Joseph Haydn, habitué désormais à se laisser emporter par les subites
résolutions de son amie, mais doué d'un caractère plus prévoyant et plus
calme, la rejoignit après avoir été reprendre le sac de voyage, la musique
et le violon surtout, le gagne-pain, le consolateur et le joyeux compagnon
du voyage. Corilla fut déposée sur un de ces mauvais lits des auberges
allemandes, où il faut choisir, tant ils sont exigus, de faire dépasser
la tête ou les pieds. Par malheur, il n'y avait pas de femme dans cette
bicoque; la maîtresse était allée en pèlerinage à six lieues de là, et la
servante avait été conduire la vache au pâturage. Un vieillard et un enfant
gardaient la maison; et, plus effrayés que satisfaits d'héberger une si
riche voyageuse, ils laissaient mettre leurs pénates au pillage, sans
songer au dédommagement qu'ils pourraient en retirer. Le vieux était sourd,
et l'enfant se mit en campagne pour aller chercher la sage-femme du village
voisin, qui n'était pas à moins d'une lieue de distance. Les postillons
s'inquiétaient beaucoup plus de leurs chevaux, qui n'avaient rien à manger,
que de leur voyageuse; et celle-ci, abandonnée aux soins de sa femme de
chambre, qui avait perdu la tête et criait presque aussi haut qu'elle,
remplissait l'air de ses gémissements, qui ressemblaient à ceux d'une
lionne plus qu'à ceux d'une femme.
Consuelo, saisie d'effroi et de pitié, résolut de ne pas abandonner cette
malheureuse créature.
«Joseph, dit-elle à son camarade, retourne au prieuré, quand même tu
devrais y être mal reçu; il ne faut pas être orgueilleux quand on demande
pour les autres. Dis au chanoine qu'il faut envoyer ici du linge, du
bouillon, du vin vieux, des matelas, des couvertures, enfin tout ce qui
est nécessaire à une personne malade. Parle-lui avec douceur, avec force,
et promets-lui, s'il le faut, que nous irons lui faire de la musique,
pourvu qu'il envoie des secours à cette femme.»
Joseph partit, et la pauvre Consuelo assista à cette scène repoussante
d'une femme sans foi et sans entrailles, subissant, avec des imprécations
et des blasphèmes, l'auguste martyre de la maternité. La chaste et pieuse
enfant frissonnait à la vue de ces tortures que rien ne pouvait adoucir,
puisqu'au lieu d'une sainte joie et d'une religieuse espérance, le
déplaisir et la colère remplissaient le coeur de Corilla. Elle ne cessait
de maudire sa destinée, son voyage, le chanoine et sa gouvernante, et
jusqu'à l'enfant qu'elle allait mettre au monde. Elle brutalisait sa
suivante, et achevait de la rendre incapable de tout service intelligent.
Enfin elle s'emporta contre cette pauvre fille, au point de lui dire:
«Va, je te soignerai de même, quand tu passeras par la même épreuve; car
toi aussi tu es grosse, je le sais fort bien, et je t'enverrai accoucher à
l'hôpital. Ote-toi de devant mes yeux: tu me gênes et tu m'irrites.»
La Sofia, furieuse et désolée, s'en alla pleurer dehors; et Consuelo,
restée seule avec la maîtresse d'Anzoleto et de Zustiniani, essaya de la
calmer et de la secourir. Au milieu de ses tourments et de ses fureurs,
la Corilla conservait une sorte de courage brutal et de force sauvage qui
dévoilaient toute l'impiété de sa nature fougueuse et robuste. Lorsqu'elle
éprouvait un instant de répit, elle redevenait stoïque et même enjouée.
