Pour la première fois de sa vie peut-être le chanoine ne dormit guère. Il
sentait en lui une émotion et une agitation étranges. Sa tête était pleine
d'accords, de mélodies et de modulations qu'un léger sommeil venait briser
à chaque instant, et qu'à chaque intervalle de réveil il cherchait malgré
lui, et même avec une sorte de dépit, à reprendre et à renouer sans pouvoir
y parvenir. Il avait retenu par coeur les phrases les plus saillantes des
morceaux que Consuelo lui avait chantés; il les entendait résonner encore
dans sa cervelle, dans son diaphragme; et puis tout à coup le fil de
l'idée musicale se brisait dans sa mémoire au plus bel endroit, et il la
recommençait mentalement cent fois de suite, sans pouvoir aller une note
plus loin. C'est en vain que, fatigué de cette audition imaginaire, il
s'efforçait de la chasser; elle revenait toujours se placer dans son
oreille, et il lui semblait que la clarté de son feu vacillait en mesure
sur le satin cramoisi de ses rideaux. Les petits sifflements qui sortent
des bûches enflammées avaient l'air de vouloir chanter aussi ces maudites
phrases dont la fin restait dans l'imagination fatiguée du chanoine comme
un arcane impénétrable. S'il eût pu en retrouver une entière, il lui
semblait qu'il eût pu être délivré de cette obsession de réminiscences.
Mais la mémoire musicale est ainsi faite, qu'elle nous tourmente et nous
persécute jusqu'à ce que nous l'ayons rassasiée de ce dont elle est avide
et inquiète.
Jamais la musique n'avait fait tant d'impression sur le cerveau du
chanoine, bien qu'il eût été toute sa vie un dilettante remarquable.
Jamais voix humaine n'avait bouleversé ses entrailles comme celle de
Consuelo. Jamais physionomie, jamais langage et manières n'avaient
exercé sur son âme une fascination comparable à celle que les traits,
la contenance et les paroles de Consuelo exerçaient sur lui depuis
trente-six heures. Le chanoine devinait-il ou ne devinait-il pas le sexe
du prétendu Bertoni? Oui et non. Comment vous expliquer cela? Il faut que
vous sachiez qu'à cinquante ans le chanoine avait l'esprit aussi chaste
que les moeurs, et les moeurs aussi pures qu'une jeune fille. A cet égard,
c'était un saint homme que notre chanoine; il avait toujours été ainsi,
et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que, bâtard du roi le plus
débauché dont l'histoire fasse mention, il ne lui en avait presque rien
coûté pour garder son voeu de chasteté. Né avec un tempérament flegmatique
(nous disons aujourd'hui lymphatique), il avait été si bien élevé dans
l'idée du canonicat, il avait toujours tant chéri le bien-être et la
tranquillité, il était si peu propre aux luttes cachées que les passions
brutales livrent à l'ambition ecclésiastique; en un mot, il désirait tant
le repos et le bonheur, qu'il avait eu pour premier et pour unique principe
dans la vie, de sacrifier tout à la possession tranquille d'un bénéfice;
amour, amitié, vanité, enthousiasme, vertu même, s'il l'eût fallu. Il
s'était préparé de bonne heure et habitué de longue main à tout immoler
sans effort et presque sans regret. Malgré cette théorie affreuse de
l'égoïsme, il était resté bon, humain, affectueux et enthousiaste à
beaucoup d'égards, parce que sa nature était bonne, et que la nécessité
de réprimer ses meilleurs instincts ne s'était presque jamais présentée.
Sa position indépendante lui avait toujours permis de cultiver l'amitié,
la tolérance et les arts; mais l'amour lui était interdit, et il avait tué
l'amour, comme le plus dangereux ennemi de son repos et de sa fortune.
Cependant, comme l'amour est de nature divine, c'est-à-dire immortel,
quand nous croyons l'avoir tué, nous n'avons pas fait autre chose que de
l'ensevelir vivant dans notre coeur. Il peut y sommeiller sournoisement
durant de longues années, jusqu'au jour où il lui plaît de se ranimer.
