuper dans sa propre chambre, qui était trop étroite et trop

basse pour contenir une table, et craignant de réveiller son vieil ami en

s'installant dans l'antichambre, elle montait sur la terrasse, tantôt pour

y rêver seule en regardant les étoiles, tantôt pour raconter à son camarade

de dévouement et de servitude les petits incidents de sa journée. Ce

soir-là, ils avaient de part et d'autre mille choses à se dire. Consuelo

s'enveloppa d'une pelisse dont elle rabattit le capuchon sur sa tête pour

ne pas prendre d'enrouement, et alla rejoindre Beppo, qui l'attendait avec

impatience. Ces causeries nocturnes sur les toits lui rappelaient les

entretiens de son enfance avec Anzoleto; ce n'était pas la lune de Venise,

les toits pittoresques de Venise, les nuits embrasées par l'amour et

l'espérance; mais c'était la nuit allemande plus rêveuse et plus froide,

la lune allemande plus vaporeuse et plus sévère; enfin, c'était l'amitié

avec ses douceurs et ses bienfaits, sans les dangers et les frémissements

de la passion.

Lorsque Consuelo eut raconté tout ce qui l'avait intéressée, blessée ou

divertie chez la margrave, et que ce fut le tour de Joseph à parler:

«Tu as vu de ces secrets de cour, lui dit-il, les enveloppes et les cachets

armoriés; mais comme les laquais ont coutume de lire les lettres de leurs

maîtres, c'est à l'antichambre que j'ai appris le contenu de la vie des

grands. Je ne te raconterai pas la moitié des propos dont la margrave

douairière est le sujet. Tu en frémirais d'horreur et de dégoût. Ah! si les

gens du monde savaient comme les valets parlent d'eux! si, de ces beaux

salons où ils se pavanent avec tant de dignité, ils entendaient ce que l'on

dit de leurs moeurs et de leur caractère de l'autre côté de la cloison?

Tandis que le Porpora, tout à l'heure, sur les remparts, nous étalait sa

théorie de lutte et de haine contre les puissants de la terre, il n'était

pas dans la vraie dignité. L'amertume égarait son jugement. Ah! tu avais

bien raison de le lui dire, il se ravalait au niveau des grands seigneurs,

en prétendant les écraser de son mépris. Eh bien, il n'avait pas entendu

les propos des valets dans l'antichambre, et, s'il l'eût fait, il eût

compris que l'orgueil personnel et le mépris d'autrui, dissimulés sous les

apparences du respect et les formes de la soumission, sont le propre des

âmes basses et perverses. Ainsi le Porpora était bien beau, bien original,

bien puissant tout à l'heure; quand il frappait le pavé de sa canne en

disant: Courage, inimitié, ironie sanglante, vengeance éternelle! Mais ta

sagesse était plus belle que son délire, et j'en étais d'autant plus frappé

que je venais de voir des valets, des opprimés craintifs, des esclaves

dépravés, qui, eux aussi, disaient à mes oreilles avec une rage sourde et

profonde: Vengeance, ruse, perfidie, éternel dommage, éternelle inimitié

aux maîtres qui se croient nos supérieurs et dont nous trahissons les

turpitudes! Je n'avais jamais été laquais, Consuelo, et puisque je le suis,

à la manière dont tu as été garçon durant notre voyage, j'ai fait des

réflexions sur les devoirs de mon état présent, tu le vois.

--Tu as bien fait, Beppo, répondit la Porporina; la vie est une grande

énigme, et il ne faut pas laisser passer le moindre fait sans le commenter

et le comprendre. C'est toujours autant de deviné. Mais dis-moi donc si tu

as appris là-bas quelque chose de cette princesse, fille de la margrave,

qui, seule au milieu de tous ces personnages guindés, fardés et frivoles,

m'a paru naturelle, bonne et sérieuse.

--Si j'en ai entendu parler? oh! certes! non-seulement ce soir, mais

déjà bien des fois par Keller, qui coiffe sa gouvernante, et qui connaît

bien les faits. Ce que je vais te raconter n'est donc pas une histoire

d'antichambre, un propos de laquais; c'est une histoire véritable et de

notoriété publique. Mais c'est une histoire effroyable; auras-tu le courage

de l'entendre?

--Oui, car je m'intéresse à cette créature qui porte sur son front le sceau

du malheur. J'ai recueilli deux ou trois mots de sa bouche qui m'ont fait

voir en elle une victime du monde, une proie de l'injustice.

--Dis une victime de la scélératesse; et la proie d'une atroce perversité.