«Parbleu! dit-elle tout d'un coup à Consuelo, qu'elle ne reconnaissait
pas du tout, ne l'ayant jamais vue que de loin ou sur la scène dans des
costumes bien différents de celui qu'elle portait en cet instant, voilà
une belle aventure, et bien des gens ne voudront pas me croire quand je
leur dirai que je suis accouchée dans un cabaret avec un médecin de ton
espèce; car tu m'as l'air d'un petit zingaro, toi, avec ta mine brune et
ton grand œil noir. Qui es-tu? d'où sors-tu? comment te trouves-tu ici,
et pourquoi me sers-tu? Ah! tiens, ne me le dis pas, je ne pourrais pas
t'entendre, je souffre trop. Ah! _misera, me!_ Pourvu que je ne meure
pas! Oh non! je ne mourrai pas! je ne veux pas mourir! Zingaro, tu ne
m'abandonnes pas? reste là, reste là, ne me laisse pas mourir, entends-tu
bien?»
Et les cris recommençaient, entrecoupés de nouveaux blasphèmes.
«Maudit enfant! disait-elle, je voudrais t'arracher de mon flanc, et te
jeter loin de moi!
--Oh! ne dites pas cela! s'écria Consuelo glacée d'épouvante; vous
allez être mère, vous allez être heureuse de voir votre enfant, vous ne
regretterez pas d'avoir souffert!
--Moi? dit la Corilla avec un sang-froid cynique, tu crois que j'aimerai
cet enfant-là! Ah! que tu te trompes! Le beau plaisir que d'être mère,
comme si je ne savais pas ce qui en est! Souffrir pour accoucher,
travailler pour nourrir ces malheureux que leurs pères renient, les
voir souffrir eux-mêmes, ne savoir qu'en faire, souffrir pour les
abandonner... car, après tout, on les aime... mais je n'aimerai pas
celui-là. Oh! je jure Dieu que je ne l'aimerai pas! que je le haïrai comme
je hais son père!...»
Et Corilla, dont l'air froid et amer cachait un délire croissant, s'écria
dans un de ces mouvements exaspérés qu'une souffrance atroce inspire aux
femmes:
«Ah! maudit! trois fois maudit soit le père de cet enfant-là!»
Des cris inarticulés la suffoquèrent, elle mit en pièces le fichu qui
cachait son robuste sein pantelant de douleur et de rage; et, saisissant
le bras de Consuelo sur lequel elle imprima ses ongles crispés par la
torture, elle s'écria en rugissant:
«Maudit! maudit! maudit soit le vil, l'infâme Anzoleto!»
La Sofia rentra en cet instant, et un quart d'heure après, ayant réussi à
délivrer sa maîtresse, elle jeta sur les genoux de Consuelo le premier
oripeau qu'elle arracha au hasard d'une malle ouverte à la hâte. C'était
un manteau de théâtre, en salin fané, bordé de franges de clinquant.
Ce fut dans ce lange improvisé que la noble et pure fiancée d'Albert reçut
et enveloppa l'enfant d'Anzoleto et de Corilla.
«Allons, Madame, consolez-vous, dit la pauvre soubrette avec un accent de
bonté simple et sincère: vous êtes heureusement accouchée, et vous avez
une belle petite fille.
--Fille ou garçon, je ne souffre plus, répondit la Corilla en se relevant
sur son coude, sans regarder son enfant; donne-moi un grand verre de vin.»
Joseph venait d'en apporter du prieuré, et du meilleur. Le chanoine s'était
exécuté généreusement, et bientôt la malade eut à discrétion tout ce que
son état réclamait. Corilla souleva d'une main ferme le gobelet d'argent
qu'on lui présentait, et le vida avec l'aplomb d'une vivandière; puis,
se jetant sur les bons coussins du chanoine, elle s'y endormit aussitôt
avec la profonde insouciance que donnent un corps de fer et une âme de
glace. Pendant son sommeil, l'enfant fut convenablement emmailloté, et
Consuelo alla chercher dans la prairie voisine une brebis qui lui servit
de première nourrice. Lorsque la mère s'éveilla, elle se fit soulever par
la Sofia; et, ayant encore avalé un verre de vin, elle se recueillit un
instant; Consuelo; tenant l'enfant dans ses bras, attendait le réveil de
la tendresse maternelle: Corilla avait bien autre chose en tête. Elle posa
sa voix en _ut_ majeur, et fit gravement une gamme de deux octaves. Alors
elle frappa ses mains l'une dans l'autre, en s'écriant:
«_Brava_, Corilla! tu n'as rien perdu de ta voix, et tu peux faire des
enfants tant qu'il te plaira!»
