LXXXIII.

Ce n'était point à l'ambassade de Venise, mais chez l'ambassadeur,

c'est-à-dire dans la maison de sa maîtresse, que le Porpora conduisait

Consuelo. La Wilhelmine était une belle créature, infatuée de musique, et

dont tout le plaisir, dont toute la prétention était de rassembler chez

elle, en petit comité, les artistes et les dilettanti qu'elle pouvait y

attirer sans compromettre par trop d'apparat la dignité diplomatique de

monsignor Corner. A l'apparition de Consuelo, il y eut un moment de

surprise, de doute, puis un cri de joie et une effusion de cordialité dès

qu'on se fut assuré que c'était bien la Zingarella, la merveille de l'année

précédente à San-Samuel. Wilhelmine, qui l'avait vue tout enfant venir chez

elle, derrière le Porpora, portant ses cahiers, et le suivant comme un

petit chien, s'était beaucoup refroidie à son endroit, en lui voyant

ensuite recueillir tant d'applaudissements et d'hommages dans les salons

de la noblesse, et tant de couronnes sur la scène. Ce n'est pas que cette

belle personne fût méchante, ni qu'elle daignât être jalouse d'une fille

si longtemps réputée laide à faire peur. Mais la Wilhelmine aimait à faire

la grande dame, comme toutes celles qui ne le sont pas. Elle avait chanté

de grands airs avec le Porpora (qui, la traitant comme un talent d'amateur,

lui avait laissé essayer de tout), lorsque la pauvre Consuelo étudiait

encore cette fameuse petite feuille de carton où le maître renfermait toute

sa méthode de chant, et à laquelle il tenait ses élèves sérieux durant cinq

ou six ans. La Wilhelmine ne se figurait donc pas qu'elle pût avoir pour

la Zingarella un autre sentiment que celui d'un charitable intérêt. Mais

de ce qu'elle lui avait jadis donné quelques bonbons, ou de ce qu'elle lui

avait mis entre les mains un livre d'images pour l'empêcher de s'ennuyer

dans son antichambre, elle concluait qu'elle avait été une des plus

officieuses protectrices de ce jeune talent. Elle avait donc trouvé fort

extraordinaire et fort inconvenant que Consuelo, parvenue en un instant

au faîte du triomphe, ne se fût pas montrée humble, empressée, et remplie

de reconnaissance envers elle. Elle avait compté que lorsqu'elle aurait

de petites réunions d'hommes choisis, Consuelo ferait gracieusement et

gratuitement les frais de la soirée, en chantant pour elle et avec elle

aussi souvent et aussi longtemps qu'elle le désirerait, et qu'elle pourrait

la présenter à ses amis, en se donnant les gants de l'avoir aidée dans ses

débuts et quasi formée à l'intelligence de la musique. Les choses s'étaient

passées autrement: le Porpora, qui avait beaucoup plus à coeur d'élever

d'emblée son élève Consuelo au rang qui lui convenait dans la hiérarchie

de l'art, que de complaire à sa protectrice Wilhelmine, avait ri, dans sa

barbe, des prétentions de cette dernière; et il avait défendu à Consuelo

d'accepter les invitations un peu trop familières d'abord, un peu trop

impérieuses ensuite, de madame l'ambassadrice _de la main gauche_.

Il avait su trouver mille prétextes pour se dispenser de la lui amener,

et la Wilhelmine en avait pris un étrange dépit contre la débutante,

jusqu'à dire qu'elle n'était pas assez belle pour avoir jamais des succès

incontestés; que sa voix, agréable dans un salon, à la vérité, manquait de

sonorité au théâtre, qu'elle ne tenait pas sur la scène tout ce qu'avait

promis son enfance, et autres malices de même genre connues de tout temps

et en tous pays.

Mais bientôt la clameur enthousiaste du public avait étouffé ces petites

insinuations, et la Wilhelmine, qui se piquait d'être un bon juge, une

savante élève du Porpora, et une âme généreuse, n'avait osé poursuivre

cette guerre sourde contre la plus brillante élève du Maestro, et contre

l'idole du public. Elle avait mêlé sa voix à celle des vrais dilettanti

pour exalter Consuelo, et si elle l'avait un peu dénigrée encore pour

l'orgueil et l'ambition dont elle avait fait preuve en ne mettant pas

sa voix à la disposition de _madame l'ambassadrice_, c'était bien bas et

tout à fait à l'oreille de quelques-uns que _madame l'ambassadrice_ se

permettait de l'en blâmer.

