Dès que le comte Hoditz se trouva seul avec ses musiciens, il se sentit
plus à l'aise et devint tout à fait communicatif. Sa manie favorite était
de trancher du maître de chapelle, et de jouer le rôle d'_impressario_.
Il voulut donc sur-le-champ commencer l'éducation de Consuelo.
«Viens ici, lui dit-il, et assieds-toi. Nous sommes entre nous, et l'on
n'écoute pas avec attention quand on est à une lieue les uns des autres.
Asseyez-vous aussi, dit-il à Joseph, et faites votre profit de la leçon.
Tu ne sais pas faire le moindre trille, reprit-il en s'adressant de nouveau
à la grande cantatrice. Écoutez bien; voici comment cela se fait.»
Et il chanta une phrase banale où il introduisit d'une manière fort
vulgaire plusieurs de ces ornements. Consuelo s'amusa à redire la phrase
en faisant le trille en sens inverse.
«Ce n'est pas cela! cria le comte d'une voix de Stentor en frappant sur la
table. Vous n'avez pas écouté.»
Il recommença, et Consuelo tronqua l'ornement d'une façon plus baroque et
plus désespérante que la première fois, en gardant son sérieux et affectant
un grand effort d'attention et de volonté. Joseph étouffait, et feignait de
tousser pour cacher un rire convulsif.
«La, la, la, trala, tra la! chanta le comte en contrefaisant son écolier
maladroit et en bondissant sur sa chaise, avec tous les symptômes d'une
indignation terrible qu'il n'éprouvait pas le moins du monde, mais qu'il
croyait nécessaire à la puissance et à l'entrain magistral de son
caractère.»
Consuelo se moqua de lui pendant un bon quart d'heure, et, quand elle en
eut assez, elle chanta le trille avec toute la netteté dont elle était
capable.
«Bravo! bravissimo! s'écria le comte en se renversant sur sa chaise. Enfin!
c'est parfait! Je savais bien que je vous le ferais faire! qu'on me donne
le premier paysan venu, je suis sûr de le former et de lui apprendre en un
jour ce que d'autres ne lui apprendraient pas dans un an! Encore cette
phrase, et marque bien toutes les notes. Avec légèreté, sans avoir l'air
d'y toucher ... C'est encore mieux, on ne peut mieux! Nous ferons quelque
chose de toi!»
Et le comte s'essuya le front quoiqu'il n'y eût pas une goutte de sueur.
«Maintenant, reprit-il, la cadence avec _chute et tour de gosier!_ Il lui
donna l'exemple avec cette facilité routinière que prennent les moindres
choristes à force d'entendre les premiers sujets, n'admirant dans leur
manière que les jeux du gosier, et se croyant aussi habiles qu'eux parce
qu'ils parviennent à les contrefaire. Consuelo se divertit encore à mettre
le comte dans une de ces grandes colères de sang-froid qu'il aimait à faire
éclater lorsqu'il galopait sur son dada, et finit par lui faire entendre
une cadence si parfaite et si prolongée qu'il fut forcé de lui crier:
«Assez, assez! C'est fait; vous y êtes maintenant. J'étais bien sûr que
je vous en donnerais la clef! Passons donc à la roulade, vous apprenez
avec une facilité admirable, et je voudrais avoir toujours des élèves
comme vous.»
Consuelo, qui commençait à sentir le sommeil et la fatigue la gagner,
abrégea de beaucoup la leçon de roulade. Elle fit toutes celles que lui
prescrivit l'opulent pédagogue, avec docilité, de quelque mauvais goût
qu'elles fussent, et laissa même résonner naturellement sa belle voix, ne
craignant plus de se trahir, puisque le comte était résolu à s'attribuer
jusqu'à l'éclat subit et à la pureté céleste que prenait son organe de
moment en moment.
«Comme cela s'éclaircit, à mesure que je lui montre comment il faut ouvrir
la bouche et porter la voix! disait-il à Joseph en se retournant vers
lui d'un air de triomphe. La clarté de l'enseignement, la persévérance,
l'exemple, voilà les trois choses avec lesquelles on forme des chanteurs et
des déclamateurs en peu de temps. Nous reprendrons demain une leçon; car
nous avons dix leçons à prendre, au bout desquelles vous saurez chanter.