Puis elle éclata de rire, embrassa la Sofia, et lui mit au doigt un diamant
qu'elle avait au sien, en lui disant:
«C'est pour te consoler des injures que je t'ai dites. Où est mon petit
singe? Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle en regardant son enfant, il est blond,
il lui ressemble! Tant pis pour lui! malheur à lui; ne défaites pas tant de
malles, Sofia! à quoi songez-vous! croyez-vous que je veuille rester ici?
Allons donc! vous êtes sotte, et vous ne savez pas encore ce que c'est que
la vie. Demain, je compte bien me remettre en route. Ah! zingaro, tu portes
les enfants comme une vraie femme. Combien veux-tu pour tes soins et pour
ta peine? Sais-tu, Sofia, que jamais je n'ai été mieux soignée et mieux
servie? Tu es donc de Venise, mon petit ami? m'as-tu entendue chanter?»
Consuelo ne répondit rien à ces questions, dont on n'eût pas écouté la
réponse. La Corilla lui faisait horreur. Elle remit l'enfant à la servante
du cabaret, qui venait de rentrer et qui paraissait une bonne créature;
puis elle appela Joseph et retourna avec lui au prieuré.
«Je ne m'étais pas engagé, lui dit, chemin faisant, son compagnon, à vous
ramener au chanoine. Il paraissait honteux de sa conduite, quoiqu'il
affectât beaucoup de grâce et d'enjouement; malgré son égoïsme, ce n'est
pas un méchant homme. Il s'est montré vraiment heureux d'envoyer à la
Corilla tout ce qui pouvait lui être utile.
--Il y a des âmes si dures et si affreuses, répondit Consuelo, que les âmes
faibles doivent faire plus de pitié que d'horreur. Je veux réparer mon
emportement envers ce pauvre chanoine; et puisque la Corilla n'est pas
morte, puisque, comme on dit, la mère et l'enfant se portent bien, puisque
notre chanoine y a contribué autant qu'il l'a pu, sans compromettre la
possession de son cher bénéfice, je veux le remercier. D'ailleurs, j'ai mes
raisons pour rester au prieuré jusqu'au départ de la Corilla. Je te les
dirai demain.»
La Brigide était allée visiter une ferme voisine, et Consuelo, qui
s'attendait à affronter ce cerbère, eut le plaisir d'être reçue par le
doucereux et prévenant André.
«Eh! arrivez donc, mes petits amis, s'écria-t-il en leur ouvrant la marche
vers les appartements du maître; M. le chanoine est d'une mélancolie
affreuse. Il n'a presque rien mangé à son déjeuner, et il a interrompu
trois fois sa sieste. Il a eu deux grands chagrins aujourd'hui; il a
perdu son plus beau volkameria et l'espérance d'entendre de la musique.
Heureusement vous voilà de retour, et une de ses peines sera adoucie.
--Se moque-t-il de son maître ou de nous? dit Consuelo à Joseph.
--L'un et l'autre, répondit Haydn. Pourvu que le chanoine ne nous boude
pas, nous allons nous amuser.»
Loin de bouder, le chanoine les reçut à bras ouverts, les força de
déjeuner, et ensuite se mit au piano avec eux. Consuelo lui fit comprendre
et admirer les préludes admirables du grand Bach, et, pour achever de
le mettre de bonne humeur, elle lui chanta les plus beaux airs de son
répertoire, sans chercher à déguiser sa voix, et sans trop s'inquiéter de
lui laisser deviner son sexe et son âge. Le chanoine était déterminé à
ne rien deviner et à jouir avec délices de ce qu'il entendait. Il était
véritablement amateur passionné de musique, et ses transports eurent une
sincérité et une effusion dont Consuelo ne put se défendre d'être touchée.
«Ah! cher enfant, noble enfant, heureux enfant, s'écriait le bonhomme
les larmes aux yeux, tu fais de ce jour le plus beau de ma vie. Mais que
deviendrai-je désormais? Non, je ne pourrai supporter la perte d'une telle
jouissance, et l'ennui me consumera; je ne pourrai plus faire de musique;
j'aurai l'âme remplie d'un idéal que tout me fera regretter! Je n'aimerai
plus rien, pas même mes fleurs.