La princesse de Culmbach (c'est le titre qu'elle porte) a été élevée à

Dresde, par la reine de Pologne, sa tante, et c'est là que le Porpora

l’a connue et lui a même, je crois, donné quelques leçons, ainsi qu'à la

grande dauphine de France, sa cousine. La jeune princesse de Culmbach était

belle et sage; élevée par une reine austère, loin d'une mère débauchée,

elle semblait devoir être heureuse et honorée toute sa vie. Mais la

margrave douairière, aujourd'hui comtesse Hoditz, ne voulait point qu'il

en fût ainsi. Elle la fit revenir près d'elle, et feignit de vouloir la

marier, tantôt avec un de ses parents, margrave aussi de Bareith, tantôt

avec un autre parent, aussi prince de Culmbach; car cette principauté de

Bareith-Culmbach compte plus de princes et de margraves qu'elle n'a de

villages et de châteaux pour les apanager. La beauté et la pudeur de la

princesse causaient à sa mère une mortelle jalousie; elle voulait l'avilir,

lui ôter la tendresse et l'estime de son père, le margrave George-Guillaume

(troisième margrave); ce n'est pas ma faute s'il y en a tant dans cette

histoire: mais dans tous ces margraves, il n'y en eut pas un seul pour

la princesse de Culmbach. Sa mère promit à un gentilhomme de la chambre

de son époux, nommé Vobser, une récompense de quatre mille ducats pour

déshonorer sa fille; et elle introduisit elle-même ce misérable la nuit

dans la chambre de la princesse. Ses domestiques étaient avertis et

gagnés, le palais fut sourd aux cris de la jeune fille, la mère tenait

la porte... O Consuelo! tu frémis, et pourtant ce n'est pas tout. La

princesse de Culmbach devint mère de deux jumeaux: la margrave les prit

dans ses mains, les porta à son époux, les promena dans son palais, les

montra à toute sa valetaille, en criant: «Voyez, voyez les enfants que

cette dévergondée vient de mettre au monde!» Et au milieu de cette scène

affreuse, les deux jumeaux périrent presque dans les mains de la margrave.

Vobser eut l'imprudence d'écrire au margrave pour réclamer les quatre mille

ducats que la margrave lui avait promis. Il les avait gagnés, il avait

déshonoré la princesse. Le malheureux père, à demi imbécile déjà, le

devint tout à fait dans cette catastrophe, et mourut de saisissement et

de chagrin quelque temps après. Vobser, menacé par les autres membres de

la famille, prit la fuite. La reine de Pologne ordonna que la princesse

de Culmbach serait enfermée à la forteresse de Plassenbourg. Elle y entra,

à peine relevée de ses couches, y passa plusieurs années dans une

rigoureuse captivité, et y serait encore, si des prêtres catholiques,

s'étant introduits dans sa prison, ne lui eussent promis la protection de

l'impératrice Amélie, à condition qu'elle abjurerait la foi luthérienne.

Elle céda à leurs insinuations et au besoin de recouvrer sa liberté; mais

elle ne fut élargie qu'à la mort de la reine de Pologne; le premier usage

qu'elle fit de son indépendance fut de revenir à la religion de ses pères.

La jeune margrave de Bareith, Wilhelmine de Prusse, l'accueillit avec

aménité dans sa petite cour. Elle s'y est fait aimer et respecter par ses

vertus, sa douceur et sa sagesse. C'est une âme brisée, mais c'est encore

une belle âme, et quoiqu'elle ne soit point vue favorablement à la cour de

Vienne à cause de son luthéranisme, personne n'ose insulter à son malheur;

personne ne peut médire de sa vie, pas même les laquais. Elle est ici

en passant pour je ne sais quelle affaire; elle réside ordinairement à

Bareith.

--Voilà pourquoi, reprit Consuelo, elle m'a tant parlé de ce pays-là, et

tant engagée à y aller. Oh! Quelle histoire! Joseph! et quelle femme que

la comtesse Hoditz! Jamais, non jamais le Porpora ne me traînera plus chez

elle: jamais je ne chanterai plus pour elle!

--Et pourtant vous y pourriez rencontrer les femmes les plus pures et les

plus respectables de la cour. Le monde marche ainsi, à ce qu'on assure.

Le nom et la richesse couvrent tout, et, pourvu qu'on aille à l'église,

on trouve ici une admirable tolérance.

--Cette cour de Vienne est donc bien hypocrite? dit Consuelo.

--Je crains, entre nous soit dit, répondit Joseph en baissant la voix,

que notre grande Marie-Thérèse ne le soit un peu.»

Consuelo, Tome 3 (1861) · 第 19 / 39 题