Nous avons _le coulé, le flatté, le port de voix tenu et le port de voix
achevé, la chute, l'inflexion tendre, le martèlement gai, le cadencé
feinte_, etc., etc. Allez prendre du repos; je vous ai fait préparer des
chambres, dans ce palais. Je m'arrête ici pour mes affaires jusqu'à midi.
Vous déjeunerez, et vous me suivrez jusqu'à Vienne. Considérez-vous dès à
présent comme étant à mon service. Pour commencer, Joseph, allez dire à mon
valet de chambre de venir m'éclairer jusqu'à mon appartement. Toi, dit-il
à Consuelo, reste, et recommence-moi la dernière roulade que je t'ai
enseignée. Je n'en suis pas parfaitement content.»
A peine Joseph fut-il sorti, que le comte, prenant les deux mains de
Consuelo avec des regards fort expressifs, essaya de l'attirer près de lui.
Interrompue dans sa roulade, Consuelo le regardait aussi avec beaucoup
d'étonnement, croyant qu'il voulait lui faire battre la mesure; mais elle
lui retira brusquement ses mains et se recula au bout de la table, en
voyant ses yeux enflammés et son sourire libertin.
«Allons! vous voulez faire la prude? dit le comte en reprenant son air
indolent et superbe. Eh bien, ma mignonne, nous avons un petit amant? Il
est fort laid, le pauvre hère, et j'espère qu'à partir d'aujourd'hui vous
y renoncerez. Votre fortune est faite, si vous n'hésitez pas; car je n'aime
pas les lenteurs. Vous êtes une charmante fille, pleine d'intelligence
et de douceur; vous me plaisez beaucoup, et, dès le premier coup d'œil
que j'ai jeté sur vous, j'ai vu que vous n'étiez pas faite pour courir
la pretentaine avec ce petit drôle. J'aurai soin de lui pourtant; je
l'enverrai à Roswald, et je me charge de son sort. Quant à vous, vous
resterez à Vienne. Je vous y logerai convenablement, et même, si vous êtes
prudente et modeste, je vous produirai dans le monde. Quand vous saurez la
musique, vous serez la prima-donna de mon théâtre, et vous reverrez votre
petit ami de rencontre, quand je vous mènerai à ma résidence. Est-ce
entendu?
--Oui, monsieur le comte, répondit Consuelo avec beaucoup de gravité et en
faisant un grand salut; c'est parfaitement entendu.»
Joseph rentra en cet instant avec le valet de chambre, qui portait deux
flambeaux, et le comte sortit en donnant un petit coup sur la joue de
Joseph et en adressant à Consuelo un sourire d'intelligence.
«Il est d'un ridicule achevé, dit Joseph à sa compagne dès qu'il fut seul
avec elle.
--Plus achevé encore que tu ne penses, lui répondit-elle d'un air pensif.
--C'est égal, c'est le meilleur homme du monde, et il me sera fort utile à
Vienne.
--Oui, à Vienne, tant que tu voudras, Beppo; mais à Passaw, il ne le sera
pas le moins du monde, je t'en avertis. Où sont nos effets, Joseph?
--Dans la cuisine. Je vais les prendre pour les monter dans nos chambres,
qui sont charmantes, à ce qu'on m'a dit. Vous allez donc enfin vous
reposer!
--Bon Joseph, dit Consuelo en haussant les épaules. Allons, reprit-elle,
va vite chercher ton paquet, et renonce à ta jolie chambre et au bon lit
où tu prétendais si bien dormir. Nous quittons cette maison à l'instant
même; m'entends-tu? Dépêche-toi, car on va sûrement fermer les portes.»
Haydn crut rêver.
«Par exemple! s'écria-t-il: ces grands seigneurs seraient-ils aussi des
racoleurs?
--Je crains encore plus le Hoditz que le Mayer, répondit Consuelo avec
impatience. Allons, cours, n'hésite pas, ou je te laisse et je pars seule.»