--Et vous aurez grand tort, monsieur le chanoine, répondit Consuelo;
car vos fleurs chantent mieux que moi.
--Que dis-tu? mes fleurs chantent? Je ne les ai jamais entendues.
--C'est que vous ne les avez jamais écoutées, Moi, je les ai entendues
ce matin, j'ai surpris leurs mystères, et j'ai compris leur mélodie.
--Tu es un étrange enfant, un enfant de génie! s'écria le chanoine en
caressant la tête brune de Consuelo avec une chasteté paternelle; tu portes
la livrée de la misère, et tu devrais être porté en triomphe. Mais qui
es-tu, dis-moi, où as-tu appris ce que tu sais?
--Le hasard, la nature, monsieur le chanoine!
--Ah! tu me trompes, dit malignement le chanoine, qui avait toujours le mot
pour rire; tu es quelque fils de Caffarelli ou de Farinello! Mais, écoutez,
mes enfants, ajouta-t-il d'un air sérieux et animé: je ne veux plus que
vous me quittiez. Je me charge de vous; restez avec moi. J'ai de la
fortune, je vous en donnerai. Je serai pour vous ce que Gravina a été
pour Metastasio. Ce sera mon bonheur, ma gloire. Attachez-vous à moi;
il ne s'agira que d'entrer dans les ordres mineurs. Je vous ferai avoir
quelques jolis bénéfices, et après ma mort vous trouverez quelques bonnes
petites économies que je ne prétends pas laisser à cette harpie de
Brigide.»
Comme le chanoine disait cela, Brigide entra brusquement et entendit ses
dernières paroles.
«Et moi, s'écria-t-elle d'une voix glapissante et avec des larmes de rage,
je ne prétends pas vous servir davantage. C'est assez longtemps sacrifier
ma jeunesse et ma réputation à un maître ingrat.
--Ta réputation? ta jeunesse? interrompit moqueusement le chanoine sans
se déconcerter. Eh! tu te flattes, ma pauvre vieille; ce qu'il te plaît
d'appeler l'une protège l'autre.
--Oui, oui, raillez, répliqua-t-elle; mais préparez-vous à ne plus me
revoir. Je quitte de ce pas une maison où je ne puis établir aucun ordre
et aucune décence. Je voulais vous empêcher de faire des folies, de
gaspiller votre bien, de dégrader votre rang; mais je vois que c'était
en vain. Votre caractère, faible et votre mauvaise étoile vous poussent à
votre perte, et les premiers saltimbanques qui vous tombent sous la main
vous tournent si bien la tête, que vous êtes tout prêt à vous laisser
dévaliser par eux. Allons, allons, il y a longtemps que le chanoine Herbert
me demande à son service et m'offre de plus beaux avantages que ceux que
vous me faites. Je suis lasse de tout ce que je vois ici. Faites-moi mon
compte. Je ne passerai pas la nuit sous votre toit.
--En sommes-nous là? dit le chanoine avec calme. Eh bien, Brigide, tu me
fais grand plaisir, et puisses-tu ne pas te raviser. Je n'ai jamais chassé
personne, et je crois que j'aurais le diable à mon service que je ne
le mettrais pas dehors, tant je suis débonnaire; mais si le diable me
quittait, je lui souhaiterais un bon voyage et chanterais un _Magnificat_
à son départ. Va faire ton paquet, Brigide; et quant à tes comptes,
fais-les toi-même, mon enfant. Tout ce que tu voudras, tout ce que je
possède, si tu veux, pourvu que tu t'en ailles bien vite.
--Eh! monsieur le chanoine, dit Haydn tout ému de cette scène domestique,
vous regretterez une vieille servante qui vous paraît fort attachée...
--Elle est attachée à mon bénéfice, répondit le chanoine, et moi, je ne
regretterai que son café.
--Vous vous habituerez à vous passer de bon café, monsieur le chanoine,
dit l'austère Consuelo avec fermeté, et vous ferez bien. Tais-toi, Joseph,
et ne parle pas pour elle. Je veux le dire devant elle, moi, parce que
c'est la vérité. Elle est méchante et elle est nuisible à son maître.