Cette fois, lorsqu'elle vit Consuelo venir à elle dans sa petite toilette

des anciens jours, et lorsque le Porpora la lui présenta officiellement,

ce qu'il n'avait jamais fait auparavant, vaine et légère comme elle était,

la Wilhelmine pardonna tout, et s'attribua un rôle de grandeur généreuse.

Embrassant la Zingarella sur les deux joues,

«Elle est ruinée, pensa-t-elle; elle a fait quelque folie, ou perdu la

voix, peut-être; car on n'a pas entendu parler d'elle depuis longtemps.

Elle nous revient à discrétion. Voici le vrai moment de la plaindre, de la

protéger, et de mettre ses talents à l'épreuve ou à profit.»

Consuelo avait l'air si doux et si conciliant, que la Wilhelmine, ne

retrouvant pas ce ton de hautaine prospérité qu'elle lui avait supposé

à Venise, se sentit fort à l'aise avec elle et la combla de prévenances.

Quelques Italiens, amis de l'ambassadeur, qui se trouvaient là, se

joignirent à elle pour accabler Consuelo d'éloges et de questions, qu'elle

sut éluder avec adresse et enjouement. Mais tout à coup sa figure devint

sérieuse, et une certaine émotion s'y trahit, lorsqu'au milieu du groupe

d'Allemands qui la regardaient curieusement de l'autre extrémité du salon,

elle reconnut une figure qui l'avait déjà gênée ailleurs; celle de

l'inconnu, ami du chanoine, qui l'avait tant examinée et interrogée,

trois jours auparavant, chez le curé du village où elle avait chanté la

messe avec Joseph Haydn. Cet inconnu l'examinait encore avec une curiosité

extrême, et il était facile de voir qu'il questionnait ses voisins sur son

compte. La Wilhelmine s'aperçut de la préoccupation de Consuelo.

«Vous regardez M. Holzbaüer? lui dit-elle. Le connaissez-vous?

--Je ne le connais pas, répondit Consuelo, et j'ignore si c'est celui que

je regarde.

--C'est le premier à droite de la console, reprit l'ambassadrice. Il est

actuellement directeur du théâtre de la cour, et sa femme est première

cantatrice à ce même théâtre. Il abuse de sa position, ajouta-t-elle tout

bas, pour régaler la cour et la ville de ses opéras, qui, entre nous, ne

valent pas le diable. Voulez-vous que je vous fasse faire connaissance

avec lui? C'est un fort galant homme.

--Mille grâces, Signora; répondit Consuelo, je suis trop peu de chose ici

pour être présentée à ce personnage, et je suis certaine d'avance qu'il ne

m'engagera pas à son théâtre.

--Et pourquoi cela mon coeur? Cette belle voix, qui n'avait pas sa pareille

dans toute l'Italie, aurait-elle souffert du séjour de la Bohême? car vous

avez vécu tout ce temps en Bohême, nous dit-on; dans le pays le plus froid

et le plus triste du monde! C'est bien mauvais pour la poitrine, et je ne

m'étonne pas que vous en ayez ressenti les effets. Mais ce n'est rien, la

voix vous reviendra à notre beau soleil de Venise.»

Consuelo, voyant que la Wilhelmine était fort pressée de décréter

l'altération de sa voix, s'abstint de démentir cette opinion, d'autant plus

que son interlocutrice avait fait elle-même la question et la réponse. Elle

ne se tourmentait pas de cette charitable supposition, mais de l'antipathie

qu'elle devait s'attendre à rencontrer chez Holzbaüer à cause d'une réponse

un peu brusque et un peu sincère qui lui était échappée sur sa musique

au déjeuner du presbytère. Le maestro de la cour ne manquerait pas de se

venger en racontant dans quel équipage et en quelle compagnie il l'avait

rencontrée sur les chemins, et Consuelo craignait que cette aventure,

arrivant aux oreilles du Porpora, ne l'indisposât contre elle, et surtout

contre le pauvre Joseph.