Il y avait tant de résolution et d'énergie dans le ton et la physionomie de
Consuelo, que Haydn, éperdu et bouleversé, lui obéit à la hâte. Il revint
au bout de trois minutes avec le sac qui contenait les cahiers et les
hardes; et, trois minutes après, sans avoir été remarqués de personne, ils
étaient sortis du palais, et gagnaient le faubourg à l'extrémité de la
ville.
Ils entrèrent dans une chétive auberge, et louèrent deux petites chambres
qu'ils payèrent d'avance, afin de pouvoir partir d'aussi bonne heure qu'ils
voudraient sans éprouver de retard.
«Ne me direz-vous pas au moins le motif de cette nouvelle alerte? Demanda
Haydn à Consuelo en lui souhaitant le bonsoir sur le seuil de sa chambre.
--Dors tranquille, lui répondit-elle, et apprends en deux mots que nous
n'avons pas grand'chose à craindre maintenant. M. le comte a deviné avec
son coup d'œil d'aigle que je ne suis point de son sexe, et il m'a fait
l'honneur d'une déclaration qui a singulièrement flatté mon amour-propre.
Bonsoir, ami Beppo; nous décampons avant le jour. Je secouerai ta porte
pour te réveiller.»
Le lendemain, le soleil levant éclaira nos jeunes voyageurs voguant sur le
Danube et descendant son cours rapide avec une satisfaction aussi pure et
des cœurs aussi légers que les ondes de ce beau fleuve. Ils avaient payé
leur passage sur la barque d'un vieux batelier qui portait des marchandises
à Lintz. C'était un brave homme, dont ils furent contents, et qui ne gêna
pas leur entretien. Il n'entendait pas un mot d'italien, et, son bateau
étant suffisamment chargé, il ne prit pas d'autres voyageurs, ce qui leur
donna enfin la sécurité et le repos de corps et d'esprit dont ils avaient
besoin pour jouir complètement du beau spectacle que présentait leur
navigation à chaque instant. Le temps était magnifique. Il y avait dans
le bateau une petite cale fort propre, où Consuelo pouvait descendre
pour reposer ses yeux de l'éclat des eaux; mais elle s'était si bien
habituée les jours précédents au grand air et au grand soleil, qu'elle
préféra passer presque tout le temps couchée sur les ballots, occupée
délicieusement à voir courir les rochers et les arbres du rivage, qui
semblaient fuir derrière elle. Elle put faire de la musique à loisir avec
Haydn, et le souvenir comique du mélomane Hoditz, que Joseph appelait
Le _maestromane_, mêla beaucoup de gaieté à leurs ramages. Joseph le
contrefaisait à merveille, et ressentait une joie maligne à l'idée de son
désappointement. Leurs rires et leurs chansons égayaient et charmaient le
vieux nautonier, qui était passionné pour la musique comme tout prolétaire
allemand. Il leur chanta aussi des airs auxquels ils trouvèrent une
physionomie aquatique, et que Consuelo apprit de lui, ainsi que les
paroles. Ils achevèrent de gagner son coeur en le régalant de leur mieux au
premier abordage où ils firent leurs provisions de bouche pour la journée,
et cette journée fut la plus paisible et la plus agréable qu'ils eussent
encore passée depuis le commencement de leur voyage.
«Excellent baron de Trenk! disait Joseph en échangeant contre de la monnaie
une des brillantes pièces d'or que ce seigneur lui avait données: c'est à
lui que je dois de pouvoir soustraire enfin la divine Porporina à la
fatigue, à la famine, aux dangers, à tous les maux que la misère traîne à
sa suite. Je ne l'aimais pourtant pas d'abord, ce noble et bienveillant
baron!
--Oui, dit Consuelo, vous lui préfériez le comte. Je suis heureuse
maintenant que celui-ci se soit borné à des promesses, et qu'il n'ait pas
souillé nos mains de ses bienfaits.
--Après tout, nous ne lui devons rien, reprenait Joseph. Qui a eu le
premier la pensée et la résolution de combattre les recruteurs? c'est le
baron; le comte ne s'en souciait pas, et n'y allait que par complaisance et
par ton. Qui a couru des risques et reçu une balle dans son chapeau, bien
près du crâne? encore le baron! Qui a blessé, et peut-être tué l'infâme
Pistola? le baron! Qui a sauvé le déserteur, à ses dépens peut-être, et en
s'exposant à la colère d'un maître terrible? Enfin, qui vous a respectée,
et n'a pas fait semblant de reconnaître votre sexe? qui a compris la beauté
de vos airs italiens, et le goût de votre manière?