Consuelo apparaissait à l'automne de cette vie de chanoine, et cette longue
apathie de l'âme se changeait en une langueur tendre, profonde, et plus
tenace qu'on ne pouvait le prévoir. Ce coeur apathique ne savait point
bondir et palpiter pour un objet aimé; mais il pouvait se fondre comme la
glace au soleil, se livrer, connaître l'abandon de soi-même, la soumission,
et cette sorte d'abnégation patiente qu'on est surpris de rencontrer
quelquefois chez les égoïstes quand l'amour s'empare de leur forteresse.
Il aimait donc, ce pauvre chanoine; à cinquante ans, il aimait pour la
première fois, et il aimait celle qui ne pouvait jamais répondre à son
amour. Il ne le pressentait que trop, et voilà pourquoi il voulait se
persuader à lui-même, en dépit de toute vraisemblance, que ce n'était
pas de l'amour qu'il éprouvait, puisque ce n'était pas une femme qui le
lui inspirait.
A cet égard il s'abusait complètement, et, dans toute la naïveté de son
coeur, il prenait Consuelo pour un garçon. Lorsqu'il remplissait des
fonctions canoniques à la cathédrale de Vienne, il avait vu nombre de
beaux et jeunes enfants à la maîtrise; il avait entendu des voix claires,
argentines et quasi femelles pour la pureté et la flexibilité; celle de
Bertoni était plus pure et plus flexible mille fois. Mais c'était une voix
italienne, pensait-il; et puis Bertoni était une nature d'exception, un de
ces enfants précoces dont les facultés, le génie et l'aptitude sont des
prodiges. Et tout fier, tout enthousiasmé d'avoir ce trésor sur le grand
chemin, le chanoine rêvait déjà de le faire connaître au monde, de le
lancer, d'aider à sa fortune et à sa gloire. Il s'abandonnait à tous les
élans d'une affection paternelle et d'un orgueil bienveillant, et sa
conscience ne devait pas s'en effrayer; car l'idée d'un amour vicieux et
immonde, comme celui qu'on avait attribué à Gravina pour Métastase, le
chanoine ne savait même pas ce que c'était. Il n'y pensait pas, il n'y
croyait même pas, et cet ordre d'idées paraissait à son esprit chaste et
droit une abominable et bizarre supposition des méchantes langues.
Personne n'eût cru à cette pureté enfantine dans l'imagination du chanoine,
homme d'esprit un peu railleur, très-facétieux, plein de finesse et de
pénétration en tout ce qui avait rapport à la vie sociale. Il y avait
pourtant tout un monde d'idées, d'instincts et de sentiments qui lui était
inconnu. Il s'était endormi dans la joie de son coeur, en faisant mille
projets pour son jeune protégé, en se promettant pour lui-même de passer sa
vie dans les plus saintes délices musicales, et en s'attendrissant à l'idée
de cultiver, en les tempérant un peu, les vertus qui brillaient dans cette
âme généreuse et ardente; mais réveillé à toutes les heures de la nuit par
une émotion singulière, poursuivi par l'image de cet enfant merveilleux,
tantôt inquiet et effrayé à l'idée de le voir se soustraire à sa tendresse
déjà un peu jalouse, tantôt impatient d'être au lendemain pour lui réitérer
sérieusement des offres, des promesses et des prières qu'il avait eu l'air
d'écouter en riant, le chanoine, étonné de ce qui se passait en lui, se
persuada mille choses autres que la vérité.