Il en fut autrement: Holzbaüer ne dit pas un mot de l'aventure, pour

des raisons que l'on saura par la suite; et loin de montrer la moindre

animosité à Consuelo, il s'approcha d'elle, et lui adressa des regards dont

la malignité enjouée n'avait rien que de bienveillant. Elle feignit de ne

pas les comprendre. Elle eût craint de paraître lui demander le secret, et

quelles que pussent être les suites de leur rencontre, elle était trop

fière pour ne pas les affronter tranquillement.

Elle fut distraite de cet incident par la figure d'un vieillard à l'air

Dur et hautain, qui montrait cependant beaucoup d'empressement à lier

conversation avec le Porpora; mais celui-ci, fidèle à sa mauvaise humeur,

lui répondait à peine, et à chaque instant faisait un effort et cherchait

un prétexte pour se débarrasser de lui.

«Celui-ci, dit Wilhelmine, qui n'était pas fâchée de faire à Consuelo la

liste des célébrités qui ornaient son salon, c'est un maître illustre,

c'est le Buononcini. Il arrive de Paris, où il a joué lui-même une partie

de violoncelle dans un motet de sa composition en présence du roi; vous

savez que c'est lui qui a fait fureur si longtemps à Londres, et qui, après

une lutte obstinée de théâtre à théâtre contre Haendel, a fini par vaincre

ce dernier dans l'opéra.

--Ne dites pas cela, signora, dit avec vivacité le Porpora qui venait de

se débarrasser du Buononcini, et, qui, se rapprochant des deux femmes,

avait entendu les dernières paroles de Wilhelmine; oh! ne dites pas un

pareil blasphème! Personne n'a vaincu Haendel, personne ne le vaincra.

Je connais mon Haendel, et vous ne le connaissez pas encore. C'est le

premier d'entre nous, et je le confesse, quoique j'aie eu l'audace de

lutter aussi contre lui dans des jours de folle jeunesse; j'ai été écrasé,

cela devait être, cela est juste. Buononcini, plus heureux, mais non

plus modeste ni plus habile que moi, a triomphé aux yeux des sots et aux

oreilles des barbares. Ne croyez donc pas ceux qui vous parlent de ce

triomphe-là; ce sera l'éternel ridicule de mon confrère Buononcini, et

l'Angleterre rougira un jour d'avoir préféré ses opéras à ceux d'un génie,

d'un géant tel que Haendel. La mode, la _fashion_, comme ils disent là-bas,

le mauvais goût, l'emplacement favorable du théâtre, une coterie, des

intrigues et, plus que tout cela, le talent de prodigieux chanteurs que

le Buononcini avait pour interprètes, l'ont emporté en apparence. Mais

Haendel prend dans la musique sacrée une revanche formidable... Et, quant à

M. Buononcini, je n'en fais pas grand cas. Je n'aime pas les escamoteurs,

et je dis qu'il a escamoté son succès dans l'opéra tout aussi légitimement

que dans la cantate.»

Le Porpora faisait allusion à un vol scandaleux qui avait mis en émoi tout

le monde musical; le Buononcini s'étant attribué en Angleterre la gloire

d'une composition que Lotti avait faite trente ans auparavant, et qu'il

avait réussi à prouver sienne d'une manière éclatante, après un long débat

avec l'effronté maestro. La Wilhelmine essaya de défendre le Buononcini,

et cette contradiction ayant enflammé la bile du Porpora:

«Je vous dis, je vous soutiens, s'écria-t-il sans se soucier d'être entendu

de Buononcini, que Haendel est supérieur, même dans l'opéra, à tous les

hommes du passé et du présent. Je veux vous le prouver sur l'heure.

Consuelo, mets-toi au piano, et chante-nous l'air que je te désignerai.

--Je meurs d'envie d'entendre l'admirable Porporina, reprit la Wilhelmine;

mais je vous supplie, qu'elle ne débute pas ici, en présence du Buononcini

et de M. Holzbaüer, par du Haendel. Ils ne pourraient être flattés d'un

pareil choix...

--Je le crois bien, dit Porpora, c'est leur condamnation vivante, leur

arrêt de mort!

--Eh bien, en ce cas, reprit-elle, faites chanter quelque chose de vous,

maître!

--Vous savez, sans doute, que cela n'exciterait la jalousie de personne!

mais moi, je veux qu'elle chante du Haendel! je le veux!