--Et le génie de maître Joseph Haydn? ajouta Consuelo en souriant; le
baron, toujours le baron!
--Sans doute, reprit Haydn pour lui rendre sa maligne insinuation; et il
est bien heureux peut-être, pour un noble et cher absent dont j'ai entendu
parler, que la déclaration d'amour à la divine Porporina soit venue du
comte ridicule, au lieu d'être faite par le brave et séduisant baron.
--Beppo! répondit Consuelo avec un sourire mélancolique, les absents n'ont
tort que dans les coeurs ingrats et lâches. Voilà pourquoi le baron, qui
est généreux et sincère, et qui est amoureux d'une mystérieuse beauté, ne
pouvait pas songer à me faire la cour. Je vous le demande à vous-même:
sacrifieriez-vous aussi facilement l'amour de votre fiancée et la fidélité
de votre coeur au premier caprice venu?»
Beppo soupira profondément.
«Vous ne pouvez être pour personne le _premier caprice venu_, dit-il,
et... le baron pourrait être fort excusable d'avoir oublié toutes ses
amours passées et présentes en vous voyant.
--Vous devenez galant et doucereux, Beppo! je vois que vous avez profité
dans la société de M. le comte; mais puissiez-vous ne jamais épouser une
margrave, et ne pas apprendre comment on traite l'amour quand on a fait un
mariage d'argent!»
Arrivés le soir à Lintz, ils y dormirent enfin sans terreur et sans souci
du lendemain. Dès que Joseph fut éveillé, il courut acheter des chaussures,
du linge, plusieurs petites recherches de toilette masculine pour lui, et
surtout pour Consuelo, qui put se faire brave et _beau_, comme elle le
disait en plaisantant, pour courir la ville et les environs. Le vieux
batelier leur avait dit que s'il pouvait trouver une commission pour Moelk,
il les reprendrait à _son bord_ le jour suivant, et leur ferait faire
encore une vingtaine de lieues sur le Danube. Ils passèrent donc cette
journée à Lintz, s'amusèrent à gravir la colline, à examiner le château
fort d'en bas et celui d'en haut, d'où ils purent contempler les majestueux
méandres du fleuve au sein des plaines fertiles de l'Autriche. De là aussi
ils virent un spectacle qui les réjouit fort: ce fut la berline du comte
Hoditz, qui entrait triomphalement dans la ville. Ils reconnurent la
voiture et la livrée, et s'amusèrent à lui faire, de trop loin pour être
aperçus de lui, de grands saluts jusqu'à terre. Enfin, le soir, s'étant
rendus au rivage, ils y retrouvèrent leur bateau chargé de marchandises de
transport pour Moelk, et ils firent avec joie un nouveau marché avec leur
vieux pilote. Ils s'embarquèrent avant l'aube, et virent briller les
étoiles sereines sur leurs têtes, tandis que le reflet de ces astres
courait en longs filets d'argent sur la surface mouvante du fleuve. Cette
journée ne fut pas moins agréable que la précédente. Joseph n'eut qu'un
chagrin, ce fut de penser qu'il se rapprochait de Vienne, et que ce voyage,
dont il oubliait les souffrances et les périls pour ne se rappeler que ses
délicieux instants, allait bientôt toucher à son terme.
A Moelk, il fallut se séparer du brave pilote, et ce ne fut pas sans
regret. Ils ne trouvaient pas dans les embarcations qui s'offrirent pour
les mener plus loin les mêmes conditions d'isolement et de sécurité.
Consuelo se sentait reposée, rafraîchie, aguerrie contre tous les
accidents. Elle proposa à Joseph de reprendre leur route à pied jusqu'à
nouvelle occurrence. Ils avaient encore vingt lieues à faire, et cette
manière d'aller n'était pas fort abréviative. C'est que Consuelo, tout en
se persuadant qu'elle était impatiente de reprendre les habits de son sexe
et les convenances de sa position, était au fond du coeur, il faut bien
l'avouer, aussi peu désireuse que Joseph de voir la fin de son expédition,
Elle était trop artiste par toutes les fibres de son organisation, pour ne
pas aimer la liberté, les hasards, les actes de courage et d'adresse, le
spectacle continuel et varié de cette nature que le piéton seul possède
entièrement, enfin toute l'activité romanesque de la vie errante et isolée.