«J'étais donc destiné par la nature à avoir beaucoup d'enfants et à les
aimer avec passion, se demandait-il avec une honnête simplicité, puisque
la seule pensée d'en adopter un aujourd'hui me jette dans une pareille
agitation? C'est pourtant la première fois de ma vie que ce sentiment-là
se révèle à mon coeur, et voilà que dans un seul jour l'admiration
m'attache à l'un, la sympathie à l'autre, la pitié à un troisième! Bertoni,
Beppo, Angiolina! me voilà en famille tout d'un coup, moi qui plaignais
les embarras des parents, et qui remerciais Dieu d'être obligé par état
au repos de la solitude! Est-ce la quantité et l'excellence de la musique
que j'ai entendue aujourd'hui qui me donne une exaltation d'idées si
nouvelle?... C'est plutôt ce délicieux café à la vénitienne dont j'ai pris
deux tasses au lieu d'une, par pure gourmandise!... J'ai eu la tête si
bien montée tout le jour, que je n'ai presque pas pensé à mon volkameria,
desséché pourtant par la faute de Pierre!
«Il mio cor si divide...»
Allons, voilà encore cette maudite phrase qui me revient! La peste soit de
ma mémoire!... Que ferai-je pour dormir?... Quatre heures du matin, c'est
inouï!... J'en ferai une maladie!»
Une idée lumineuse vint enfin au secours du bon chanoine; il se leva,
prit son écritoire, et résolut de travailler à ce fameux livre entrepris
depuis si longtemps, et non encore commencé. Il lui fallait consulter
le Dictionnaire du droit canonique pour se remettre dans son sujet;
il n'en eut pas lu deux pages que ses idées s'embrouillèrent, ses yeux
s'appesantirent, le livre coula doucement de l'édredon sur le tapis, la
bougie s'éteignit à un soupir de béatitude somnolente exhalé de la robuste
poitrine du saint homme, et il dormit enfin du sommeil du juste jusqu'à
dix heures du matin.
Hélas! que son réveil fut amer, lorsque, d'une main engourdie et
nonchalante, il ouvrit le billet suivant, déposé par André sur son
guéridon, avec sa tasse de chocolat!
«Nous partons, monsieur et révérend chanoine; un devoir impérieux nous
appelait à Vienne, et nous avons craint de ne pouvoir résister à vos
généreuses instances. Nous nous sauvons comme des ingrats: mais nous
ne le sommes point, et jamais nous ne perdrons le souvenir de votre
hospitalité envers nous, et de votre charité sublime pour l'enfant
abandonné. Nous viendrons vous en remercier. Avant huit jours, vous nous
reverrez; veuillez différer jusque là le baptême d'Angèle, et compter sur
le dévouement respectueux et tendre de vos humbles protégés.»
«BERTONI, BEPPO.»
Le chanoine pâlit, soupira et agita sa sonnette.
«Ils sont partis? dit-il à André.
--Avant le jour, monsieur le chanoine.
--Et qu'ont-ils dit en partant? ont-ils déjeuné, au moins? ont-ils désigné
le jour où ils reviendraient?
--Personne ne les a vus partir, monsieur le chanoine. Ils se sont en allés
comme ils sont venus, par-dessus les murs. En m'éveillant j'ai trouvé leurs
chambres désertes; le billet que vous tenez était sur leur table, et toutes
les portes de la maison et de l'enclos fermées comme je les avais laissées
hier soir. Ils n'ont pas emporté une épingle, ils n'ont pas touché à un
fruit, les pauvres enfants!...
--Je le crois bien!» s'écria le chanoine, et ses yeux se remplirent de
larmes.
Pour chasser sa mélancolie, André essaya de lui faire faire le menu de
son dîner.
«Donne-moi ce que tu voudras, André!» répondit le chanoine d'une voix
déchirante, et il retomba en gémissant sur son oreiller.
Le soir de ce jour-là, Consuelo et Joseph entrèrent dans Vienne à la faveur
des ombres. Le brave perruquier Keller fut mis dans la confidence, les
reçut à bras ouverts, et hébergea de son mieux la noble voyageuse. Consuelo
fit mille amitiés à la fiancée de Joseph, tout en s'affligeant en secret de
ne la trouver ni gracieuse ni belle. Le lendemain matin, Keller tressa les
cheveux flottants de Consuelo; sa fille l'aida à reprendre les vêtements
de son sexe, et lui servit de guide jusqu'à la maison qu'habitait le
Porpora.