Il est bon, lui; la nature l'a fait noble et généreux. Mais cette fille
le rend égoïste. Elle refoule les bons mouvements de son âme; et s'il la
garde, il deviendra dur et inhumain comme elle. Pardonnez-moi, monsieur le
chanoine, si je vous parle ainsi. Vous m'avez fait tant chanter, et vous
m'avez tant poussé à l'exaltation en manifestant la vôtre, que je suis
peut-être un peu hors de moi. Si j'éprouve une sorte d'ivresse, c'est votre
faute; mais soyez sûr que la vérité parle dans ces ivresses-là, parce
qu'elles sont nobles et développent en nous ce que nous avons de meilleur.
Elles nous mettent le coeur sur les lèvres, et c'est mon coeur qui vous
parle en ce moment. Quand je serai calme, je serai plus respectueux et
non plus sincère. Croyez-moi, je ne veux pas de votre fortune, je n'en ai
aucune envie, aucun besoin. Quand je voudrai, j'en aurai plus que vous,
et la vie d'artiste est vouée à tant de hasards, que vous me survivrez
peut-être. Ce sera peut-être à moi de vous inscrire sur mon testament,
en reconnaissance de ce que vous avez voulu faire le vôtre en ma faveur.
Demain nous partons pour ne vous revoir peut-être jamais; mais nous
partirons le coeur plein de joie, de respect, d'estime et de reconnaissance
pour vous si vous renvoyez madame Brigide, à qui je demande bien pardon de
ma façon de penser.»
Consuelo parlait avec tant de feu, et la franchise de son caractère se
peignait si vivement dans tous ses traits, que le chanoine en fut frappé
comme d'un éclair.
«Va-t'en, Brigide, dit-il à sa gouvernante d'un air digne et ferme. La
vérité parle par la bouche des enfants, et cet enfant-là a quelque chose
de grand dans l'esprit. Va-t'en, car tu m'as fait faire ce matin une
mauvaise action, et tu m'en ferais faire d'autres, parce que je suis
faible et parfois craintif. Va-t'en, parce que tu me rends malheureux, et
que cela ne peut pas te faire faire ton salut; va-t'en, ajouta-t-il en
souriant, parce que tu commences à brûler trop ton café et à tourner toutes
les crèmes où tu mets le nez.»
Ce dernier reproche fut plus sensible à Brigide que tous les autres, et
Son orgueil, blessé à l'endroit le plus irritable, lui ferma la bouche
complètement. Elle se redressa, jeta sur le chanoine un regard de pitié,
presque de mépris, et sortit d'un air théâtral. Deux heures après, cette
reine dépossédée quittait le prieuré, après l'avoir un peu mis au pillage.
Le chanoine ne voulut pas s'en apercevoir, et à l'air de béatitude qui se
Répandit sur son visage, Haydn reconnut que Consuelo lui avait rendu un
véritable service. A dîner, cette dernière, pour l'empêcher d'éprouver
le moindre regret, lui fit du café à la manière de Venise, qui est bien
la première manière du monde. André se mit aussitôt à l'étude sous sa
direction, et le chanoine déclara qu'il n'avait dégusté meilleur café de
sa vie. On fit encore de la musique le soir, après avoir envoyé demander
des nouvelles de la Corilla, qui était déjà assise, leur dit-on, sur le
fauteuil que le chanoine lui avait envoyé. On se promena au clair de la
lune dans le jardin, par une soirée magnifique. Le chanoine, appuyé sur
le bras de Consuelo, ne cessait de la supplier d'entrer dans les ordres
mineurs et de s'attacher à lui comme fils adoptif.
«Prenez garde, lui dit Joseph lorsqu'ils rentrèrent dans leurs chambres;
ce bon chanoine s'éprend de vous un peu trop sérieusement.
--Rien ne doit inquiéter en voyage, lui répondit-elle. Je ne serai pas
plus abbé que je n'ai été trompette. M. Mayer, le comte Hoditz et le
chanoine ont tous compté sans le lendemain.»