Je l'appelle isolée, lecteur, pour exprimer une impression secrète et
mystérieuse qu'il est plus facile à vous de comprendre qu'à moi de définir.
C'est, je crois, un état de l'âme qui n'a pas été nommé dans notre langue,
mais que vous devez vous rappeler, si vous avez voyagé à pied, au loin,
et tout seul, ou avec un autre vous-même, ou enfin, comme Consuelo, avec
un compagnon facile, enjoué, complaisant, et monté à l'unisson de votre
cerveau. Dans ces moments-là, si vous étiez dégagé de toute sollicitude
immédiate, de tout motif inquiétant, vous avez, je n'en doute pas, ressenti
une sorte de joie étrange, peut-être égoïste tant soit peu, en vous disant:
A l'heure qu'il est, personne ne s'embarrasse de moi, et personne ne
m'embarrasse. Nul ne sait où je suis. Ceux qui dominent ma vie me
chercheraient en vain; ils ne peuvent me découvrir dans ce milieu inconnu
de tous, nouveau pour moi-même, où je me suis réfugié. Ceux que ma vie
impressionne et agite se reposent de moi, comme moi de mon action sur eux.
Je m'appartiens entièrement, et comme maître et comme esclave. Car il n'est
pas un seul de nous, ô lecteur! qui ne soit à la fois, à l'égard d'un
certain groupe d'individus, tour à tour et simultanément, un peu esclave,
un peu maître, bon gré, mal gré, sans se l'avouer et sans y prétendre.
Nul ne sait où je suis! Certes c'est une pensée d'isolement qui a son
charme, un charme inexprimable, féroce en apparence, légitime et doux dans
le fond. Nous sommes faits pour vivre de la vie de réciprocité. La route du
devoir est longue, rigide, et n'a d'horizon que la mort, qui est peut-être
à peine le repos d'une nuit. Marchons donc, et sans ménager nos pieds! Mais
si, dans des circonstances rares et bienfaisantes, où le repos peut être
inoffensif, et l'isolement sans remords, un vert sentier s'offre sous nos
pas, mettons à profit quelques heures de solitude et de contemplation. Ces
heures nonchalantes sont bien nécessaires à l'homme actif et courageux
pour retremper ses forces; et je dis que, plus votre coeur est dévoré du
zèle de la maison de Dieu (qui n'est autre que l'humanité), plus vous êtes
propre à apprécier quelques instants d'isolement pour rentrer en possession
de vous-même. L'égoïste est seul toujours et partout. Son âme n'est jamais
fatiguée d'aimer, de souffrir et de persévérer; elle est inerte et froide,
et n'a pas plus besoin de sommeil et de silence qu'un cadavre. Celui qui
aime est rarement seul, et, quand il l'est, il s'en trouve bien. Son âme
peut goûter une suspension d'activité qui est comme le profond sommeil d'un
corps vigoureux. Ce sommeil est le bon témoignage des fatigues passées, et
le précurseur des épreuves nouvelles auxquelles il se prépare. Je ne crois
guère à la véritable douleur de ceux qui ne cherchent pas à se distraire,
ni à l'absolu dévouement de ceux qui n'ont jamais besoin de se reposer.
Ou leur douleur est un accablement qui révèle qu'ils sont brisés, éteints,
Et qu'ils n'auraient plus la force d'aimer ce qu'ils ont perdu; ou leur
dévouement sans relâche et sans défaillance d'activité cache quelque
honteuse convoitise, quelque dédommagement égoïste et coupable, dont je me
méfie.
Ces réflexions, un peu trop longues, ne sont pas hors de place dans le
récit de la vie de Consuelo, âme active et dévouée s'il en fut, qu'eussent
pu cependant accuser parfois d'égoïsme et de légèreté ceux qui ne savaient
pas la comprendre.