--Maître, n'exigez pas que je chante aujourd'hui, dit Consuelo, j'arrive

d'un long voyage...

--Certainement, ce serait abuser de son obligeance, et je ne lui demande

rien, moi, reprit Wilhelmine. En présence des juges qui sont ici, et de

M. Holzbaüer surtout, qui a la direction du théâtre impérial, il ne faut

pas compromettre votre élève; prenez-y garde!

--La compromettre! à quoi songez-vous? dit brusquement Porpora en haussant

les épaules; je l'ai entendue ce matin, et je sais si elle risque de se

compromettre devant vos Allemands!»

Ce débat fût heureusement interrompu par l'arrivée d'un nouveau personnage.

Tout le monde s'empressa pour lui faire accueil, et Consuelo, qui avait vu

et entendu à Venise, dans son enfance, cet homme grêle, efféminé de visage

avec des manières rogues et une tournure bravache, quoiqu'elle le retrouvât

vieilli, fané, enlaidi, frisé ridiculement et habillé avec le mauvais goût

d'un Céladon suranné, reconnut à l'instant même, tant elle en avait gardé

un profond souvenir, l'incomparable, l'inimitable sopraniste Majorano, dit

Caffarelli ou plutôt Caffariello, comme on l'appelle partout, excepté en

France.

Il était impossible de voir un fat plus impertinent que ce bon Caffariello.

Les femmes l'avaient gâté par leurs engouements, les acclamations du public

lui avaient fait tourner la tête. Il avait été si beau, ou, pour mieux

dire, si joli dans sa jeunesse, qu'il avait débuté en Italie dans les rôles

de femme; maintenant qu'il tirait sur la cinquantaine (il paraissait même

beaucoup plus vieux que son âge, comme la plupart des sopranistes), il

était difficile de le se représenter en Didon, ou en Galathée, sans avoir

grande envie de rire. Pour racheter ce qu'il y avait de bizarre dans sa

personne, il se donnait de grands airs de matamore, et à tout propos

élevait sa voix claire et douce, sans pouvoir en changer la nature. Il y

avait dans toutes ces affectations, et dans cette exubérance de vanité,

un bon côté cependant. Caffariello sentait trop la supériorité de son

talent pour être aimable; mais aussi il sentait trop la dignité de son rôle

d'artiste pour être courtisan. Il tenait tête follement et crânement aux

plus importants personnages, aux souverains même, et pour cela il n'était

point aimé des plats adulateurs, dont son impertinence faisait par trop la

critique. Les vrais amis de l'art lui pardonnaient tout, à cause de son

génie de virtuose; et malgré toutes les lâchetés qu'on lui reprochait

comme homme, on était bien forcé de reconnaître qu'il y avait dans sa vie

des traits de courage et de générosité comme artiste.

Ce n'était point volontairement, et de propos délibéré, qu'il avait montré

de la négligence et une sorte d'ingratitude envers le Porpora. Il se

souvenait bien d'avoir étudié huit ans avec lui, et d'avoir appris de lui

tout ce qu'il savait; mais il se souvenait encore davantage du jour où

son maître lui avait dit: «A présent je n'ai plus rien à t'apprendre:

_Va, figlio mio, tu sei il primo musico del mondo_.» Et, de ce jour,

Caffariello, qui était effectivement (après Farinelli) le premier chanteur

Du monde, avait cessé de s'intéresser à tout ce qui n'était pas lui-même.

«Puisque je suis le premier, s'était-il dit, apparemment je suis le seul.

Le monde a été créé pour moi; le ciel n'a donné le génie aux poëtes et aux

Compositeurs que pour faire chanter Caffariello. Le Porpora n'a été le

premier maître de chant de l'univers que parce qu'il était destiné à former

Caffariello. Maintenant l'œuvre du Porpora est finie, sa mission est

achevée, et pour la gloire, pour le bonheur, pour l'immortalité du Porpora,

il suffit que Caffariello vive et chante.» Caffariello avait vécu et

chanté, il était riche et triomphant, le Porpora était pauvre et délaissé;

mais Caffariello était fort tranquille, et se disait qu! il avait amassé

assez d'or et de célébrité pour que son maître fût bien payé d'avoir lancé

dans le monde un prodige tel que lui.

Consuelo, Tome 3 (1861) · 第 15 / 39 题